L’aide américaine à l’Autorité palestinienne a pour but de renforcer l’occupation

dimanche 4 décembre 2016 / 6h:35
Alaa Tartir
Alaa Tartir est directeur de programme d’al-Shabaka
Alaa Tartir – L’aide sécuritaire des États-Unis à l’Autorité palestinienne maintient les Palestiniens sous occupation.

Les analystes et les militants critiquent régulièrement l’importance des fonds – 3,1 milliards de dollars– que les États-Unis attribuent à Israël chaque année. Récemment, le président américain Barack Obama a fourni à Israël pour 38 milliards de dollars en aide militaire sur une période e 10 ans, ce qui en fait le paquet d’aide militaire le plus important de toute l’histoire américaine.

Le prochain président Donald Trump allant assurément maintenir voir augmenter ce montant, les critiques ne pourront que s’amplifier.

Cependant, l’aide militaire américaine à Israël n’est pas la seule façon dont les États-Unis subventionnent l’occupation israélienne de la Palestine. L’aide américaine aux Palestiniens, d’une valeur moyenne de 400 millions de dollars par an depuis 2008 et répartie entre le soutien budgétaire à l’Autorité palestinienne (AP) et l’aide civile aux projets, soutient également l’occupation israélienne.

Au cours des deux dernières décennies, les États-Unis n’ont été que les seconds, après l’Union européenne, dans les versements à la Cisjordanie et à la bande de Gaza, après avoir versé plus de 5 milliards de dollars sur un total général de 30 milliards de dollars.

Les forces répressives de l’AP sont les principales bénéficiaires de l’aide internationale

Ces fonds ont été principalement alloués au secteur de la sécurité de l’AP. La moitié des fonctionnaires palestiniens du secteur public sont employés dans les forces de répression. Chaque année, le secteur reçoit 1 milliard de dollars du budget de l’AP et environ 30% de la totalité de l’aide internationale.

Depuis 2005, les États-Unis, par l’entremise de son bureau du Coordination de la sécurité des États-Unis (USSC) pour Israël et les territoires palestiniens, se sont activés à professionnaliser et à renforcer l’efficacité des forces de sécurité de l’AP dans le cadre de son projet pour la Palestine. Pourtant, le principe central de ce projet a été l’ancrage de la collaboration en matière de sécurité entre l’AP et Israël.

Que l’AP et Israël collaborent ensemble sur les moyens répressifs signifie qu’une partie substantielle de l’aide au secteur de la sécurité de l’Autorité palestinienne est autant destinée à Israël qu’à la Palestine. Les études réalisées montrent qu’au moins 78% de l’aide internationale destinée aux Palestiniens se retrouvent dans les caisses de l’économie israélienne.

L’aide des États-Unis rend plus aisée et moins coûteuse pour Israël la tâche d’assurer la sécurité de ses colonies – toutes illégales en vertu du droit international. La présence de colons israéliens sur le territoire palestinien occupé est clairement une violation du droit international. L’aide compromet donc la sécurité des Palestiniens en supportant les intérêts de leur occupant. La « collaboration » lorsqu’on est sous occupation signifie en réalité la domination de l’oppresseur.

Il convient de rappeler les paroles de l’ancien responsable de l’USSC, le général Keith Dayton, qui saluait les « nouveaux hommes palestiniens » qu’il avait créés en formant les forces de sécurité de l’AP. Dayton vantait la capacité de ces nouveaux Palestiniens à contenir les soulèvements de masse, notant qu’ils tournent maintenant leurs armes non contre Israël, mais contre leurs « vrais ennemis » – c’est-à-dire les Palestiniens qui résistent à l’occupation israélienne.

L’aide destiné à la Palestine et axée sur la sécurité transforme l’AP en vulgaire sous-traitant de l’occupation israélienne. Pour le vérifier, il suffit de poser la question à tout jeune palestinien en Cisjordanie qui a cherché à protester contre le meurtre par Israël de milliers de civils palestiniens à Gaza en 2014 et a été arrêté par les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne.

La grande majorité des Palestiniens rejettent la position du Président de l’AP Mahmoud Abbas selon laquelle la coordination de la sécurité avec Israël est « sacrée« .

