Photo : Al-Jazeera

Quatre questions au Ministre de la santé de Gaza

Une interview du Docteur Bassem NaïmLe docteur Bassem Naïm a repris la fonction de Ministre de la santé qu’il occupait déjà il y a dix ans à Gaza. C’est l’occasion de faire un bilan et aussi de pousser un cri d’alarme. L’interview a eu lieu le 9 juillet 2017.

Christophe Oberlin *: Pouvez-vous vous présenter ?

Bassem Naïm : J’ai 55 ans. Après des études de médecine en Allemagne débutées en 1982, j’ai été diplômé en chirurgie générale en Jordanie puis chirurgien à Gaza pendant dix ans, de 1996 à 2006, puis Ministre de la santé de 2006 à 2012. J’ai ensuite été pendant deux ans et demi Conseiller pour les affaires internationales. J’ai quitté le gouvernement lorsque s’est constitué un gouvernement d’union nationale. Depuis mars 2017 je suis à nouveau en charge de la santé, des affaires sociales et de l’environnement.

Christophe Oberlin : Si vous comparez le niveau de la santé publique lorsque vous étiez ministre il y a 10 ans et maintenant quels sont les points noirs et les aspects positifs ?

Bassem Naïm : Le point négatif le plus important est lié au siège. En principe nous avons un bon système de santé dont la mise en place a coûté des milliards de dollars, infrastructure, formation des médecins et du personnel paramédical, formation continue… Nous avons aussi un personnel très impliqué qui aime son métier, au service de la famille et de la population. Il y a dix ans, sans l’investissement de son personnel le secteur santé aurait implosé. Mais à cause du siège, le résultat n’atteint pas ce que nous attendons.

Nous avons néanmoins été capables d’envoyer plus de 150 médecins compléter leur formation en Égypte, en Jordanie, au Qatar, en Turquie, au Soudan et certains aussi en Europe. Ils sont revenus et ceci a eu un impact très positif. Nous avons aussi été très fortement soutenu par la venue régulière d’une expertise étrangère dans le cadre de services très spécifiques. Et ceci a été l’occasion d’un grand progrès : cardiologie, chirurgie cardiaque, urologie, chirurgie des nerfs périphériques. Nous avons aussi beaucoup progressé dans la collecte des données et dans leur analyse, dans le système d’évaluation. Nous avons aussi fait de grands progrès dans la transparence des financements et le contrôle de la corruption.

Malgré le siège nous avons été capables d’augmenter le nombre de lits d’hospitalisation, le nombre de membres du personnel, le nombre et la qualité des services, l’offre de soins en général. En 2006 je crois que nous n’avions qu’un seul scanner aujourd’hui nous en avons plusieurs dizaines, des I.R.M. le cathétérisme cardiaque etc. La chose la plus importante, nous avons été capables de maintenir le système de santé primaire. La couverture vaccinale, par exemple, est de de 99,6 %, comparable à celle de certains pays européens.

Christophe Oberlin : On sait que Ramallah approvisionne Gaza par des donations régulières de médicaments, de matériel à usage unique, d’équipements etc. Constatez-vous aujourd’hui des modifications ?

Bassem Naïm : L’Autorité Palestinienne avant 2006 était basée à Gaza, elle est maintenant à Ramallah et responsable de la totalité du territoire palestinien. Avant 2006 l’Autorité Palestinienne fournissait tout ce qui était nécessaire au système de santé, y compris le personnel, dans une proportion de 40 % pour Gaza et 60 % pour la Cisjordanie. À partir de 2006 elle a restreint progressivement les relations avec Gaza. Ainsi à partir de 2007 aucun nouvel employé n’a été recruté par l’intermédiaire de Ramallah. Ils ont payé beaucoup d’entre eux à condition qu’ils quittent leur travail et restent à la maison. Et nous parlons ici de milliers de fonctionnaires de l’administration et en particulier du secteur de santé. Ils touchent leur salaire maintenant depuis plus de 10 ans sans travailler.

Plus récemment, depuis le début 2017 une action très agressive a été entreprise à l’encontre de Gaza. L’approvisionnement de Gaza en fioul nécessaire à l’unique centrale de production d’électricité a été stoppé. Gaza n’a plus que trois à quatre heures d’électricité par jour.

Les dotations ont été réduites dans tous les secteurs, incluant les médicaments, le matériel jetable, et même le lait pour les nouveau-nés ! L’interruption est totale depuis le début du mois de mars. À cause de ces restrictions des milliers de patients doivent être transférées en Cisjordanie, à Jérusalem, en Israël parfois, en Égypte, pour être traités. Nous envoyons ordinairement les demandes de transfert à Ramallah pour accord de financement. Et ensuite nous envoyons la demande aux Israéliens pour l’accord de leurs services de sécurité. Habituellement cela prenait du temps, des semaines avant d’avoir le permis israélien. Beaucoup de patients sont morts en attendant ce permis.

Aujourd’hui même nous ne recevons plus aucun support financier de Ramallah et nous avons plus de 2500 patients en attente. Nous avons documenté le décès de douzaines de patients en attente, y compris des enfants, des patients atteints de cancer. Au cours de ces derniers jours Ramallah a décidé d’envoyer des milliers d’employés du secteur de l’éducation et de la santé en retraite anticipée. Hier il y a eu un nouveau paquet de 6145 mises en retraite anticipée dans les deux secteurs de la santé et de l’éducation.

Nous parlons ici des employés qui reçoivent leur salaire de Ramallah, dépendant du ministère de la santé il y en a 3500. Toute personne qui a plus de 50 ans, ou a travaillé plus de 20 ans : ils envoient en retraite des gens relativement jeunes, 45 ans parfois, les plus expérimentés des médecins, des infirmières et des techniciens. Ils sont menacés : s’ils continuent à travailler leur revenu sera coupé complètement.

Christophe Oberlin : Pendant la guerre de 2014 vous avez envoyé un appel depuis Gaza à la suite de l’attaque de l’hôpital de rééducation el Wafa qui a finalement été complètement détruit par les bombardements. Quelle est la situation aujourd’hui, l’hôpital a-t-il été reconstruit, qu’en est-il du personnel, des médecins des kinésithérapeutes et finalement des patients ?

Bassem Naïm : Cet hôpital était le seul hôpital spécialisé en rééducation de la bande de Gaza. Les patients étaient des victimes de guerre, des blessés crâniens ou médullaires. C’était l’un des meilleurs hôpitaux de la région, qui répondait à un besoin très important. Cet hôpital a été détruit en 2014 en dépit de tous les appels, de toutes les interventions comme celle de la Croix-Rouge Internationale. Maintenant nous avons loué un petit bâtiment dans le centre de Gaza mais avec une capacité réduite et des services limités.

L’Hôpital el Wafa avait fait l’objet de millions de dollars d’investissements, non seulement dans l’équipement, le matériel, des piscines de rééducation, différentes pièces pour différents types de rééducation. Ce que nous avons aujourd’hui est beaucoup plus simple, une rééducation courante, avec un personnel limité. La possibilité d’y placer des patients a été réduite car le coût de cette structure, privée, est élevé. Il y avait par le passé une importante aide humanitaire en provenance des pays arabes et d’autres pays étrangers, qui a chuté de manière dramatique.

Aucun des patients n’est en mesure de payer son hospitalisation, environ 100 $ par jour. Ce n’est à la portée d’aucun habitant de Gaza, même relativement riche. Les durées d’hospitalisation sont souvent longues : un mois, six mois, voire davantage. Ce n’est pas facile pour les familles de prendre certains patients très lourds à la maison. C’est un dilemme, même pour moi comme Ministre de la santé. Que faire ? Ils ne peuvent pas être renvoyés à la maison et nous ne pourrons pas payer pendant des années.

J’espère que nous allons pouvoir trouver des donateurs ou des fondations qui pourraient soutenir l’hôpital el Wafa et lui redonner le rôle qu’il a tenu par le passé.

* Professeur de médecine à l’université Denis Diderot à Paris et chirurgien spécialisé dans la microchirurgie et la chirurgie de la main, Christophe Oberlin dirige régulièrement des missions chirurgicales en Palestine et particulièrement dans la bande de Gaza où il a effectué de très nombreux séjours. Il a écrit plusieurs ouvrages dont « Le chemin de la Cour – Les dirigeants israéliens devant la Cour Pénale Internationale ».

27 juillet 2017 – Mediapart




Photo : Alexandra Dols

Être une femme en Palestine – Une interview de la psychiatre Samah Jabr

Une interview de Samah JabrSamah Jabr est l’une des rares psychiatres en Palestine. Actuellement directrice de l’Unité Santé Mentale qui supervise les services de santé mentale dans toute la Cisjordanie, son travail s’étend à toute la communauté palestinienne qui souffre actuellement de l’oppression et de l’occupation israélienne. Par sa pratique médicale et thérapeutique, elle peut témoigner des maltraitances et traumatismes subis par la population palestinienne. Elle a accepté de répondre aux questions de Femmes Plurielles à propos de l’impact de l’occupation sur la vie des femmes.

Pour vous, que signifie « être une femme en Palestine aujourd’hui » ?

Dans la situation actuelle, notre identité palestinienne fait de nous des suspect-e-s, notre humanité est niée, l’oppression et la dépossession mènent à l’emprisonnement de nos hommes palestiniens et à leur réduction en esclavage, à travers le statut de travailleur dans les colonies israéliennes. Ainsi, les femmes palestiniennes deviennent les gardiennes du capital social et du réseau qui permet la survie de cette communauté fragmentée et brisée face aux traumatismes. Les femmes palestiniennes représentent la majorité des étudiantes universitaires et une proportion significative de la force de travail.

La majorité des travailleuses exercent dans le secteur des services (santé et éducation) ainsi que dans celui de l’agriculture. Par ailleurs, leur haut taux de fertilité devient une arme de résistance contre la volonté de l’occupation de nous éliminer en tant que nation sur ces terres. Ces différents rôles font de ses femmes palestiniennes les bâtisseuses et les gardiennes de la vie humaine.

Quelles sont les principales difficultés que les femmes rencontrent ? Comment les surmontent-elles ?

Comme dans d’autres pays colonisés, quand les Palestiniens échouent dans leur opposition contre les violences verticales et l’oppression venant de la puissance occupante, cette violence et cette oppression deviennent horizontales. Elle s’exprime alors sous la forme de conflits internes, de régressions et de violences domestiques. Les femmes étant considérées comme physiquement et socialement plus faibles deviennent alors les dernières victimes de ces hommes humiliés et de cette communauté qui régresse. Dans ma pratique, je vois souvent des femmes qui souffrent de traumatismes, de dépression, d’anxiété.

Elles sont victimes de violence basées sur le genre, qui sont en réalité les prolongements, les conséquences d’une oppression structurelle et d’une violence politique. L’amélioration de la santé mentale et la « libération psychique » des Palestinienne-s devrait aller de pair avec les efforts pour libérer le territoire palestinien. L’émancipation des femmes est une clé pour le projet de libération.

En tant que psychiatre exerçant sous l’occupation, quels enjeux considérez-vous comme primordiaux aujourd’hui en Palestine ?

En Palestine, les injustices, les humiliations et les traumatismes sont constants et affectent tous les aspects de la vie palestinienne, causant ainsi des dommages à la personnalité individuelle et au système de valeurs de la communauté. Quand je reçois dans ma clinique des femmes atteintes de dépression liée à des violences genrées, je ne vais pas leur donner un antidépresseur pour qu’elles deviennent indifférentes à la violence. Par contre, je travaille avec elles afin qu’elles puissent décider quoi faire par rapport au facteur qui les a menées à la dépression. Quand je rencontre un enfant qui a été abusé, ma responsabilité éthique est d’informer à propos de ces abus et de tout faire pour les stopper.

C’est aussi important que de travailler sur le traumatisme même. Tant que l’injustice et l’humiliation continueront, nos outils médicaux et psychothérapeutiques ne resteront que palliatifs. L’occupation est en effet un problème de santé mentale autant qu’un problème politique. Jusqu’à ce qu’on en arrive à bout, j’essaie de promouvoir l’indépendance et la liberté d’esprit de mes patient-e-s à travers l’éducation et la prise de conscience psychologique. Mais il y a une autre priorité pour arriver à la « libération psychique » : être finalement indépendant. Malheureusement, sans cela, les gens doivent faire beaucoup de compromis sur leur esprit et leurs valeurs. L’indépendance est la seule manière de régler le problème en profondeur.

La « résistance » et la « résilience » sont des concepts-clés pour les Palestinien-ne-s aujourd’hui. Pourquoi ?

La résistance des Palestinien-ne-s à l’occupation est un droit humain légitime qui doit être respecté et soutenu par la communauté internationale. Le devoir des Palestinien-ne-s est de repenser et de réformer leurs méthodes de résistance pour préserver la dimension morale de leur situation actuelle. Je soutiens que la résistance a une valeur humanisante et thérapeutique. Cela rappelle à une nation opprimée qu’elle est en vie, avec une volonté et une capacité d’action ; que ses membres ne sont pas de simples ombres ou des objets passifs qui se font dévorer par toutes les formes d’agressions et d’humiliations sans aucune opposition.

La grève de la faim d’environ une centaine de prisonniers politiques palestiniens dont on nie les droits fondamentaux est un exemple de cette saine volonté et capacité d’agir. La résilience est la capacité durable d’un individu ou d’une communauté à rebondir face l’adversité et à utiliser ses ressources pour survivre et minimiser l’impact des crises sur sa vie. L’éducation, la foi et les liens familiaux sont les ressources et le capital de la résilience palestinienne (que nous appelons Sumoud). Quand vous rencontrez des personnes palestiniennes, elles ne semblent pas être des personnes traumatisées.

Elles vous parlent juste de leurs problèmes de boulot, de leurs enfants, elles racontent des blagues politiques et se vantent à propos de leur cuisine. Leur foi dans leur droit à vivre décemment sur le territoire de leurs parents et grands-parents les aide à donner un sens à ce traumatisme insensé et aux souffrances politiques, en les transformant en résistance et en résilience.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux citoyen-ne-s belges ?

Je demande aux citoyens, aux mouvements populaires, aux représentants de Belgique et au monde entier de porter l’idée que les Palestiniens et les Israéliens sont égaux, en créant une pression pour en finir avec cette occupation qui blesse toutes les parties impliquées, qui déshumanise l’occupant plus que l’occupé, qui désensibilise les « spectateurs » internationaux et menace la paix mondiale. Le rôle d’une tierce-partie qui serait témoin du traumatisme est de valider les souffrances et de créer un espace sûr pour émanciper les personnes affectées, afin qu’elles puissent se soulever pour leurs droits. Condamner toutes les parties, blâmer les Palestiniens de l’avoir bien cherché ou faire des déclarations vides de sens soutenant le « processus de paix » sont des manœuvres inutiles.

Ce n’est pas en laissant les Israéliens s’en sortir avec leurs crimes et passer ainsi au-dessus du droit international que l’Europe peut se repentir de sa culpabilité vis-à-vis de l’Holocauste. Au contraire, c’est en supportant la résistance palestinienne et la résilience jusqu’à ce qu’Israël soit amené devant la justice internationale, que l’Europe et le monde peuvent réellement agir selon la maxime « Plus jamais ça !».

A3 * Samah Jabr est psychiatre et psychothérapeute à Jérusalem. Elle milite pour le bien-être de sa communauté, allant au-delà des problèmes de santé mentale. Elle écrit régulièrement sur la santé mentale en Palestine occupée.

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6 juillet 2017 – Femmes Plurielles




Photo : Jehan AlFarra/Middle East Monitor

Ethnicité juive, solidarité palestinienne, identité humaine

Richard Falk [Remarque préliminaire : l’entretien suivant avec Abdo Emara, journaliste arabe a été publié en Arabe ; il est republié ici sous une forme légèrement différente. Les modifications effectuées sont d’ordre stylistique ou pour clarifier le propos. Il n’y a pas de changement sur le fond par rapport à mes réponses antérieures. Je pense qu’il vaut la peine de partager ce texte parce que les questions posées par Abdo Emara me le sont souvent au cours de la phase de discussion qui suit les exposés que j’ai fait récemment.]

1. Beaucoup pensent que tous les juifs sont totalement partiaux envers Israël. Comme vous êtes juif, cette idée soulève des questions. Pourquoi soutenez-vous les revendications des Palestiniens ? Et pourquoi êtes-vous persona non grata en Israël alors que vous êtes juif ?

C’est un secret plutôt bien gardé que dès le début du mouvement sioniste il y avait beaucoup de juifs, parmi lesquels des personnes renommées dans leur pays, qui étaient opposés à l’idéologie sioniste, ou la critiquaient vigoureusement, et désapprouvaient la façon dont Israël a été créé et s’est développé par la suite. Après 1948, et plus encore après 1967, les partisans d’Israël, fortement encouragés par les dirigeants sionistes et diplomates israéliens, ont de plus en plus prétendu que le gouvernement israélien parlait au nom de tous les juifs, qu’ils résident ou non en Israël. Si quelqu’un nie ou rejette cette affirmation de représentation universelle, cette personne sera qualifiée d’antisémite par les sionistes/Israéliens ou, tout aussi grave, de juif qui se haït soi-même, voire des deux à la fois.

J’ai de plus en plus soutenu les revendications des Palestiniens sous deux angles, d’une part celui d’un spécialiste en droit international, et d‘autre part celui d’un être humain opposé à l’oppression et à la souffrance d’autrui, que je partage ou non l’origine ethnique ou religieuse des victimes de mauvais traitements. Mes prises de position n’ont rien à voir avec un quelconque sentiment de haine des juifs ou d’aliénation de la communauté juive, ou de quiconque pour des raisons d’appartenance ethnique ou de croyances. L’identité pour moi est davantage liée à notre humanité commune, et induit l’action solidaire avec les victimes de mauvais traitements, et je me préoccupe moins de savoir si ces victimes se trouvent être juives ou non. J’ai puisé sagesse et perspicacité dans les traditions juives, en particulier en prêtant attention aux prophètes bibliques de l’Ancien Testament, mais également au contact des grands textes du bouddhisme, du christianisme et de l’islam. En même temps, certains passages de l’Ancien testament qui semblent recommander et même célébrer des offensives génocidaires contre les anciens ennemies du peuple juif m’horrifient.

2. Comment le prétexte de l’antisémitisme est-il utilisé pour réduire au silence les voix critiques en Israël et dans le monde occidental ? Et quelles sont les institutions les plus influentes qui tentent de faire taire et discréditer les voix d ‘universitaires qui rejettent les politiques répressives d’Israël ?

Il y a une campagne concertée en Europe et en Amérique du Nord, appuyée par des lobbies israéliens et des groupes de pression sionistes extrémistes, pour diffamer les critiques d’Israël en les qualifiant ‘d’antisémites.’ Depuis le génocide nazi surtout, traiter quelqu’un d’antisémite qu’il y ait ou non un motif sérieux à une telle accusation est devenu l’un des moyens de discrédit et de diversion les plus efficaces. Même lorsque les accusations ne font pas taire un critique, comme dans mon cas, elles ont des effets préjudiciables et blessants. Par dessus tout, elles déplacent le débat de la validité du message à la crédibilité du messager. Dans le contexte d’Israël/Palestine cela détourne l’attention du calvaire que vivent les Palestiniens quotidiennement. Ainsi, les allégations d’antisémitisme fonctionnent à la fois comme épée (pour blesser le messager) et bouclier (pour dévier et refreiner la critique et l’opposition).

3. Comment interprétez-vous les politiques égyptiennes envers Gaza depuis le coup d’état du général Sisi ? Comment faire changer ces politiques ? quel est leur statut légal ?

Je vois les politiques égyptiennes envers Gaza depuis le coup d’état du général Sisi de 2013 principalement comme l’expression d’une collaboration renouvelée avec Israël à l’égard de Gaza que vient renforcer la vision du Caire selon laquelle le Hamas est affilié aux Frères musulmans, ennemi numéro un de l’actuel gouvernement égyptien et s’en inspire. Je ne connais pas en détails la politique égyptienne vis-à-vis de Gaza, mais je sais qu’elle impose des restrictions arbitraires et pénibles sur les entrées et sorties.

Les politiques égyptiennes envers Gaza semblent clairement impliquer une complicité avec les pires abus commis par Israël à Gaza, et entraînent une responsabilité pénale potentielle des dirigeants égyptiens et des exécutants. Israël (L’Egypte ?) semble manifestement coupable d’infliger une punition collective à la population civile de Gaza et complice de la mise en œuvre du blocus illégal de Gaza que l’état d’Israël maintient depuis 2007, blocus aux nombreuses conséquences cruelles pour les Palestiniens, y compris ceux qui ont besoin de quitter Gaza pour recevoir des traitements médicaux cruciaux qui peuvent leur sauver la vie.

4. Quelle est votre évaluation du nouveau document de politique du Hamas ?

Je pense que dans ce document le Hamas s’oriente vers l’adoption d’une approche politique de ses relations avec à la fois Israël et l’Egypte. Par approche politique j’entends la volonté d’établir des accords intérimaires à long terme en vue d’une coexistence pacifique avec Israël et une normalisation avec l’Egypte. Le Hamas exprime cette volonté en signifiant qu’il est prêt à accepter l’’établissement d’un état palestinien sur le territoire occupé par Israël depuis la fin de la guerre de 1967. Un tel changement du Hamas ne signifie pas qu’il reconnaisse la légitimité d’Israël en tant qu’état, ni qu’il répudie sa charte de 1988, bien qu’il abandonne la rhétorique anti sémite et semble plus disposé à poursuivre ses objectifs par la voie politique et diplomatique plutôt que par le recours à la lutte armée, sans renoncer en aucune façon au droit à la résistance, y compris la résistance armée.

5. A la lumière du rejet dernièrement par l’ONU du rapport du CESAO, que vous-même avez rédigé, est-il devenu impossible pour les Palestiniens d’obtenir leurs droits légitimes par l’entremise d’organisations internationales ?

La réaction à notre rapport pour le CESAO, « Les Pratiques d’Israël envers le peuple Palestinien et la Question de l’Apartheid, » a en effet révélé un manque d’indépendance et d’objectivité au sein de l’ONU lorsque soumise à une pression géopolitique intense du gouvernement états-unien. Il a semblé évident lorsque le secrétaire général de l’ONU ordonna au CESAO de retirer notre rapport de son site internet, qu’il succombait à la pression exercée par les Etats-Unis, dont l’ambassadeur aux Nations Unies a dénoncé le rapport dés sa sortie sans donner aucune raison, et probablement sans même qu’il ait été lu, et exigea son rejet. Le résultat, bien sûr, fut mitigé.

L’aspect positif c’est que Rima Khalaf, directrice très respectée du CESAO donna sa démission par principe plutôt que de suivre les directives du SG, et la tempête que souleva la publication du rapport fit que le texte a été plus largement lu et s’est avéré bien plus influent qu’il ne l’aurait été s’il avait été traité de façon appropriée. L’aspect négatif c’est qu’il est prouvé que l’ONU est souvent incapable d’agir de manière efficace en soutien au peuple palestinien et à leur long combat pour leurs droits fondamentaux. L’ONU est neutralisée géopolitiquement en tant qu’acteur politique même lorsque Israël défie de façon flagrante et persistante le doit international et sa propre charte.

6. Parlez-nous du Century Deal entre Palestiniens et Israéliens parrainé par Donald Trump ……. Qu’attendez-vous d ‘un tel accord ? Inclura-t-il ce qui est défini comme une « relocalisation » des Palestiniens dans la Bande de Gaza et dans le Sinaï ?

Rien de positif pour le peuple palestinien ne peut sortir des spéculations selon lesquelles M. Trump va bientôt négocier l’accord de paix final. Gérer le statu quo convient parfaitement à Israël, qui pendant ce temps accroît progressivement ses possessions territoriales par le biais des colonies, la construction du mur, ses déclarations sécuritaires et diverses manipulations démographiques. Il manque à la Palestine une direction crédible capable de représenter le peuple palestinien. Ceci reflète en partie la faible crédibilité et le bilan médiocre de l’Autorité Palestinienne et en partie le fossé profond qui sépare le Hamas du Fatah. L’unité palestinienne et une direction crédible sont des prérequis pour qu’une authentique diplomatie puisse reprendre. Il ne faut pas confondre pression géopolitique et véritable diplomatie, la première ne produira pas de paix durable même si l’AP est forcée d’avaler une issue unilatérale favorable à Israël déguisée en solution.

7. Comment Israël considère-t-il l’actuel régime égyptien ? Et à quel point se sentait-il à l’aise avec Mohamed Morsi ?

Israël semble très satisfait de l’actuel gouvernement égyptien, et des politiques poursuivies par le Caire en Egypte même et dans la région. Ceci contraste fortement avec l’aversion à peine voilée pour le gouvernement Morsi et l’anxiété suscitée, et l’inquiétude que l’Egypte de M. Morsi conteste de plus en plus le traitement des Palestiniens par Israël, en particulier à Gaza, et qu’il puisse modifier l’équilibre des forces dans la région au détriment des intérêts d’Israël.

8. Est-ce qu’Israël déteste l’existence de régimes démocratiques dans la région arabe, notamment dans les pays voisins ? Et pourquoi ?

Israël est opposé à l’émergence de démocraties au Moyen-Orient pour plusieurs raisons. La plus évidente c’est que les politiques de gouvernements arabes, un tant soit peu démocratiques, sont plus susceptibles de refléter les sentiments pro-palestiniens de leurs citoyens. De même, des gouvernements arabes qui adhèrent aux valeurs démocratiques sont plus susceptibles de se montrer solidaires de la cause palestinienne. Il est aussi plus facile pour Israël de parvenir à des arrangements pragmatiques avec des dirigeants autoritaires qui rendent peu de comptes à leur propre peuple et qui ont fait preuve d’une propension cynique à sacrifier les Palestiniens pour satisfaire leurs propres intérêts stratégiques nationaux. Ceci s’est révélé on ne peut plus évident dans le type de diplomatie poursuivie par les monarchies du Golfe ces dernières années, absolument évident lors des trois attaques massives de Gaza par Israël au cours de la dernière décennie qui ont dévasté une population civile totalement vulnérable.

9. Pourquoi les groupes de réflexion d’extrême droite, comme le Gatestone Institute et le Middle East Forum, connus pour leur soutien absolu à Israël louent le président Abdel Fattah Al-Sisi. Pourquoi ces organisations l’encensent-elles autant ?

Mes réponses antérieures indiquent clairement que la communauté politique israélienne est satisfaite que l’Egypte soit gouvernée par un dirigeant autoritaire dont la priorité est l’élimination de l’islam politique, représenté en Egypte par les Frères Musulmans. La gouvernance égyptienne à la Sisi, c’est précisément ce qu‘Israël souhaite voir émerger dans toute la région, et sinon, alors la seconde option c’est le chaos prolongé du style de celui qui existe en Syrie, Irak, et au Yémen. En outre, le confessionnalisme renforcé de l’Arabie Saoudite est en adéquation avec l’opinion d’Israël selon laquelle l’Iran représente la plus grande menace, non pas tellement pour sa sécurité, mais pour ses ambitions en matière d’influence régionale.

10. A votre avis quel est le pays arabe qui soutient le plus la cause palestinienne ?

Je dirais qu’aucun des pays arabes ne soutient authentiquement la lutte palestinienne actuellement. Ironiquement, dans la région ce sont des pays non arabes, la Turquie et l’Iran, qui sont le plus solidaires, mais leur soutien est extrêmement limité. Il est désolant d’observer que la dérive de la politique régionale laisse les Palestiniens sans soutien gouvernemental dans le monde arabe, réalité exacerbée par le fait que si les populations de ces pays étaient en mesure de décider des politiques mises en œuvre, les Palestiniens seraient fortement soutenus. De ce point de vue, y compris en Occident, les espoirs des Palestiniens pour l’avenir sont de plus en plus dépendants de l’interaction entre leur propre résistance et un mouvement de solidarité croissant en Europe et en Amérique du Nord. L’ONU et la diplomatie traditionnelle, telle que pratiquée dans le cadre d’Oslo depuis plus de 20 ans, se sont avérées être des impasses lorsqu’il s’agit de protéger les droits des Palestiniens.

* Richard Falk est professeur émérite, détenteur de la chaire Albert G Milbank de droit international à l’université de Princeton et chercheur à Orfalea Center of Global Studies. Il a aussi été rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme palestiniens.
Pour consulter son blog.

24 juin 2017 – zcomm.org – Traduction: Chronique de Palestine – MJB




Le Professeur Christophe Oberlin - Image : Youtube

« Les dirigeants israéliens devant la Cour Pénale Internationale ? » Une interview de Christophe Oberlin

InterviewEn préambule à une très prochaine présentation de son ouvrage intitulé « Le chemin de la Cour : Les dirigeants israéliens devant la Cour Pénale Internationale », Chronique de Palestine a interrogé Christophe Oberlin, Professeur de médecine à l’université Denis Diderot à Paris et chirurgien spécialisé dans la microchirurgie et la chirurgie de la main. Christophe Oberlin intervient depuis de nombreuses années dans le secteur hospitalier de la Bande de Gaza.

Chronique de Palestine : Christophe Oberlin, pouvez-vous rapidement vous présenter, en nous expliquant dans le même temps les raisons de votre engagement si actif aux côtés du peuple de Palestine ?