Un habitant du camp de réfugiés de Jénine en Cisjordanie m’a dit : « Je n’ai pas de problème avec la collaboration en matière de sécurité si elle est réciproque, mais il n’y a que de la domination. Lorsque l’AP demandera à Israël d’arrêter un colon pour protéger les Palestiniens, ce sera une autre histoire.  »

Un résident du camp de réfugiés de Balata à Naplouse a ajouté: « La collaboration en matière de sécurité a sapé notre propre sécurité et a confié le rôle de l’occupation aux forces de sécurité de l’AP ».

Les camps de Balata et de Jénine sont régulièrement ciblés par la police de l’AP formée par les États-Unis pour « faire respecter l’ordre public » par les opérations de sécurité. Le dernier coup de force a eu lieu la semaine dernière avec près de 2000 supplétifs de l’AP envahissant le camp de Balata, ce qui a entraîné de violents affrontements.

Faire des Territoires Occupés un « État policier »

De plus, comme l’indiquent mes propres recherches, cette aide « sous condition » a rendu l’Autorité palestinienne plus autoritaire et, comme certains analystes l’ont remarqué, est même en train de transformer la Palestine en un État policier.

Amnesty International et Human Rights Watch ont tous deux documenté le recours excessif à la force par les forces de sécurité de l’AP ainsi que les agressions commises par la police en Cisjordanie. L’AP contrecarre aussi la liberté d’expression ainsi que la participation et la mobilisation politiques.

En effet, le 25 juillet, deux organisations de défense des droits de l’homme basées en Europe ont déposé auprès du Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) une enquête sur le crime de torture « généralisée et systématique » par les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. La communication invite le procureur de la CPI à examiner la question en vue d’une éventuelle enquête.

Cependant, cet usage de la force par l’AP fait pâle figure comparée à l’usage de la force par Israël, l’acteur qui a le véritable monopole de l’agression et de la violence dans les territoires palestiniens, étant donné qu’il est l’occupant militaire et l’autorité ultime.

En fait, l’essentiel de l’aide américaine à la Palestine a non seulement contrecarré les efforts des Palestiniens pour se libérer de l’occupation israélienne, mais elle a également favorisé l’autoritarisme de l’Autorité palestinienne.

L’aide pour sécuriser les frontières ou pour promouvoir la sécurité intérieure serait bénéfique si la Palestine était un État souverain ou si la consolidation de la paix était effectivement en cours. Mais dans les conditions actuelles de conflit et d’oppression, les décideurs politiques doivent d’abord trouver un moyen de parvenir à une résolution juste du conflit.

Des services de sécurité pléthoriques et un fardeau économique pour les Palestiniens

Le soutien américain à l’Autorité palestinienne par l’aide aux services répressifs représente également un lourd fardeau économique pour les Palestiniens, car des budgets et des ressources limitées sont drainés en faveur du secteur de la sécurité.

On pourrait consacrer de l’argent à des travaux d’infrastructure, à l’éducation et aux services sociaux au lieu de maintenir, par exemple, le salaire des enseignants à des niveaux si bas qu’ils sont descendus dans les rues lors d’une des plus importantes manifestations de masse en Palestine ces dernières années.

Nous devons également examiner sérieusement comment cette aide est allouée. Un récent rapport non divulgué du Centre de Genève pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF), que j’ai pu obtenir, fournit des statistiques peu connues qui donnent un bon aperçu du secteur de la sécurité de l’AP qui dépend de l’aide.

Le rapport du DCAF indique qu’il y a 83 276 employés du secteur de la sécurité en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. D’après toutes les normes internationales, il s’agit d’un nombre très élevé, le rapport du personnel de sécurité à la population étant de 1 policier pour 48 personnes. Par comparaison, en Afghanistan, un autre pays en conflit, le ratio est de 406 policiers pour 100 000 personnes, selon les données d’Interpol, et de 5,8 soldats actifs pour 1000 personnes, le tout basé sur les statistiques du groupe de réflexion de l’Institut international d’études stratégiques.