Christophe Oberlin : J’ai toujours été attiré par l’étranger et les étrangers. Quand j’étais enfant je demandais comme cadeau de Noël des cartes des régions les plus reculées du monde, et j’essayais d’imaginer la vie là-bas. A l’âge de voyager, je suis parti en routard. Et lorsque ma formation de chirurgien a été terminée, j’ai toujours passé une partie de mon temps à l’étranger pour opérer et enseigner.

La Palestine est venue en 2001, à la suite d’une opportunité de voyage avec le Pr Marcel-Francis Kahn et l’écrivain François Maspéro. Depuis je me rend à Gaza trois fois par an pour une dizaine de jours.

C.P : Pouvez-vous nous faire rapidement la genèse de votre ouvrage « Le chemin de la Cour : Les dirigeants israéliens devant la Cour Pénale Internationale », paru aux Editions Erick Bonnier en novembre 2014 ? Le contexte dans lequel est né le projet ? Son but ? Les soutiens dont vous avez pu disposer ?

C.O : L’une des richesses du monde associatif est de mettre en relation des personnes de formation et de compétences différentes. Dans le cas présent, c’est l’association du médecin que je suis, attaché à la prévention et non pas seulement au traitement des blessures, avec un juriste spécialisé dans le droit international, maître Gilles Devers.

Sur le thème de Gaza notre rencontre était inéluctable. En juillet 2014 j’aurais dû être présent à Gaza, mais nous avions décalé notre voyage du fait du Ramadan qui tombait à ce moment-là et nous sommes venus plus tôt en juin. La guerre se profilait et les équipes chirurgicales faisaient des stocks de matériel en vue de l’offensive israélienne. A mon retour la guerre a éclaté, et c’est en rongeant mon frein que j’ai appelé Gilles Devers afin de faire déposer une plainte à la Cour Pénale Internationale, dans l’espoir que cela pourrait peut-être raccourcir la guerre ne serait-ce que d’un jour.

Le livre raconte cet épisode, qui est l’occasion de glisser au lecteur des notions de droit international appliqué. Et aussi de montrer la duplicité de l’Autorité Palestinienne qui ment effrontément, jusqu’aujourd’hui, quand elle prétend défendre les Palestiniens. Pour donner un exemple, en dehors d’avoir bloqué deux plaintes déposées à la Cour Pénale contre les dirigeants israéliens, elle n’a elle-même déposé AUCUNE plainte à ce jour.

On s’aperçoit, en consultant les médias, que journalistes et politiques sont bien peu au fait de cette véritable trahison. Mon livre prétend donner à chacun, de façon pratique et facile à lire, les quelques notions indispensables. Une sorte de « Droit International Humanitaire pour les nuls » !

C.P : La Cour Pénale Internationale (CPI) vous semble-t-elle l’instrument adéquat pour un jour traduire en justice les dirigeants israéliens pour leurs crimes de guerre ? Les accusations contre la CPI d’avoir une attitude biaisée lorsqu’il s’agit d’accusés bénéficiant du soutien de l’Occident vous paraissent-elles fondées ? N’est-il pas exact que la très grande majorité des jugés et/ou condamnés sont des dirigeants ou chefs de guerre africains ?

C.0 : Tout ce que vous dites là est juste, je m’en explique longuement dans le livre. Mais il y a la loi, qui est indiscutablement bonne, et l’usage qu’on en a fait jusqu’à présent. Il y a dans cette affaire beaucoup d’entorses à la loi, commises aussi bien par les États que par les magistrats de la Cour, et en particulier le procureur. Mais le statut est bon et le droit se construit progressivement avec la jurisprudence. La machine est lancée et on ne l’arrêtera pas… à condition de s’en servir !

C.P : Malgré ses limites évidentes, la CPI vous parait-elle un instrument dont les victimes dans tous les conflits devraient aujourd’hui souvent se saisir ?

C.0 : Absolument, la Cour est faite pour eux. Et les populations civiles peuvent, dans une certaine mesure, saisir la Cour directement. L’un des mensonges les plus répandus consiste à dire que seuls les États ayant signé et ratifié leur adhésion à la Cour peuvent la saisir. C’est complètement faux, il y a de nombreux exemples.

C.P : Y a-t-il eu – dans votre action auprès de la CPI – lors des bombardements israéliens sur la bande de Gaza à l’été 2014 – tous les éléments nécessaires à l’ouverture d’une enquête officielle pouvant aboutir à la traduction en justice des dirigeants israéliens ?

C.0 : Tous les éléments juridiques étaient réunis, mais il y a eu une trahison politique. Mais il faut se souvenir que la Palestine venait d’être reconnue comme une sorte d’État, et le président Abbas, quelques jours après le dépôt d’une plainte par son propre Ministre de la Justice Salim al Saqa, a dépêché à la Haye le Ministre des Affaires étrangères pour bloquer la plainte.

La procureure, Fatou Bensouda en a immédiatement fait état dans la presse.

C.P : Pouvez-vous revenir sur le comportement de l’Autorité palestinienne (Autorité de Ramallah) tout au long de l’action à laquelle vous avez si largement contribué ?

C.0 : Les dirigeants israéliens craignent le cour Pénale internationale, car celle-ci condamne les personnes responsables, et non pas les pays. Et le message à l’Autorité Palestinienne des pays occidentaux qui pour l’instant soutiennent Israël sans conditions, est de préserver les dirigeants israéliens sous peine de couper le financement de l’Autorité.

Donc Abbas n’a pas le choix, même s’il s’enfonce dans l’ignominie. Abbas, contre l’avis d’une partie de ses collaborateurs, refuse mordicus de déposer plainte. Il pourrait facilement le faire et obtenir gain de cause sur un autre dossier qui est celui des prisonniers.

Il pourrait aussi recourir au droit européen, l’exportation de produits de Cisjordanie en Europe étant illégale. Il a plusieurs boulevards juridiques devant lui mais refuse de les emprunter.

C.P : Considérez-vous que l’Autorité palestinienne est aujourd’hui une aide ou un frein pour le mouvement national palestinien ? Selon vous, le comportement de cette institution obéit à quels intérêts, et répond à quelle dynamique ?

C.0 : Le principe d’une Autorité Palestinienne n’est pas forcément mauvais, mais les leaders actuels et en particulier Mahmoud Abbas ne respectent pas les lois palestiniennes ! La solution, ce sont des élections que tous les Palestiniens, quel que soit leur bord, réclament.

C.P : Pour revenir à la CPI, quelles initiatives seraient à prendre au niveau international et dans le mouvement de solidarité, pour obliger cette institution à jouer pleinement son rôle ? Voyez-vous une articulation possible avec la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) ?

C.0 : Le mouvement de solidarité n’a pas d’initiative à prendre à la CPI, l’outil a été créé pour être beaucoup plus puissant, qu’il soit saisi par des États ou des représentants d’États « défaits », lorsque la souveraineté d’un État n’existe plus.

En revanche les ONG peuvent être très utiles pour servir de force d’appoint, notamment au niveau du témoignage. Le mouvement BDS tire son efficacité d’un mode d’action complètement différent mais aussi capital : peser sur l’économie israélienne. Il y a bien sûr là aussi des aspects juridiques, mais d’une autre nature, celle du droit d’expression.

C.P : Avez-vous d’autres projets de publication en préparation aujourd’hui ?

C.0 : J’ai terminé, en collaboration avec Serge Nègre, un livre consacré aux chrétiens de Gaza. Un sujet passionnant sur plusieurs plans, historique, politique et sociologique. Le message que les chrétiens de Gaza nous envoient n’est pas celui que beaucoup imaginent. Le livre sortira début octobre aux éditions Erick Bonnier.

27 juin 2017 – Propos recueillis par Chronique de Palestine

Les différentes publications

Le chemin de la Cour : Les dirigeants israéliens devant la Cour Pénale Internationale
Broché: 140 pages
Editeur : Erick Bonnier (1 novembre 2014)
Collection : Encre d’Orient
Langue : Français
ISBN-10: 2367600406
ISBN-13: 978-2367600406

L’échange
Broché: 183 pages
Editeur : Erick Bonnier (1 avril 2016)
Collection : ENCRE D ORIENT
Langue : Français
ISBN-10: 2367600694
ISBN-13: 978-2367600697

La vallée des fleurs
Broché: 202 pages
Editeur : Erick Bonnier (20 juin 2013)
Collection : ENCRE D ORIENT
Langue : Français
ISBN-10: 236760021X
ISBN-13: 978-2367600215

Chroniques de Gaza (2001-2011)
Broché: 224 pages
Editeur : Demi-Lune (7 avril 2011)
Collection : RESISTANCES
Langue : Français
ISBN-10: 2917112174
ISBN-13: 978-2917112175




Ali Abunimah - Photo : Youtube

Trump et Netanyahou attestent publiquement que la « solution à deux États » est morte

Transcription de l’interview d’Ali Abunimah sur Real News Network.

Vous êtes sur Real News Network, je suis Sharmini Peries en direct de Baltimore.
Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a rencontré le président Donald Trump mercredi pour discuter de L’occupation, des colonies, de l’Iran. La veille de leur entretien, la Maison Blanche a émis l’idée que les USA n’insisteront plus sur une solution à deux États pour Israël et la Palestine.

De hauts responsables du gouvernement palestinien, dont Hanan Ashrawi, ont critiqué les déclarations de la Maison Blanche, s’y opposant parce qu’elles s’écartaient de la politique étrangère états-unienne de plusieurs décennies. Mais lorsqu’on a demandé à M. Trump si les États-Unis poursuivaient toujours la solution à deux États, voici ce qu’il a dit :

Donald Trump : … état , ce qui me plaît, c’est ce qui plaît aux deux parties. La solution qui satisfait les deux parties me satisfait, je peux m’accommoder de l’une ou de l’autre. J’ai pensé pendant un temps que deux États semblaient être la solution la plus facile. Mais honnêtement, si Bibi, et les Palestiniens, si Israël et les Palestiniens sont contents, je suis content.

Sharmini Peries : Et le premier ministre Netanyahou est resté tout aussi évasif lorsqu’il a dit :

Benjamin Netanyahou : …. Si vous demandez à cinq personnes différentes à quoi ressembleraient deux États, vous auriez huit réponses différentes. Mais, Monsieur le Président, si vous demandez à cinq Israéliens, vous auriez 12 réponses différentes.

Sharmini Peries : Avec nous pour discuter de tout ceci, Ali Abunimah. Il est le co-fondateur de The Electronic Intifada, et l’auteur de « La bataille pour la justice en Palestine », et aussi, « Un pays, une proposition audacieuse pour mettre fin à l’impasse israélo-palestinienne. » Merci beaucoup d’avoir accepté notre invitation Ali.

Ali Abunimah : Merci, Sharmini.

harmini Peries :: Donc, Ali, l’info la plus importante dans le cadre de cette rencontre et de la conférence de presse, c’est réellement la question de la solution à un État, celle à deux États, et le renoncement des États-Unis à cette solution à deux États, qu’ironiquement vous qualifiez d’illusion à deux États.

Dites-nous ce qui s’est réellement passé lors de cette rencontre, et cela signifie-t-il la fin de la solution à deux États ?

Ali Abunimah : Je pense que c’est la reconnaissance officielle de la fin de la solution à deux États. La dite solution à deux États est sur la table depuis des décennies et absolument aucun progrès n’a été fait dans ce sens. Même si c’est devenu une sorte d’incantation religieuse des gouvernements, y compris de l’administration Obama auparavant, et de divers gouvernements européens, et de gouvernements arabes, et ainsi de suite. Mais ils n’ont rien fait pour la faire avancer, sinon débiter des slogans. Donc, je pense que c’est la reconnaissance que c’est vraiment fini, qu’elle ne se réalisera pas.

Mais vous savez, il existe deux types de critiques de la solution à deux États. Il y a la critique d’extrême droite venant d’Israël, et de l’entourage de M. Trump, de gens comme, vous savez, son ambassadeur désigné en Israël, David Friedman, selon laquelle toute la terre appartient à Israël, et qu’elle devrait tout entière constituer un État juif.

Et il y a la critique venant de gens comme moi, qui disent qu’il ne devrait pas y avoir de partage de territoire, ni de ségrégation forcée entre les Israéliens et les Palestiniens. Et qu’il ne devrait y avoir qu’un seul État démocratique qui protège les droits de tout un chacun sur une base égalitaire. Donc, vous voyez, deux conceptions très, très différentes de la solution à un État.

Sharmini Peries : Et quelle est la probabilité que la communauté internationale continue de faire pression sur l’administration Trump ? Et ont-ils publié une déclaration après, vous savez, le communiqué publié juste avant la rencontre, une sonde en fait, je pense, sur l’abandon de la solution à deux États ?

Ali Abunimah : C’est exact, vous faites référence à une déclaration qui a été attribuée à un haut fonctionnaire états-unien, la veille de la rencontre Netanyahou-Trump. Qui a dit, eh bien, vous savez, « Fondamentalement, nous ne sommes plus tenus par une solution à deux États. Ce pourrait être une solution à deux États mais vous savez, ce n’est pas une obligation. »

Et M. Trump l’a en fait confirmé mercredi, quand il a dit, vous savez, « Deux États ou un État, ça ne me dérange pas. Vous savez, quel que soit le choix que fassent les deux parties, il me convient.»

Et cela a provoqué des ondes de choc, chez ceux qui ont beaucoup investi dans une soi-disant solution à deux États, l’Autorité palestinienne, par exemple, dont la seule raison d’être est de souscrire à cette parodie de processus de paix qui mène à une solution à deux États. Les Européens et d’autres.

Mais vous savez, je veux dire, tous ces gens disent aussi maintenant depuis des années, que la solution à deux États est quasiment morte. Elle est pratiquement impossible. Je veux dire, John Kerry l’a dit quelques jours avant de quitter ses fonctions de secrétaire d’état. On se demande, donc, pourquoi ils se montrent si surpris que M. Trump fasse cette sortie.

Ce que je veux dire, c’est que toute analyse sérieuse montre que la solution à deux États est irréaliste, politiquement irréalisable. Et qu’elle est injuste et inéquitable, parce qu’elle exige de la grande majorité des Palestiniens qu’ils renoncent à leurs droits, afin de maintenir Israël en tant que soi-disant état juif et démocratique.

La solution à deux États n’a rien à voir avec la paix, ni avec la justice. C’est de la manipulation raciale pour maintenir Israël en tant qu’état juif. Et il est important de le dire ouvertement.

Mais vous savez, pour moi, il n’y a aucune raison qu’un Palestinien se sente concerné par le maintien d’une majorité juive. Ce qui devrait préoccuper les Palestiniens ce sont leurs droits, et vivre dans un système qui accorde des droits égaux à tout le monde, et crée un avenir viable pour tout le monde.

Et pour moi, c’est un seul État démocratique. C’est aussi possible en Palestine, que ça l’est en Afrique du Sud, ou même aux États-Unis, où nous avons eu un apartheid officiel pendant tant de décennies, et que malheureusement certains veulent faire revenir.

Mais vous savez, je ne pense pas que les juifs israéliens soient tellement différents des blancs racistes du sud des États-Unis, ou des dirigeants de l’apartheid en Afrique du Sud, au sens où ils peuvent se rendre compte que la partie est perdue. Que l’apartheid n’est pas viable, et qu’ils peuvent opérer le changement pour une démocratie non raciale.

Je pense que c’est faire insulte aux Israéliens que de dire qu’ils sont incapables de le faire. Ce sont des gens comme tout le monde.

Sharmini Peries : Parfait. Et en ce qui concerne la réaction du gouvernement palestinien à tout ceci, un membre important du gouvernement, Hanan Ashrawi, a critiqué ce virage par rapport à la soi-disant solution à deux États. Pourquoi le font-ils, parce que, enfin, ils ont dit…, les Américains ont investi dans cette politique depuis si longtemps, mais pourquoi l’Autorité palestinienne y trouverait-elle à redire ?

Ali Abunimah : Eh bien, parce que l’Autorité palestinienne est un organe non-élu et non-représentatif, constitué d’une vieille garde, qui espérait, voyez-vous, leur vœu le plus cher était de devenir l’élite dirigeante d’un État. Et vous savez, c’est ce qu’ils visent depuis des décennies. Et donc, pour eux ce serait la perte de tout ce sur quoi ils ont misé.

Mais les intérêts de l’Autorité palestinienne, et de la petite élite non-élue, non-représentative qui la dirige, ne sont pas les mêmes que les intérêts et les droits du peuple palestinien. C’est une distinction cruciale qui est rarement faite.

Sharmini Peries : Très bien, Ali, je suis sure que vous allez suivre la question, tout comme nous. Merci beaucoup d’avoir accepter notre invitation.

Ali Abunimah : Ce fut un plaisir, merci.

Sharmini Peries : Et merci de nous avoir suivis ici sur The Real News Network.

17 février 2017 – The Real News Network – Traduction: Chronique de Palestine – MJB




Prof. Imad Ahmad Barghouthi

Imad Ahmad Barghouthi : « Une des mesures les plus brutales de l’occupant est la détention administrative »

Une interview du Professeur Imad Ahmad BarghouthiProfesseur et chercheur palestinien au Département de Physique de l’Université al-Qods à Jérusalem, Imad Ahmad Barghouthi a été emprisonné à deux reprises par l’occupant israélien pour le simple fait d’avoir publié ses opinions sur son compte Facebook. Il a accepté de répondre à nos questions.

Chronique de Palestine : Professeur Imad Barghouthi, pouvez-vous vous présenter?

Professeur Imad Ahmad Barghouthi : Je suis Imad Ahmad Barghouthi, professeur en physique de l’espace, à l’Université Al-Quds à Jérusalem, en Palestine. Je suis né le 30 avril 1962 dans le village de Beit Rima au nord de la ville de Ramallah, en Palestine.

Après des études universitaires en Physique à Amman en Jordanie, j’ai préparé et obtenu mon doctorat entre 1989 et 1994 au Département de Physique de l’Université de Logan, dans l’Utah aux États-Unis.

C.P : Vous avez récemment subi une peine d’emprisonnement de longue durée dans les prisons israéliennes, sous le régime de la détention administrative. Pouvez-vous commenter les prétextes invoqués pour cette incarcération, et nous dire quelles en étaient les conditions tout au long des sept mois ?

Prof. Barghouthi : La première partie de ces sept mois (environ 32 jours), j’ai été placée en détention administrative basée sur des accusations tenues secrètes (un crime en droit international). Techniquement, en se fondant sur cette pratique, ils ne peuvent me charger d’aucune accusation. Ni moi ni mon avocat n’avons été informés de la liste des accusations.

Plus tard, après plusieurs audiences et la solidarité de la communauté scientifique sur mon cas, le juge militaire a fait appel pour ma libération le 26 mai 2016. D’un autre côté, le procureur a préparé une liste d’accusations (des « couper/coller » de ma page Facebook) et les a remis aux tribunaux militaires, où ils m’ont accusé « d’incitation » dans la publication sur les médias sociaux.

Sur ma page Facebook, je donne à connaître mon opinion sur l’occupation et la brutalité de cette occupation contre chaque élément de la vie palestinienne (c’est-à-dire les individus, les arbres, l’eau, la terre, les études, les universités …). Ils considèrent mon opinion et ma liberté d’expression (je respecte les lois internationales et les droits de l’homme) comme une « incitation ».

Passer un seul jour en prison est une grande torture. C’est être loin de sa famille, de l’université, des étudiants, de ses compatriotes, et rester confiné dans une pièce (environ 7 mètres de longueur et moins de 3 mètres de large) avec 10 prisonniers qui ont des âges, des antécédents, une culture et un niveau d’éducation différents des vôtres. Des toilettes et une kitchenette sont comprises dans cette pièce.

Sans doute pour les mêmes raisons, j’ai été arrêté le 6 décembre 2014 à un barrage militaire (à la frontières entre Israël et la Jordanie) et placé en détention administrative, alors que je quittais le pays et me rendais aux Émirats Arabes Unis pour assister à une conférence scientifique sur l’astronomie. On m’a placé en prison et j’y ai passé 47 jours.

J’ai été libéré grâce à la solidarité, au soutien et à la pression de la communauté scientifique. Cette communauté scientifique respectée a envoyé de nombreuses lettres au premier ministre israélien et à de nombreux responsables israéliens.

C.P : N’y a-t-il pas de la part de l’occupant, à travers la multiplication des « détentions administratives », une volonté de désorganiser, déstabiliser la société palestinienne, et en particulier dans ses couches intellectuelles et militantes ?

Prof. Barghouthi : Une des mesures les plus brutales de l’occupant est l’arrestation administrative. Les autorités d’occupation israéliennes sont les seules à y avoir recours.

Plus de 700 Palestiniens sont répertoriés comme détenus administratifs. Aucun ne sait quand ils sera libéré ni pourquoi il est emprisonné. Certains d’entre eux peuvent bénéficier d’une décision de libération, et à la dernière minute, voir renouveler la période de détention fixée exactement au jour et à l’heure où ils devaient sortir de prison.

Cela peut durer des années. Cette détention administrative est trop dure, trop cruelle, et totalement contre les droits fondamentaux de l’homme.

C.P : Comment, en étant professeur et chercheur dans une université palestinienne, peut-on gérer sa carrière, mener ses travaux de recherche, enseigner à des étudiants, participer à des collaborations internationales ?

Prof. Barghouthi : Je souffre beaucoup de la situation. Régulièrement il m’est impossible de me rendre à mon bureau à cause de l’occupation. Je ne peux pas assister à des conférences internationales, et en ce moment je ne suis pas autorisé à quitter le pays.

Je me sens profondément menacé. Pour une durée de 3 ans, je ne suis pas autorisé à publier sur ma page Facebook ou à faire quelque chose de similaire consigné dans la liste de l’acte d’accusation (qu’ils considéreraientt comme une « incitation », alors que je défends mon droit de m’exprimer et de défendre mon peuple et mon pays). Si je n’obtempère pas, je serai directement emprisonné pour 6 mois.

Ces mesures tyranniques ont été prises pour me faire taire, pour m’empêcher de dire la vérité sur la souffrance de mon peuple.

Malgré toutes ces difficultés et ces conditions de vie inqualifiables, j’ai pu assumer mes responsabilités et poursuivre mes travaux de recherche de haut niveau. Vous pouvez à ce propos consulter ce lien.

C.P : Le campus de l’Université Al-Quds est divisé en deux parties en raison du mur de séparation qui traverse la cour du campus. Décrivez-nous ce que cela implique.

Prof. Barghouthi : Je ne peux pas me rendre dans l’autre partie. L’université a de grandes difficultés à gérer les deux campus, et le tout ressemble à deux universités, administrations, facultés différentes. Il n’y a aucune connexion entre les étudiants, les facultés… Pas de séminaires, cours, activités, en commun …

C.P : Comment la direction de votre université ainsi que vos étudiants, collègues chercheurs et collaborateurs à l’étranger, ont-ils à chaque fois réagi à votre emprisonnement ? Ainsi que vos éventuels contacts scientifiques en Israël ?

Prof. Barghouthi : Il m’est pénible d’en parler. J’ai eu le plein appui de la communauté scientifique internationale, mais pas assez de soutien de la part des communautés locales ou régionales. La plupart des prisonniers n’ont pas de soutien international ni même local.

En ce qui me concerne j’ai eu de la chance, grâce à mes liens scientifiques et à mes réalisations scientifiques.

Je n’ai aucun lien direct ou indirect avec des physiciens israéliens. Je suis contre la normalisation avec la partie israélienne, car nous sommes sous occupation. La majorité des universitaires israéliens collaborent avec l’occupation et ils ne font rien contre la brutalité de leurs autorités d’occupation.

C.P : Parlons de votre domaine de spécialisation. Vous êtes généralement présenté comme un astrophysicien. Pouvez-vous nous parler en quelques lignes de vos champs de recherche par excellence et nous expliquer les types de plasmas astrophysiques sur lesquels vous effectuer vos travaux de recherche ?

Prof. Barghouthi : Je me définis plutôt comme physicien de l’espace [Space physicist].

Je suis en train de modéliser le couplage ionosphère-magnétosphère, et en général, je travaille à décrire la région de haute altitude (2000 à 100 000 kms) et haute latitude au-dessus de notre planète Terre.

Connaître les propriétés de cette région est très important pour la technologie spatiale (satellites, vaisseaux spatiaux, …) et pour les flottes aériennes qui parcourent l’espace.

C.P : Parlez-nous du modèle que vous avez développé et qui porte votre nom, appliqué aux flux ioniques à haute altitude et haute latitude.

Prof. Barghouthi : Je travaille sur ce modèle depuis 1989. J’ai une collaboration avec de nombreux scientifiques et étudiants respectés, et j’ai publié environ 40 articles dans ce domaine de la physique spatiale.

J’ai mis au point ce modèle, nommé le modèle Barghouthi.

Par l’utilisation de ce modèle, je peux fournir à la communauté scientifique des résultats de simulation scientifique liés aux propriétés de cette partie de notre environnement (haute altitude et haute latitude, c’est-à-dire de 2000 à 100 000 kms et les régions au-dessus des pôles nord ou sud).

Récemment, dans le cadre d’une collaboration scientifique avec l’institut suédois de physique spatiale, à Kiruna, avec le Dr. Hans Nilsson nous avons mis en œuvre le modèle et avons pu expliquer beaucoup d’observations liées à cette région du ciel.

C.P : Vous publiez régulièrement dans des revues scientifiques internationales. Comment parvenez-vous à maintenir une telle production scientifique dans le contexte difficile de l’Université Al-Qods ?

Prof. Barghouthi : Croyez-moi, je n’ai même pas le temps de dormir. Je suis toujours en pleine charge de travail, avec mes enseignements (12 crédits par semestre), de nombreux étudiants en Master scientifique qui sont sous ma responsabilité, et la liste des documents en cours de préparation en plus de nombreux documents à examiner pour différentes revues.

J’ai de tendres disputes avec ma femme et mes cinq enfants parce qu’ils ont tous besoin de passer plus de temps avec moi.

C.P : Vous êtes également connu en tant que spécialiste de l’histoire de la science dans le contexte de l’Islam. Pouvez-vous expliquer la raison de cette spécialisation ?

Prof. Barghouthi : En tant que musulman, j’ai toujours lu notre livre saint, le Coran, l’histoire de notre région et les contributions de nos érudits musulmans.

Je cherche à trouver une réponse à la question: Pourquoi les scientifiques musulmans contribuent-ils beaucoup à l’humanité avant 1000 ans, et n’y contribuent-ils plus aujourd’hui ?

C.P : Revenons maintenant à votre dernier emprisonnement. La question des prisonniers politiques palestiniens en Israël mobilise-t-elle toute l’attention qu’elle requiert, tant en Palestine occupée qu’à l’étranger? Quelles seraient les initiatives à prendre au niveau local et international ?

Prof. Barghouthi : Non, les prisonniers ressentent avec peine qu’ils ont été oubliés. Ils souffrent beaucoup et il n’y a pas assez de soutien à aucun des deux niveaux.

Nous devons appliquer plus de pression sur le gouvernement israélien pour qu’il cesse d’utiliser la détention administrative, qu’il cesse d’arrêter des enfants (moins de 18 ans), qu’il stoppe sa brutalité contre les Palestiniens.

Autrement dit, nous devons aider les Palestiniens à disposer de leur propre pays selon les normes internationales, les résolutions des Nations Unies et les résolutions du Conseil de sécurité.

Dans ce contexte, les grèves de la faim sont le dernier choix qui reste aux prisonniers ! Les grèves de la faim peuvent faire la différence et attirer l’attention et le soutien au niveau international.

C.P : Une dernière question : pour intensifier ce soutien au niveau international, la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) est-elle une initiative à développer et un exemple à suivre ?

Prof. Barghouthi : Je pense que, tant que nous sommes sous occupation, nous continuerons à chercher des moyens différents pour notre libération. La campagne BDS est l’une de ces moyens. Le boycott international est très important, et par exemple, le rôle des associations et des syndicats universitaires occidentaux est très utile.

La résistance par des moyens non-violents est un autre moyen de confrontation avec les occupants.

25 décembre 2016 – Propos recueillis et traduits par Chronique de Palestine




Sophie Djigo

« Les Migrants de Calais – Enquête sur la vie en transit » – Une interview de Sophie Djigo

A l’occasion de la parution de son livre « Les Migrants de Calais – Enquête sur la vie en transit », paru aux éditions Agone, Sophie Djigo, chercheur et enseignante en philosophie, a accepté de répondre à nos questions. Nous l’en remercions vivement et espérons contribuer à la diffusion d’un ouvrage qui est essentiel pour une compréhension approfondie de la question des migrants aujourd’hui, et qui a aussi le grand mérite de formuler des solutions respectueuses du droit et de la dignité de la personne.

Chronique de Palestine : Sophie Djigo, pouvez-vous en quelques lignes vous présenter ?

Sophie Djigo : Je suis philosophe et j’enseigne la philosophie au lycée Baudelaire de Roubaix. Je mène mes recherches au laboratoire Savoirs, texte et Langage à Villeneuve d’Ascq.
Mes recherches portent en premier lieu sur des questions éthiques, mais aussi sociales et politiques avec ce nouveau livre.