En utilisant les mêmes sources de données, le ratio aux États-Unis est de 260 policiers pour 100 000 personnes et 4,6 militaires actifs pour 1 000 personnes. Pourtant, en Palestine, il existe un ratio élevé de personnel de sécurité
sans que cela n’assure une meilleure sécurité aux Palestiniens. La principale source d’insécurité palestinienne est l’occupation israélienne, soutenue par le secteur de la sécurité palestinienne.

Sur les 83 276 employés du secteur de la sécurité, 65 463 reçoivent un salaire de l’AP et 17 813 sont payés par le gouvernement de facto du Hamas à Gaza, indique le rapport. L’Autorité palestinienne, qui tire principalement parti de l’aide internationale, paie les salaires de 31 913 employés de sécurité en Cisjordanie et de 33 550 personnes dans la bande de Gaza.

Non seulement l’AP a-t-elle consacré près d’un tiers de son budget total aux services de sécurité (1 milliard de dollars), mais 78% de ces sommes sont allouées au fonctionnement, aux salaires et à divers avantages sociaux. De même, dans la bande de Gaza, 78% des 261 millions de dollars alloués au secteur de la sécurité en 2014 ont été consacrés aux salaires et aux primes.

Il est à noter que le personnel de sécurité payé par l’Autorité palestinienne s’est vu totalement interdire de travailler pour le gouvernement du Hamas, étant donné l’inimitié entre la Cisjordanie contrôlée par l’Autorité palestinienne et la bande de Gaza contrôlée par le Hamas (Israël restant la force occupante dans les deux cas).

L’AP paie donc plus de 40 millions de dollars par mois pour maintenir désœuvrés ses agents de sécurité à Gaza. Les employés fictifs du secteur de la sécurité ont ajouté quelque 4,8 milliards de dollars à la masse salariale de l’AP au cours des 10 dernières années. Ni les responsables de l’AP, ni les dirigeants du Hamas n’ont affronté cette question. Au contraire, ils continuent de maintenir depuis 10 ans le fossé politique qui a été si préjudiciable à la lutte palestinienne pour la liberté et l’égalité.

Selon le rapport du DCAF, l’AP compte 232 généraux-brigadiers et le Hamas en compte 80. En comparaison, l’armée américaine compte 410 brigadiers-généraux au total (133 dans l’armée, 110 dans la Marine, 36 dans le Corps des Marines et 131 Dans l’armée de l’air). Certes, même dans le meilleur scénario d’un secteur de la sécurité qui ferait progresser la sécurité palestinienne, cette proportion aberrante d’officiers de haut rang et hautement rémunérés n’a aucun sens.

Les chiffres du rapport sont précieux non seulement parce qu’ils sont peu connus, mais aussi parce qu’ils fournissent des moyens aux décideurs politiques d’évaluer de manière critique l’efficacité de ce flux d’aide. Les statistiques du DCAF devraient être appréhendées dans le cadre d’une refonte de la politique d’aide à la Palestine si les États-Unis envisagent sérieusement de voir la paix dans la région.

Une telle réflexion ne devrait pas entraîner moins d’aide pour la Palestine ou laisser à l’abandon le secteur de la sécurité de l’AP, car cela ne ferait qu’augmenter les niveaux déjà élevés de chômage en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

La tâche à l’ordre du jour devrait être de reformuler les devoirs des forces de sécurité de l’Autorité Palestinienne afin qu’elles abandonnent une politique qui favorise la sécurité des Israéliens au détriment de celle des Palestiniens, et que ces forces soient responsables devant le peuple palestinien qu’elles sont censées servir.

Certains diront qu’une telle réorientation de l’aide entraînera une violence encore plus grande entre Palestiniens et Israéliens, ainsi qu’entre les Palestiniens eux-mêmes. Ce ne serait pas le cas si ce réajustement était soutenu par un réel effort pour assurer une paix juste, passant par une fin immédiate de l’occupation militaire.

La simple vérité est que l’occupation militaire et le pouvoir autoritaire ne pourront jamais amener de sécurité. De meilleures règles d’attribution de l’aide, parallèlement à un investissement dans une paix juste, sont le chemin vers une sécurité réelle et durable.

* Alaa Tartir est directeur de programme d’al-Shabaka : The Palestinian Policy Network, et chercheur post-doctorat à l’Institut universitaire des Hautes Études internationales et du développement, à Genève.


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2 décembre 2016 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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