CP : Quelle est l’histoire du livre « Les Migrants de Calais » ? Du moment où l’idée vous en est venue jusqu’au moment de sa parution ?

S. Djigo : J’ai enseigné à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais pendant sept ans. Chaque matin, je prenais la ligne de TER Lille-Calais pour aller au lycée et depuis 2014, je voyais de plus en de migrants à bord des trains. Au bout d’un moment, on a commencé à discuter, à évoquer leurs conditions de vie. Puis, je me suis dit qu’il fallait recueillir cette parole, mais je ne voulais pas faire un livre de « témoignages ». C’est une perspective que je récuse, parce qu’elle place les migrants dans une posture passive, celle du sujet procédant par introspection pour raconter son vécu, explorer ses émotions et exprimer sa subjectivité. Ce n’était pas cela qui m’intéressait, mais plutôt de collecter leur expertise. Je voulais partir de leur propre analyse de la situation pour comprendre ces « jungles », l’existence de et dans ces campements.

En outre, comme tout le monde, je lisais la presse et j’étais abreuvée par les articles de La voix du Nord ou autres, qui au lieu de produire un éclairage sur la situation à Calais et dans la région, faisaient naître de plus en plus de perplexités. J’étais pressée de questions que je ne parvenais pas à résoudre : pourquoi appeler ces lieux des « jungles » ? Malgré les quelques rixes, largement mises en spectacle par certains médias, par quel miracle ces centaines, voire ces milliers de personnes, qui ne se connaissent ni d’Adam ni d’Eve, qui ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même culture, réussissent-ils à vivre ensemble dans ces lieux dont les conditions de vie sont extrêmes ? Comment cela se fait-il que « ça tienne » et qu’il n’y ait pas plus de tensions et de violences ? Comment l’Etat français accepte-t-il et crée-t-il ces enclaves, qui sont de véritables no man’s land légaux, juridiques et sociaux, sur le territoire de la République ?

Parution : 21/10/2016 ISBN : 9782748902990 Format : 216 pages, 12x21 cm, 16.00 €  Editions Agone

Parution : 21/10/2016
ISBN : 9782748902990
Format papier : 216 pages – 16.00 €
Editions Agone

En septembre 2015, j’ai donc décidé d’enregistrer mes entretiens avec les migrants et d’aller plusieurs fois par semaine dans les campements, essentiellement à Calais et Norrent-Fontes.

Il fallait nouer des contacts, tisser des liens pour que la conversation en vienne à un certain niveau d’analyse et avec une centaine d’entretiens menés entre octobre et mars 2016, j’ai eu le matériau nécessaire pour faire le livre. Je tiens beaucoup à la méthode de l’enquête en philosophie, celle qui a été théorisée par toute une tradition philosophique très riche, comme le pragmatisme américain (de grands penseurs comme John Dewey).

Enquêter, c’est partir d’une situation obscure, indéterminée, source de perplexité. L’expérience du réel, qui nécessite de s’adapter à ce que l’on veut tenter de comprendre, d’accueillir ce qui advient, vise à produire une clarification à la fois des faits et de la manière dont nous en parlons, dont nous les représentons.

J’ai écrit mes précédents livres dans une durée plus « universitaire », en prenant mon temps. Au contraire, j’ai écrit ce livre-ci dans une réelle urgence, habitée par la nécessité d’écrire et de publier. J’ai totalement assumé la part d’inachèvement du livre, rajoutant quelques notes de bas de page au fil de l’actualité jusqu’à quelques heures avant que le manuscrit ne parte aux presses. Il y a des sujets sur lesquels la philosophie ne peut s’écrire sub specie aeternitatis ; qui exigent une écriture non systématique, l’expression d’une réflexion provisoire sur l’actualité et non l’élaboration d’une doctrine figée dans le marbre.

Entre le début de ce travail et sa publication, les « jungles » ont progressivement été démantelées et les « migrants de Calais » dispersés, à nouveau invisibilisés. Est-ce que cela signifie que le livre est (déjà) périmé ? Malheureusement, je ne crois pas et je pense que ce travail nous permet de mieux comprendre les ressorts de cette politique d’invisibilisation qui n’a rien d’original ni de nouveau, et pourquoi elle est vouée à l’échec.

CP : En quoi le qualificatif de « migrants », pour toutes les personnes regroupées dans les camps sauvages autour de la région de Calais, est-il selon vous plus adapté que celui de « réfugiés » ?

S. Djigo : Le problème vient justement du fait que ces personnes ne sont pas des réfugiés. « Réfugié », c’est un statut juridique : cela signifie que vous avez fait une demande d’asile auprès de l’OFPRA et qu’elle a été acceptée. Toute la difficulté, c’est que ces migrants ne souhaitent pas demander l’asile en France, puisqu’ils veulent rejoindre l’Angleterre. Or, la République française ne prévoit rien pour ces personnes ; elles sont réduites à commettre, du simple fait de leur présence sur le territoire national, un délit administratif, celui du séjour irrégulier. Être sans statut, c’est être privé de tous ses droits, de la protection du droit, y compris des droits de l’homme. Être humain, ce n’est pas un statut ; et on voit bien que pour revendiquer ne serait-ce que les « droits de l’homme », il faut au préalable être reconnu en tant que sujet de droit, donc on en revient toujours à la question du statut. Il faut rentrer dans une catégorie administrative ou juridique pour exister dans l’espace public et dans celui du droit ; faute de quoi, vous êtes littéralement sans protection, dans une grande vulnérabilité.

Face à des migrants sans défense, certains policiers et certains civils se livrent à de très grandes violences, parce qu’ils ont le sentiment de pouvoir le faire en toute impunité. Et effectivement, comment ces individus clandestins, sans identité, qui vont jusqu’à limer leurs empreintes digitales, pourraient se saisir de l’instrument juridique contre la force publique (ses abus) ou contre les violences de civils qui sont, eux, des citoyens nationaux ?

CP : Vous mettez en évidence, dans votre livre, que le traitement infligé aux migrants révèle une absence de recouvrement entre « la loi » et « le territoire ». Pouvez revenir sur cette idée, si lourde d’implications ?

S. Djigo : La République s’est constituée à travers la double forme de l’Etat de droit et de l’Etat-nation. Cela suppose que les droits de chaque individu soient garantis sur le territoire national. D’où la tension entre les citoyens, forcément des nationaux, dont l’Etat protège les droits, et les résidents étrangers, qui se retrouvent sur cet espace national sans pouvoir bénéficier des mêmes droits. Dans le cas des migrants clandestins, la situation est encore plus complexe : en adoptant une politique d’immigration clandestine zéro et une politique peu généreuse en matière d’asile, l’Etat français transforme ces migrants en clandestins ; et en ne prévoyant aucune politique publique d’accueil, l’Etat crée lui-même des enclaves d’illégalité où vivent, au moins provisoirement, ces migrants illégaux.

Cela signifie que la loi n’est pas la même pour tous sur le territoire français, il y a ce que l’on pourrait nommer des frontières juridiques et légales à même l’espace de la nation. Et en plus, c’est l’Etat lui-même qui fait advenir de véritables lieux de non-droit, comme le sont ces « jungles » : elles surgissent de la tension entre une politique nationale hostile à l’immigration et l’état de fait des migrations. Les migrants qui sont parvenus sur le sol français sont bien souvent inexpulsables, au moins provisoirement, et l’Etat est conduit à tolérer leur présence. Le fait que cette tolérance ne s’accompagne ni d’une véritable politique d’accueil ni d’un cadre juridique conduit à créer des marges extralégales de la République.

Exclus du cadre républicain, les migrants ne peuvent donc avoir accès aux structures civiques de l’Etat. Ils n’existent pas en tant que sujets politiques et juridiques.

CP : Vous avancez une idée très séduisante pour tenter de remédier aux conditions de vie et traitements imposés aux migrants, qui est celle de « zones franches ». Pouvez-vous nous préciser cette notion ?

S. Djigo : Il s’agit plutôt de « lieux de franchise » pour reprendre l’expression qui désignait, au Moyen-Age, des endroits, institutions, quartiers ou villes bénéficiant d’une certaine autonomie par rapport au pouvoir central. Dans notre contexte contemporain, l’idée de ces lieux de franchise est issue de la tension, accrue par le processus administratif de décentralisation, entre les politiques de l’Etat et les politiques territoriales. Une franchise consisterait, pour certaines municipalités, à avoir le droit de se soustraire en partie à la souveraineté nationale en pratiquant des politiques locales autonomes. C’est ainsi que le quartier du Faubourg Saint- Antoine à Paris autorisait le travail des ouvriers qui n’avaient pas encore de maîtrise, ou que les ambassades accueillaient des personnes ayant commis une infraction, devenues « hors-la-loi ». Ces lieux remettent en question les normes du droit national et la rigidité de la loi : il arrive que le respect d’une loi générale contredise la justice dans certains cas particuliers.

On peut ainsi se dire que le traitement des migrants, leur invisibilisation, la politique de dissuasion à leur égard est moralement discutable et que leur délit (avoir franchi illégalement la frontière) n’en fait pas des criminels. C’est d’ailleurs par humanité et pour des raisons morales que des maires de diverses obédiences politiques comme Damien Carême à Grande-Synthe (EELV) ou Jean-Pierre Bataille à Steenvoorde (LR) justifient leur accueil des migrants sur des terrains communaux. Envisager des lieux de franchise ne ferait que reconnaître et donner une légitimité à une situation qui existe déjà dans les pratiques et éviterait la contradiction et la lutte permanente entre autorités municipales et autorités préfectorales. Ce n’est donc pas une proposition utopique ni une suggestion coûteuse.

On m’objecte parfois que cela est irréalisable au regard du droit ou de la réalité économique. Mais en réalité, on le fait déjà : d’abord, je remarque que la République a su faire preuve d’une très grande créativité en matière de droit de séjour des migrants, lorsqu’on est allé chercher des travailleurs maghrébins dans les années soixante pour les installer dans des bidonvilles et des cités de transit à proximité des chantiers. L’Etat n’a alors eu aucun mal à concevoir des titres de séjour provisoires. L’idée était bien de créer un statut juridique afin de fournir une main d’œuvre éphémère, totalement contrôlable, que l’on pourrait faire venir au gré des besoins des entreprises tout en les dissuadant de rester – dissuasion fondée en grande partie sur le logement. Difficile en effet de faire venir sa famille pour vivre dans un bidonville ou d’avoir le désir de s’y installer. Pourquoi ne peut-on faire preuve de la même créativité, cette fois-ci en faveur des migrants en transit ?

Il ne faut pas oublier que si ces milliers de personnes sont bloqués à la frontière, c’est à cause de l’échec et des contradictions internes en matière de sécurisation des frontières de l’Union Européenne. Tant que la France et l’Angleterre n’auront pas clarifié les termes de leur accord remis en question, semble-t-il, par le Brexit, les migrants tenteront le passage. On pourrait ajouter qu’il est certainement illusoire de vouloir à ce point contrôler les flux migratoires et que des individus qui fuient les conflits que l’on connaît en Syrie, au Soudan, en Irak, qui n’ont littéralement plus rien à perdre, continueront leur périple à destination de l’Angleterre au péril de leur vie. Si donc la politique nationale de sécurisation des frontières échoue, que fait-on « en attendant » avec ces milliers de personnes qui sont de facto sur le sol français ? Il faut bien imaginer des solutions, même provisoires.

Sur le plan économique, la « jungle » de Calais a fait la preuve de sa viabilité en tant que micro-société avec son marché, sa clientèle et ses entreprises. Au point d’ailleurs que certains discours fascisants expriment leur indignation que ces commerces illégaux ne payent pas de taxes…Là encore, nous sommes capables d’être souples et inventifs en matière de législation économique, comme le montrent les zones franches, qui reposent sur le principe de l’exonération de certaines taxes. On pourrait parfaitement imaginer qu’un espace comme celui de la « jungle » de Calais, désormais entièrement détruite, eut pu donner lieu à une telle « franchise » juridique et économique, donnant à ses habitants la possibilité de sortir de l’illégalité, d’être protégés par un statut, de sortir du campement sans y être confinés, de travailler et de construire pour chacun une solution individualisée à moyen terme. Ce que ne font pas les CAO, qui relèvent d’un contrôle des populations et qui n’ont d’autre vocation que de confiner les migrants et de les conduire face à l’alternative tranchée : demander l’asile qu’ils ont 80 % de probabilité de se voir refuser ou retourner dans le pays qu’ils ont quitté parce qu’il était devenu invivable.

CP : Vous abordez aussi la question des droits des migrants à s’organiser, désigner leurs représentants, exercer des droits politiques. Quel est l’enjeu de cette prise directe de parole ?

S. Djigo : Ce qui me frappe dans la façon dont les gouvernements français successifs traitent la question des migrants depuis 20 ans, quelle que soit leur couleur politique, c’est une constante : la négation et le mépris total pour les principaux intéressés. On a le sentiment d’une gestion de matériel : on déplace des objets, on les stocke dans des espaces disponibles, etc..Mais jamais on ne leur demande « pourquoi Calais ? ». J’imagine que nos gouvernants ont du mal à entendre cette vérité : que la France a grandement perdu son attractivité en tant que terre d’asile et qu’elle est devenue relativement indésirable sur l’échelle des pays d’accueil européens. Il y a des raisons objectives à ce manque d’inclination pour la France : les violences policières qui sont le corollaire de notre politique de dissuasion vis-à-vis des clandestins, les délais de traitement des demandes d’asile, les difficultés du regroupement familial, le chômage, la barrière linguistique, le racisme et l’islamophobie. Comme me le disait un jeune migrant pakistanais diplômé en électronique : « Si je reste en France, je vais finir au mieux vendeur de kebabs ». On est loin du rêve français, de la patrie des droits de l’homme, etc..

Il faut comprendre ce manque de goût pour la France, qui résulte de notre frilosité à accueillir les étrangers, de notre opposition au multiculturalisme. Une politique qui n’intègre pas les intérêts des premiers intéressés est vouée à l’échec et au-delà, elle interroge sur ce que l’on entend par « démocratie ». Il est clair que pour exister dans l’espace public démocratique, il faut être citoyen et/ou représenté. Mais qui représente les intérêts des migrants en transit. ? Personne. Pour paraphraser le titre d’un excellent article de l’intellectuelle indienne Gayatry Chakravorty Spivak, demandons-nous : « les migrants peuvent-ils parler » ? Pour parler, il faut être reconnu en tant que sujet, avoir accès aux structures de l’Etat, sinon, personne ne vous écoute ; vous n’avez pas de parole publique. Quand, pour se faire entendre, des migrants iraniens en viennent à se coudre la bouche (en mars dernier), on comprend que cette absence de représentation anéantit la possibilité d’avoir des droits politiques et même, de revendiquer ses simples droits humains.

Il y a eu une récente tentative des migrants pour s’organiser en communauté politique et se doter de représentants : le Parlement des migrants, qui s’est tenu en février 2016 à Hambourg sous l’impulsion d’une association, « Les Lampedusa à Hambourg ». Il y a aussi de très dynamiques associations de sans-papiers en France. Mais on est encore loin d’une véritable représentation politique, celle-ci restant conditionnée par la citoyenneté nationale.

CP : Vous relevez la contradiction que doivent gérer les diverses associations de solidarité, qui de fait suppléent en partie aux manquements de l’État et des ses institutions. Cette contradiction peut-elle être surmontée ?

S. Djigo : L’Etat soutient une politique de fermeture des frontières et lutte contre l’immigration clandestine. Cette position se prolonge par des dispositifs de dissuasion : non-accueil, absence de logements, violences policières. Tout est fait pour que les migrants n’aient aucun désir de s’installer ici, de demander l’asile en France et pour dissuader les éventuels candidats à la migration de venir chez nous. Et pourtant, ces migrants arrivent jusqu’à Calais. On ne peut comprendre cela si on n’a pas à l’esprit les atrocités qu’ils fuient, qui sont la guerre, l’oppression et la misère. Ils sont donc sur le territoire de la République, face à un Etat qui nie leur présence et refuse donc toute forme d’accueil. Il n’y a pas de politique publique d’accueil et ce sont les associations de bénévoles ou humanitaires qui pallient cette absence. Sauf que ce n’est pas à elles de le faire, dans la mesure où l’accueil n’est pas une question éthique mais politique.

Nous sommes victimes d’une conception erronée de l’accueil, que nous envisageons en termes d’hospitalité. L’hospitalité est une vertu morale et une pratique privée. Concevoir l’accueil des migrants comme une question d’hospitalité (ou de manque d’hospitalité) revient à dépolitiser le problème. On fait comme si l’Etat était un super-particulier offrant ou non son hospitalité dans la maison-France. C’est une métaphore source de confusions. L’Etat n’a pas être hospitalier ou inhospitalier, mais à engager une politique d’accueil en cohérence avec les principes du droit, comme la Convention de Genève, dont il est signataire. Et s’il ne le fait pas, alors que les municipalités « franchisées » puissent le faire.

CP : Pour en venir à la société française et à ses supposés représentants politiques, quels enseignements peut-on tirer de leurs réactions (ou de leur absence de réaction) ?

S. Djigo : Il y a une incontestable continuité entre le gouvernement actuel et les précédents. Nicolas Sarkozy prétendait régler la question en fermant Sangatte, donc en interdisant l’accueil pour invisibiliser les migrants. Eric Besson rappelait en 2009, par cette si élégante formule : « Ici, c’est Calais, pas Kaboul », et ce faisant, il faisait comme si c’était les migrants eux-mêmes, et non l’Etat français, qui étaient responsables du surgissement d’enclaves hors-la-loi. La destruction brutale des « jungles » dans les semaines qui précédent s’inscrit dans cette politique d’invisibilisation : comme si le démantèlement des campements allait conduire à l’évaporation de leurs occupants, comme si les migrants allaient miraculeusement désirer retourner dans les Etats qu’ils ont fui, demander l’asile en France et perdre leur goût pour l’Angleterre. Il y a, dans cette façon de se positionner, à la fois un terrible cynisme et les traces d’une pensée magique tout à fait archaïque.

Rappelons aussi que ce qui avait mis un terme à la grève de la faim des migrants iraniens de Calais en mars dernier, c’était la promesse faite par les autorités préfectorales et municipales, de ne pas détruire ce qui restait du campement de Calais, d’en améliorer les conditions de vie, avec une route goudronnée, des logements en dur, des sanitaires. Que vaut une promesse faite à des migrants clandestins ? Sans doute la même chose qu’une promesse électorale.

CP : A-ton selon vous franchi un seuil, où les politiques bellicistes et interventionnistes occidentales à l’étranger entraînent un coût humain qui n’est plus seulement l’objet de statistiques mais aussi de flux migratoires impactant directement nos sociétés ?

S. Djigo : Il faut effectivement s’interroger sur l’importance de ces flux. Depuis les années 2000, ce sont en gros entre 200 et 500 personnes qui transitent via Calais afin de passer en Angleterre. Depuis 2014, nous sommes passés à un comptage mensuel de ces migrants, jusqu’à atteindre plusieurs milliers en 2016. Cela s’explique d’une part par la fermeture de la frontière franco-britannique : les centaines de personnes qui passaient s’entassent désormais à Calais. D’autre part, nous vivons effectivement dans une époque où le nombre et l’intensité des conflits et des violences est particulièrement élevé. On ne doit pas se focaliser uniquement sur Calais ou sur la France : combien de migrants vivent réfugiés sur le continent africain ou en Turquie ? C’est un phénomène global et étendu.

Le petit nombre de ceux qui ont la force, le courage et les moyens financiers d’entreprendre le voyage en Europe arrivent ici. Et il est clair que s’ils souffrent de leur clandestinité, ils peuvent aussi avoir moins de scrupules à se réfugier dans des Etats qui sont impliqués dans la situation invivable de leur pays d’origine.

On peut comprendre que lorsque la France bombarde Raqqa, un migrant syrien se sente relativement légitime à venir chercher refuge en France.

Et puis il y a aussi le passé colonial, qui témoigne de l’implication ancienne des Etats occidentaux dans les politiques et les économies de nombreux pays en Afrique et en Orient. Faut-il s’étonner que des migrants Pakistanais désirent aller en Angleterre ou que les Syriens se souviennent de Picot et Sykes ?

Enfin, ce ne sont pas seulement les politiques bellicistes qui favorisent les migrations, mais aussi un certain impérialisme économique et le coût humain du capitalisme mondialisé. Il faut alors questionner notre tendance à moraliser la figure du migrant et à opérer, sur des critères moraux, un tri entre des « bons » et des « mauvais » migrants. Les bons, ce seraient ceux qui fuient les persécutions. Les mauvais, ceux qui fuient « seulement » la violence économique de la misère. De là à suspecter tout migrant de venir chercher profit en Europe, il n’y a qu’un pas, assez vite franchi.

CP : La criminalisation des migrants, que ce soit par la suspicion systématique, le vocabulaire employé à leur égard, les traitements infligés par les institutions, ne rappelle-t-elle pas les souffrances infligées (pour ne prendre que cet exemple) aux républicains espagnols fuyant le franquisme en 1939 ? N’y a-t-il pas « une tradition française » et une propension historique à confiner les migrants dans des camps, organisés ou non par les institutions ?

S. Djigo : Paradoxalement, la république française s’est bâtie sur la tradition de l’asile et de l’accueil des frères révolutionnaires luttant pour la cause commune de la liberté. L’exemple des camps où ont été parqués les Républicains espagnols nous rappelle en effet que la politique de gestion et de contrôle des populations n’est pas une nouveauté. La grande différence, c’est que les Républicains ont été placés dans des camps véritablement concentrationnaires, administrés par l’Etat, avec la présence de l’armée, parfois même des soldats issus des colonies. Il y avait un écart politique entre le gouvernement d’alors et l’idéologie des Républicains espagnols.

Aujourd’hui, on oscille entre tolérance, dissuasion et dispersion (la dispersion étant le prélude à l’expulsion). Les camps sont auto-gérés, auto-installés, relativement libres. Ce qui est intéressant, c’est de voir que le critère discriminant qui motive le non-accueil n’est pas, au fond, un critère racial, national ni même religieux. Nous n’avons pas su accueillir nos propres voisins espagnols. On comprend mieux cette tradition de frilosité envers les migrants si l’on se reporte au paradigme proposé par le sociologue Norbert Elias, qui oppose les insiders (les établis) et les outsiders (les nouveaux venus). Le migrant est une menace, un concurrent pour les établis : s’il parvient à s’établir aussi, alors, il faudra partager avec lui les fruits de l’appropriation.

CP : A la lecture de votre ouvrage, il apparaît que pour les migrants arrivant sur le sol français, des solutions existent pour un traitement décent et respectueux du droit de la personne. Mais comment les défendre ? Et au plus tôt les imposer ?

S. Djigo : A mon avis, la solution passe par le rôle des maires. Plusieurs maires sont volontaires pour accueillir des migrants en transit et pour leur fournir des conditions d’accueil dignes. Ils sont épuisés par les heurts avec l’Etat (le préfet). Une solution très simple et peu coûteuse serait de tout simplement légitimer leur action : officialiser ce qui est un état de fait. C’est ce qu’est parvenu à faire Damien Carême de manière très subtile à Grande-Synthe. Quand on voit le coût de la surveillance policière dans une ville comme Calais, on se dit qu’on pourrait transférer le même argent public sur les conditions du logement provisoire.

En outre, un droit de transit est tout à fait pensable puisque le droit français le fait déjà pour les étudiants ou les travailleurs. On devrait pouvoir transiter de manière inconditionnée pour une certaine durée, le temps d’élaborer une solution migratoire raisonnable, le temps aussi que les rapports franco-britanniques soient clarifiés. Le problème de l’asile, c’est qu’il est conditionné à des critères pas toujours transparents, comme la clause de la nation la plus favorisée. Quid de celui qui ne peut prouver les persécutions dont il a été victime ? Et ces conditions impliquent une certaine moralisation : on adresse aux migrants une exigence exorbitante, celle de la sainteté. Il faudrait qu’ils soient moralement purs pour recevoir l’asile. Si on appliquait à nos concitoyens français les mêmes critères, il ne resterait plus beaucoup de Français sur le territoire…

Une plus grande générosité en matière d’asile est aussi concevable : on dispose déjà des instruments juridiques. Mais là, on affronte les difficultés de l’asile : l’absence de droit au travail, la durée de traitement des demandes, les délais du regroupement familial…tout cela n’est pas très motivant pour les migrants.

Ce qui débloquerait la situation, c’est avant tout que nos gouvernants acceptent l’idée de prendre des mesures provisoires, de créer les outils pour gérer une situation inédite et éphémère. A-t-on envie d’investir dans du provisoire ? c’est toute la difficulté.

Novembre 2016 – Propos recueillis par Chronique de Palestine




Haidar Eid

Haidar Eid : « la campagne BDS a sans conteste donné de la force au peuple palestinien »

Une interview de Haidar Eid – Écrivain et enseignant à l’université Al-Aqsa à Gaza, Haidar Eid est aussi un des initiateurs du mouvement international sous direction palestinienne pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions. Il a accepté de répondre à nos questions.

Chronique de Palestine: Haidar, pouvez-vous vous présenter, ainsi que le mouvement BDS dont vous êtes l’un des principaux animateurs ?

Haidar Eid: Permettez-moi de commencer en précisant que tous les points de vue que j’exprime ici sont les miens et les miens seuls; ils ne reflètent pas nécessairement les vues de l’ensemble du mouvement BDS ou de toute autre organisation.

Je suis un professeur agrégé en littérature et études culturelles à l’Université Al-Aqsa basée à Gaza, conseiller politique de Al-Shabaka (le Réseau de la politique palestinienne), co-fondateur du One Democratic State Group, et un militant BDS. Il peut être intéressant de rajouter que j’ai passé quelques années en Afrique du Sud où j’ai obtenu mon doctorat à l’Université de Johannesburg, la première institution universitaire internationale à avoir mis fin à ses liens avec une université israélienne.

En ce qui concerne le mouvement BDS, c’est un mouvement à l’échelle mondiale, pour la liberté, la justice et l’égalité, mais sous direction palestinienne. Israël a violé le droit international en occupant et colonisant Gaza et la Cisjordanie, ainsi que Jérusalem depuis 1967, tout en niant à des millions de réfugiés palestiniens leur droit au retour dans les villages et les villes d’où ils ont été ethniquement nettoyés en 1948, et en pratiquant la discrimination contre les citoyens palestiniens. Le mouvement BDS, qui s’inspire du mouvement anti-apartheid sud-africain du siècle dernier, vise à exercer une pression sur Israël pour qu’il mette fin à son système oppressif multi-formes et d’une telle durée – à savoir l’occupation, la colonisation et l’apartheid – afin de permettre au peuple palestinien d’exercer son droit à l’autodétermination.

En l’absence de toute mesure sérieuse venant des organismes officiels de la communauté internationale, et je dois ajouter ici que nous en avons plus qu’assez de la rhétorique creuse qui nous mène nulle part alors qu’Israël est en pleine phase d’expansion et de construction de nouvelles colonies — faisant une fiction de la solution à deux États — la société civile palestinienne a décidé en 2005 de s’adresser aux syndicats, aux églises, aux établissements d’enseignement, aux institutions universitaires et culturelles et aux mouvements populaires à travers le monde, pour qu’ils traitent Israël de la même manière qu’ils ont traité l’apartheid en Afrique du Sud, et ceci jusqu’à ce qu’Israël se conforme au droit international. Et je dois dire que cela fonctionne; BDS a un impact très sérieux sur Israël et sur le soutien international dont il dispose après de ses alliés.

C.P: Le mouvement BDS au niveau international semble maintenant entraîner de vives réactions, autant du gouvernement israélien que des lobbies pro-israéliens dans le monde entier. Comment expliquez-vous ce moment certainement très particulier ? Est-ce l’expression d’un rapport de force qui a changé ?

H.E: Permettez-moi de clarifier ce point. Quand nous, la société civile palestinienne, avons publié notre appel BDS en 2005, nous comptions sur les gens de conscience plutôt que sur les gouvernements et les entreprises complices. La plupart d’entre nous avons fait valoir qu’il fallait s’adresser aux gens ordinaires, qui achètent des produits dans les supermarchés, aux artistes, aux personnalités culturelles, universitaires, sportives etc… C’est-à-dire, à notre « communauté internationale » faite de la société civile, des églises, des fonds de pension, des municipalités, des clubs, des groupes de musique, des universités et autres. De nos jours, ceux-ci sont le moteur de la démocratie libérale et représentative. Ceci est l’une des principales leçons que nous avons tirées du mouvement anti-apartheid.

Il a fallu à la communauté internationale plus de 30 ans pour tenir compte de l’appel lancé par les représentants des Sud-Africains opprimés. Dans notre cas, il n’y a que 11 ans [que l’appel au BDS a été lancé] et le résultat est supérieur à ce que ce que nous avions prévu en 2005. Je pense que les lobbies pro-israéliens ont réalisé que nous nous dirigeons vers ce que nous appelons notre « moment sud-africain ». Je dirais que la campagne BDS a sans conteste donné de la force au peuple palestinien et a prouvé que « oui, nous pouvons! »

C.P: La radicalisation jouant dans les deux sens, peut-on dire que le gouvernement israélien a aujourd’hui atteint un sommet dans sa politique de répression et de dépossession du peuple palestinien?

H.E: Bien sûr, cela dépend de comment vous définissez la radicalisation. La radicalisation de l’opprimé est en effet nécessaire, dans le sens où elle met en évidence l’importance de décoloniser les esprits. Et cela fait partie de la pédagogie de l’opprimé, pour reprendre l’expression de Paulo Freire.

Mais d’autre part, l’oppresseur, les sionistes israéliens dans ce contexte, se sont « radicalisés » dans le sens fasciste du terme. Plus de 92% des Juifs israéliens ont soutenu la guerre contre Gaza en 2014, et plus de 52% d’entre eux soutiennent la discrimination contre les Palestiniens. Le gouvernement israélien actuel est le gouvernement le plus fasciste et d’extrême-droite dans l’histoire du pays. Mais il est important de rappeler que la majorité des Sud-Africains blancs au milieu des années 80 avaient voté pour le raciste et quasi-fasciste Parti national. Cela pourrait être l’heure la plus sombre avant l’aube. Et il ne faut pas oublier que je réponds à ces questions depuis Gaza assiégée, le plus grand camp de concentration sur terre, où Israël a mis en œuvre une politique que le courageux militant israélien Ilan Pappe qualifie de « génocide incrémental ».

C.P: En dehors de la Palestine, le mouvement est de plus en plus relayé dans les milieux universitaires et syndicaux, mais aussi à travers les institutions religieuses, les organisations culturelles, les municipalités pour n’en nommer quelques-uns. Pour vous, quelles sont les tâches prioritaires du mouvement de solidarité internationale à l’égard du mouvement BDS ?

H.E: Tout d’abord, nous sommes très clairs sur la difficulté du contexte. Il appartient à nos partenaires de décider de leurs priorités en tenant compte de la sensibilité de leur environnement. Voilà précisément pourquoi nous avons passé beaucoup de temps à élaborer d’une façon très démocratique sur la définition de la normalisation et sur les lignes directrices du boycott.

Cela dit, permettez-moi de dire que nous et nos partenaires, et – de façon assez ironique – l’establishment au pouvoir en Israël, sommes arrivés à la conclusion que le BDS est la forme la plus importante et stratégique du soutien à notre lutte pour l’autodétermination, c’est-à-dire pour la fin de l’oppression israélienne sur notre peuple. À l’heure actuelle, face aux formes d’oppression sans précédent auxquelles nous sommes exposés – et j’ai à nouveau la bande de Gaza à l’esprit pendant que je réponds à vos questions – nous voulons que le monde isole le régime israélien d’occupation, de colonialisme et d’apartheid, et le sanctionne.

Israël n’aurait pas lancé trois guerres massives et génocidaires en utilisant des avions F16 et F35, des bombes au phosphore, des armes interdites, le tout fabriqué en Occident, par des mains occidentales, s’il n’avait pas disposé du soutien financier et militaire des pays occidentaux complices. En plus de toutes leurs impressionnantes campagnes de boycott des produits israéliens et des institutions académiques et culturelles qui tirent profit de l’oppression du peuple palestinien, nos alliés et nos partenaires doivent se mobiliser encore plus pour imposer un embargo militaire sur Israël. Nous avons bien conscience que cela nécessite un surcroît de campagnes.

C.P: Le mouvement BDS peut-il finir par mettre économiquement en difficulté l’État sioniste? Est-ce l’un de ses objectifs ?

H.E: En fait, c’est ce qu’il a déjà commencé à faire. C’est ce que l’ONU, la Banque mondiale, entre autres experts disent. C’est un fait bien connu que l’économie israélienne est largement tributaire du commerce et de l’investissement international. Donc, si vous ciblez les entreprises étrangères qui bénéficient des violations israéliennes du droit international comme le font les militants BDS qui ciblent les entreprises étrangères qui investissent dans l’apartheid, vous comprendrez pourquoi les entreprises internationales telles que la société irlandaise de matériaux de construction CRH, Véolia, Orange – entre autres – ont perdu des milliards de dollars et ont décidé de se désengager d’Israël à la suite des fortes campagnes de désinvestissement dont elles ont été la cible.

Selon un rapport des Nations Unies, la guerre à Gaza et la campagne BDS sont l’explication d’une forte diminution des investissements directs étrangers, qui ont dégringolé de 46% en 2014 par rapport à 2013.

Un autre rapport de la Banque mondiale fait état d’une baisse de 24% des importations palestiniennes en provenance d’Israël suite au boycott. Sans parler des rapports du gouvernement israélien et de la Rand Corporation qui ont prédit que le BDS pourrait coûter des milliards de dollars supplémentaires à l’économie israélienne. En outre, certaines grandes sociétés israéliennes sont entrées liquidation à cause d’un impact direct des campagnes de boycott qu’elles ont subies.

C.P: Pensez-vous que ce mouvement, né d’une initiative palestinienne, est désormais suffisamment enraciné dans la société palestinienne elle-même ?

H.E: C’est une question très délicate ! Notez que le mouvement BDS est une campagne mondiale sous la direction des Palestiniens. Il est la meilleure expression de solidarité avec le peuple palestinien opprimé, que ce soit dans les territoires occupés de 1967, ou pour les citoyens palestiniens d’Israël, ou pour les réfugiés. Nous, en Palestine occupée, sommes contraints de faire face à l’oppresseur. Personne ne peut entrer ou sortir de Gaza et de la Cisjordanie sans le consentement d’Israël !

Mais l’écrasante majorité des différents secteurs la société civile palestinienne, y compris les forces politiques, est représentée au Secrétariat du Comité national pour le Boycott. Cela signifie qu’il y a presque un consensus sur la nécessité de boycotter Israël. En tant qu’universitaire, je peux confirmer que presque toutes les universités palestiniennes, à une exception près, respectent les lignes directrices de la campagne BDS, en parfaite connaissance du rôle complice joué par toutes les institutions universitaires israéliennes dans le maintien du système israélien d’occupation, d’apartheid et de colonialisme. Mais, comme dans l’Afrique du Sud du siècle dernier, vous avez ceux qui veulent absolument une normalisation avec l’oppresseur. Nous exerçons sur eux une pression morale, et tentons de dénoncer leurs projets de normalisation.

C.P: Le BDS semble avoir une dynamique en lui-même qu’il semble impossible, sur le long terme, de contenir. Mais n’y a-t-il pas un risque, étant donné que cela apparaît comme une sorte de « solution miracle », d’oublier d’autres terrains de lutte, comme le soutien aux prisonniers politiques palestiniens en Israël, ou la levée du siège de Gaza, pour n’en citer que quelques-uns ?

H.E: Il est impossible de séparer le BDS des autres stratégies de résistance populaire. Comme pour les Sud-Africains, la lutte palestinienne repose sur quatre piliers, y compris le soutien international sous la forme de la campagne BDS. Les autres formes de lutte populaire complètent le BDS qui vise principalement à isoler l’État israélien d’apartheid. Nous, dans le mouvement, avons combiné notre lutte locale avec la solidarité internationale.

Alors que je réponds à ces questions, nos militants BDS enregistrent une vidéo pour accueillir le Bateau des femmes pour Gaza qui vise à briser le siège. Je faisais moi-même partie du comité de pilotage international du Freedom Gaza March et il est pour nous tout à fait clair que la rupture du siège ne peut être séparée du soutien à notre appel BDS.

Nous avons également reçu l’appui de tous les prisonniers politiques dont les dirigeants ont envoyé des messages de soutien à la Conférence nationale BDS tenue à Ramallah.

C.P: Revenons à la question des prisonniers palestiniens en Israël. La multiplication au cours des dernières années, de grèves de la faim collectives et individuelles, très longues et qui mettent en danger chaque fois la vie des grévistes, est-elle le reflet d’un tournant important dans le mouvement des prisonniers ?

H.E: Il y a eu des grèves de la faim auparavant, mais pas aussi fortes et déterminées que celles que nous voyons ces derniers temps. Bien sûr, vous mettez votre vie en danger lorsque vous vous lancez sur une tel objectif. Mais Mandela n’a-t-il pas sacrifié 27 ans de sa vie pour atteindre un noble objectif ? Bobby Sands n’a-t-il pas payé un prix très lourd dans sa lutte pour sa propre liberté et celle du peuple irlandais ? Ce que nos prisonniers ont à l’esprit – et remarquez que presque tous ceux qui sont entrés en grève de la faim sont des détenus administratifs, sans inculpation ni procès – est soit la liberté, soit une mort digne. Cela devient un élément d’un discours collectif en Palestine, et je dirais que c’est un tournant dans la lutte des prisonniers pour la dignité et la liberté.

C.P: Comment la société palestinienne à l’intérieur de la Palestine de 1948 ou dans la diaspora, soutient-elle aujourd’hui le mouvement BDS ?

H.E: L’un des pièges des Accords d’Oslo est qu’ils ont réussi temporairement et relativement à redéfinir le peuple palestinien en le limitant à ceux qui ne vivent que dans la bande de Gaza et la Cisjordanie, en ignorant le droit au retour des deux tiers du peuple palestinien, soit 69% d’entre eux, qui sont des réfugiés. Un autre élément est représenté par les Palestiniens de 1948 [résidant dans ce qui est appelé Israël aujourd’hui] qui sont traités comme des citoyens de troisième classe et exposés à un système discriminatoire et d’apartheid.

En fait, il y a plus de 50 lois fondamentales en Israël qui définissent l’État comme une entité basée sur un apartheid ethno-religieux.

Voilà pourquoi le BDS, en tant que mouvement fondé sur les droits, a pratiquement – à l’écart de toute rhétorique creuse – redéfini le peuple palestinien pour inclure la Diaspora et les Palestiniens de 1948. Les deux groupes jouent un rôle majeur dans la conduite des campagnes BDS, en les reliant à des luttes locales. Presque tous les partis politiques représentant les Palestiniens de 48 soutiennent le BDS et essaient de se conformer aux directives de la campagne de boycott, refusant de servir de feuille de vigne aux crimes d’Israël contre l’ensemble du peuple de Palestine. Et les Palestiniens de la Diaspora, après avoir été abandonnés par les accords d’Oslo, ont trouvé ce que l’un de mes camarades de BDS a appelé un « foyer ».

L’une des questions possibles est : pourquoi, dans le mouvement BDS, nous ne cautionnons pas une « solution politique » ? C’est parce que nous sommes un mouvement basé sur les droits et qui cherche à réaliser notre droit à l’autodétermination. Ces droits comprennent le Droit au Retour et l’égalité, en plus de la liberté. Notez que ces droits sont une combinaison des objectifs des luttes du peuple palestinien dans leurs trois inséparables composantes. Sur la base de cette compréhension, les Palestiniens de 48 et de la diaspora sont aujourd’hui très actifs dans le mouvement.

A1 * Haiddar Eid est écrivain et professeur de littérature postcoloniale à l’université Al-Aqsa à Gaza, après avoir enseigné dans plusieurs universités à l’étranger. Vétéran dans le mouvement des droits nationaux palestiniens, c’est un commentateur politique indépendant, auteur de nombreux articles sur la situation en Palestine.

3 octobre 2016 – Propos recueillis par Chronique de PalestineVersion originale




Renouveau politique et nouvelle génération

Alaa Tartir – Alaa Tartir est directeur de programme d’Al-Shabaka : The Palestinian Policy Network, et chercheur post-doctorant à l’Institut universitaire des Hautes Études internationales et du développement, à Genève. Il a bien voulu répondre aux questions d’Info-Palestine.

Info-Palestine : Alaa, pouvez-vous rapidement vous présenter, ainsi que le réseau al-Shabaka (The Palestinian Policy Network. ) ainsi que ses objectifs ?

Alaa Tartir : Je m’appelle Alaa Tartir et je suis le directeur des programmes d’Al-Shabaka : le Réseau Politique Palestinien. Je suis palestinien, ma famille est originaire d’Al-Lydd, mais je suis né et j’ai grandi à Ramallah en Cisjordanie occupée. Après avoir terminé mes études à l’université Birzeit en Palestine, j’ai obtenu ma maîtrise d’Etudes en Développement International à l’université de Manchester au Royaume Uni, et mon doctorat d’Etudes en Développement International à la London School of Economics and Political Science (LES).

Depuis septembre 2015, j’effectue mes recherches post-doctorat et j’enseigne au Centre de recherche pour l’analyse des Conflits, le Développement et la consolidation de la Paix (CCDP) à l’Institut des Hautes Études et au Département d’Anthropologie et de la Sociologie du Développement, à Genève. J’ai écrit et publié de nombreuses études et articles universitaires, ainsi que des éditoriaux et des articles pour les médias, sur l’économie politique des processus de développement en Palestine, la sécurité et l’édification d’un état, la politique palestinienne, et le conflit israélo-arabe.

Mes publications peuvent être lues sur mon site web alaatartir.com et on peut me suivre sur mon compte twitter @alaatartir

Je travaille avec Al-Shabaka depuis quatre ans. Al-Shabaka, qui signifie littéralement « le Réseau », est un think-tank de politiques palestiniennes, sans murs ni frontières, qui vise à faire entendre à l’échelle mondiale une voix indépendante en matière de politiques palestiniennes. Al-Shabaka est le seul think-tank transnational indépendant pour la Palestine avec ses 150 analystes de politiques, dispersés sur six continents et dans plus de vingt pays.

Notre objectif principal est d’élaborer des stratégies pour la Palestine et de procurer une réflexion sur les politiques servant sa lutte nationale et ses droits à l’autodétermination et la liberté. Nous produisons des résumés de politiques d’avant-garde étayés de preuves et des commentaires, tous en arabe et en anglais, récemment traduits en français et en italien, sur des questions relatives à la société civile palestinienne, au développement économique, aux réfugiés, à la politique et les négociations de paix . Toutes nos publications sont disponibles sur notre site Al-shabaka.org

Info-Palestine : Nous souhaitons vous interroger tout d’abord sur la question des organisations politiques en Palestine occupée. Sans tenir compte de leurs représentativité, comment classeriez-vous ces organisations ? Quels sont les critères pertinents pour les différencier ?

Alaa Tartir : A ce jour, les partis politiques palestiniens sont principalement divisés en trois groupes : religieux, laïques nationalistes, et progressistes de gauche. En plus des différences idéologiques, les critères qui permettent de distinguer les différents partis politiques dépendent de leur position sur l’avenir de la Palestine, les Accords de Paix d’Oslo, le rôle de l’Autorité Palestinienne, les stratégies de résistance, la résistance armée et les pourparlers de « paix », le rôle de la religion dans la vie quotidienne, le rôle de la religion dans la construction de l’état, le droit et le contrat social, les programmes économiques et sociaux, le rôle des femmes et la justice sociale, et les liens régionaux et mondiaux.Renouveau politique

Depuis la création de l’Autorité Palestinienne, la notion de « parti gouvernant » fut ajoutée à la liste des catégories qui plongèrent le Fatah, et ultérieurement le Hamas, dans une crise identitaire et nationale. L’âge d’or de la gauche palestinienne prit fin avec l’effondrement de l’Union Soviétique et la fin de la Première Intifada. Depuis lors la gauche palestinienne n’a fait que décroître, ce qui s’accompagne de conséquences politiques et sociales. L’érosion de la gauche palestinienne a été compensée par la montée de l’islam politique et l’émergence du Djihad Islamique et le mouvement de résistance islamique, Hamas.

Ces mouvements islamiques se sont graduellement transformés de mouvements et groupes sociaux en partis politiques et factions de résistance avec une aile militaire. Leur idéologie met en évidence le rôle central qu’occupe la religion dans leurs stratégies et comportements quotidiens et son incidence sur leur programme social régressif. Leur stratégie de résistance armée, au moins jusqu’en 2006, était une caractéristique clé qui les différenciait par exemple du Fatah, parti laïque nationaliste.

Au cours des dix dernières années, toutefois, le Hamas a subi des changements spectaculaires quant à ses stratégies et outils et s’est éloigné de sa Charte, chose que les cercles occidentaux d’élaboration de politiques généralement ignorent. Le Hamas de 2016 est différent du Hamas de 1996 sur le plan politique. Finalement, le Fatah a radicalement changé dans ses stratégies et principes, et de parti révolutionnaire il s’est transformé en « parti gouvernant » dominé par son leader suprême.

La confusion entre le Fatah et l’Autorité Palestinienne a fait du tort au parti lui-même et à la lutte nationale palestinienne. En qualité de « parti gouvernant », il était impossible pour le Fatah d’accepter la défaite électorale de 2006, ce qui s’est traduit par une fracture intra-palestinienne, pour laquelle maintenant le Fatah et le Hamas se partagent également la responsabilité.

Info-Palestine : Dans le contexte d’une occupation israélienne qui perdure depuis des décennies, le mouvement national palestinien a connu plusieurs phases. Mais ce que l’on considérait en général comme le mouvement laïc, voir marxiste, et qui s’était fortement développé dans les années 60 et 70, est-il encore aujourd’hui représenté dans des organisations comme le Fatah et l’OLP ?

Alaa Tartir : En effet jusque la Première Intifada, les principes laïques, progressistes, socialistes et marxistes dominaient dans la sphère et la vie politiques palestiniennes. De nos jours, ce n’est plus le cas. Maintenant, la popularité des principes marxistes est très, très faible, même si un petit nombre de partis de gauche palestiniens s’en réclament encore. Quant au Fatah, il est dirigé par un ensemble composite de principes qui changent en fonction de la période et de la conjoncture politique.

L’OLP, qui en théorie mais pas en pratique, est le seul corps politique représentant légitimement les Palestiniens, est dirigé par la direction laïque nationaliste du Fatah. Ni le Hamas, ni le Djihad Islamique ne sont représentés dans l’OLP, et la représentation de la gauche palestinienne et des autres petits partis dans l’OLP est plutôt de l’ordre du cosmétique avec une influence proche de zéro sur ses réelles décisions.

Le style de gouvernance au sein de l’OLP et dans le système politique palestinien dans son ensemble demeure personnel et dominé par une très petite partie de l’élite politique. Donc pour faire court, ni le Fatah, ni l’OLP ne se définissent par des principes laïques ou marxistes. La réalité, c’est que leurs principes de facto suivent la « mode » de la scène politique et changent en fonction des conditions et circonstances régionales et mondiales. Quels que soient les principes qui gouvernent ces partis, une chose est claire, c’est qu’ils ont profondément déçu le peuple palestinien au cours des quelques dernières décennies.

Info-Palestine : L’apparition d’une composante islamique politiquement structurée remonte à la première Intifada palestinienne. Dans quelle mesure considérez-vous le Hamas et le Jihad islamique (pour s’en tenir aux deux composantes principales) comme étant des organisations politiques ? Quel serait l’originalité et la part du facteur religieux dans leur charte ou programme ?

Alaa Tartir : A ce jour, le Hamas et le Djihad Islamique sont des organisations et partis politiques. Ils ont, en effet, débuté comme prestataires de services sociaux et quelques services publics avec un programme idéologique clair. Mais ils se sont transformés d’organismes sociaux en partis politiques qui entretiennent des groupes armés et une aile militaire, et ont ultérieurement dirigé des institutions gouvernementales (dans le cas du Hamas).

Alors que le Djihad Islamique est resté fidèle à ses principes et a refusé de rentrer dans le jeu politique officiel palestinien, le Hamas lui est maintenant complétement dedans. Le Djihad Islamique demeure proche de sa charte et de ses principes fondateurs, mais pas le Hamas. Notamment à partir de 2006, le Hamas a tristement/ heureusement accepté les règles fondamentales du jeu politique, et a même déclaré son acceptation d’un état palestinien dans les frontières de 1967, ce qui constitue un changement radical dans la position du Hamas.

Quant au rôle de la religion, les deux partis se définissent à l’aune de principes religieux ainsi que par leur combat pour faire aboutir le droit des Palestiniens. Donc la religion est le pilier principal de leur programme social et politique, la clé de leur conception de la société, des règles de gouvernement et le rôle de la religion en politique.

Ceci ne signifie pas toutefois que le Hamas et le Djihad islamique ne soient que des groupes religieux, ce sont des groupes politiques avec un programme religieux et des objectifs nationaux. Depuis 2006, ces partis sont les plus populaires à Gaza et en Cisjordanie comme en témoignent les élections de 2006.

Info-Palestine : Il est largement convenu que le processus d’Oslo a impacté l’homogénéité des Palestiniens, les divisant entre ceux qui refusent et ceux qui acceptent ce projet de « délégation » de la charge de l’occupation sur les Palestiniens eux-mêmes et les donateurs au niveau international. Cette fracture est-elle au coeur de la division qui prévaut aujourd’hui entre les organisations palestiniennes ?

Alaa Tartir : En effet le processus et les Accords d’Oslo sont les principales raisons responsables de la fragmentation palestinienne. Ils ont créé un clivage fondamental dans la société et le système politique palestiniens, ce phénomène a même été vu par des intellectuels critiques comme le « début de la fin de la lutte nationale palestinienne ».

La création d’un nouvel organe politique, agent de sécurité et employeur à la suite des Accords d’Oslo, l’Autorité Palestinienne, a eu des conséquences préjudiciables sur la lutte palestinienne pour les droits et la liberté étant donné qu’elle a de fait coopté, marginalisé et remplacé l’OLP. Ceci s’est traduit par des changements majeurs dans le programme politique et la représentation du peuple palestinien. Toutefois, la division interne palestinienne existant aujourd’hui n’est pas le fait du processus d’Oslo en soi, mais plutôt le fruit de la concurrence pour l’autorité « fantôme » à laquelle le processus d’Oslo a donné naissance.

La division palestinienne interne est maintenant ancrée dans la « jouissance du pouvoir » que le Fatah et le Hamas exercent et les avantages économiques qu’ils en retirent en plus du dynamisme régional dont ils font partie. Ce qui divise le Fatah et le Hamas, ce ne sont pas des divergences idéologiques ou même politiques ou stratégiques en matière de résistance, mais ce sont des calculs personnels et factieux étroits qui nuisent au peuple palestinien en Palestine et en exil.

Info-Palestine : De par leur stratégie plus radicale, en liaison avec différentes tactiques de résistance incluant le recours aux armes, ne peut-on considérer que les organisations de la résistance islamique ont sauvegardé, dans le contexte d’Oslo, les fameuses « constantes » palestiniennes dont le droit au retour pour tous les réfugiés ?

Alaa Tartir : Selon le point de vue de beaucoup, on peut dire que les organisations de la résistance islamique, par leur persévérance et par le fait d’avoir empêché la liquidation des objectifs nationaux, ont un meilleur bilan à présenter que le Fatah. C’est principalement dû à la stratégie de résistance adoptée par l’organisation de la résistance islamique [le Hamas], et nous en avons pour preuve les résultats des élections de 2006 ainsi que de nombreux sondages.

Mais les organisations du Fatah et du Hamas, ont également fait le plus grand tort aux fameuses « constantes » palestiniennes, en divisant le peuple palestinien et en affaiblissant ses capacités à résister, négocier, et faire appliquer ses droits.

Aussi, il ne devrait pas seulement être question de préserver les « constantes », mais également de construire sur ces « constantes » pour faire respecter les droits des Palestiniens. Et sur ce point, nous pouvons conclure avec certitude que les deux organisations ont failli. Quant au droit au retour pour tous les réfugiés, ni le Fatah ni le Hamas n’ont fait quoi que ce soit de concret pour assurer la réalisation de ce droit.

En effet, ils le font dans leur rhétorique mais pas dans leurs actions réelles. Il peut même être dit qu’en raison de leur clivage tout au long de ces dix dernières années, les réfugiés Palestiniens n’ont jamais été aussi loin de pouvoir retourner chez eux.

Info-Palestine : Est-il réaliste, dans le contexte d’une occupation particulièrement brutale, prédatrice et incapacitante, de vouloir tenir des élections, organiser une vie démocratique dans le cadre de laquelle des organisations politiques pourraient pleinement jouer leur rôle ?

Alaa Tartir : Le principal problème avec les élections qui ont eu lieu en Cisjordanie et Gaza en 1996 et 2006, c’est qu’elles ont complètement ignoré et mis sur la touche plus de la moitié des Palestiniens : ceux qui vivent dans la Diaspora et l’exil, et ceux qui vivent en Israël. Ainsi les paramètres qui s’appliquent aujourd’hui – et particulièrement depuis les accords d’Oslo – ne favorisent pas la mise en place d’un système ou de structures politiques représentatifs et responsables.

Et ces élections renforceront le rôle « prédominant » de l’Autorité Palestinienne au détriment de celui de l’OLP, à moins que n’aient simultanément lieu des élections sur des bases différentes pour les institutions de l’OLP et les différents corps représentatifs, ainsi que dans les communautés palestiniennes de la Diaspora. Seule une rénovation fondamentale du système de représentation permettra qu’un système politique et ses structures puissent bénéficier aux Palestiniens pour imposer leurs droits politiques et civiques.

Info-Palestine : Assistons-nous à une crise de représentativité de ces organisations dans la société palestinienne ? Sont-elles dans une situation de rupture de fait avec la jeunesse, qui paie un prix si élevé dans le soulèvement actuel ? Faut-il s’attendre à l’apparition prochaine de nouveaux dirigeants, dans un cadre organisationnel différent ?

Alaa Tartir : Oui, nous sommes les témoins d’une crise de représentativité et de légitimité. Cette crise n’est pas particulièrement nouvelle mais elle s’approfondit au fil du temps et l’actuelle vague de révolte, qui a commencé en octobre 2015, met au défi les différents partis politiques et leurs directions. Comme je l’ai écrit dans un récent article d’opinion : « Les derniers mois [de la vague de colère] ont montré combien faibles et illégitimes sont les partis politiques palestiniens à travers tout le spectre de la classe politique. Ces partis politiques ’historiques’ n’ont pas fourni ni la représentation institutionnelle ni l’appui politique nécessaires à la jeunesse palestinienne qui, dans une vague de colère, se révolte contre les multiples sources d’oppression.

« Ils ont échoué à mobiliser les masses, n’ont pas su fournir à la jeunesse en révolte l’éducation politique et l’espoir en l’avenir si nécessaires, et n’ont pas su contester les appareils de sécurité et les décisions politiques de l’Autorité Palestinienne (AP). Quelques partis semblent même indifférents à se lancer dans la lutte nationale pour les droits politiques et civiques, et semblent en lieu et place plus désireux de maintenir le statu quo de l’occupation militaire.

Ces multiples échecs s’expliquent non seulement par les dysfonctionnements et l’inefficacité de ces partis, mais également par leur absence de volonté politique et par le fait que leurs directions, et probablement aussi leurs programmes politiques, sont considérés comme illégitimes et sans pertinence par le peuple palestinien.

« La faiblesse des partis politiques traditionnels n’est pas un facteur exogène, mais plutôt le résultat d’une transformation interne qui s’est produite dans nos structures et nos programmes politiques, et dans notre style de gouvernance. Ces transformations se sont en particulier imposées depuis 2007, à la suite du clivage intra-palestinien, du renforcement des pouvoirs respectifs en Cisjordanie occupée et dans la Bande de Gaza assiégée et occupée. »

Quant à l’émergence de nouveaux dirigeants, comme je l’ai développé dans un autre récent article d’opinion, en effet « une nouvelle et différente génération de Palestiniens est en train d’émerger. Cette génération dispose de nouvelles visions, de nouveaux objectifs et de nouveaux outils. Alors qu’une partie de cette génération se révolte dans les rues de Palestine, une autre composante (bien que moins visible que la jeunesse en révolte) élabore de nouvelles stratégies pour la lutte et met en service ces stratégies, au niveau local et international…

Cette génération non seulement n’en peut plus de l’occupation israélienne et de ses politiques coloniales, mais elle est également saturée d’un leadership palestinien illégitime et peu représentatif. Toutes ces composantes de la jeunesse sont écœurées et lasses des échecs à répétition, et elles réfléchissent et agissent pour se rapprocher du moment où leurs droits seront respectés. »

Info-Palestine : L’OLP pourrait-elle encore et à quelles conditions jouer un rôle fédérateur entre les courants politiques en Palestine ? Ou faut-il un complet changement de paradigme ?

Alaa Tartir : Si l’OLP veut retrouver son rôle de représentant unique du peuple palestinien, un certain nombre de conditions préalables doivent être remplies et celles-ci l’obligeraient à un changement complet de paradigme. La direction actuelle n’est ni intéressée ni disposée à rétablir le rôle initital de l’OLP, puisque les dispositions et les règles du jeu d’aujourd’hui vont dans le sens de ses intérêts.

Ainsi, en théorie, oui… l’OLP pourrait jouer un rôle important si elle était clairement rénovée et reformée, avec une refonte de son programme politique, de ses structures de direction et des partis qui la composent. La domination d’un parti sur l’OLP est ce qui doit en priorité être évité, comme les pratiques antidémocratiques qui ont régi cette organisation pendant des décennies.

Les Palestiniens ont un besoin désespéré d’une organisation qui les fédère, les représente, leur donne légitimité et efficacité. Mais les structures et les institutions de l’OLP telles qu’elles sont à ce jour ne peuvent servir ces objectifs. Un travail sérieux est nécessaire pour reformer le régime politique palestinien et permettre à l’OLP de jouer un rôle majeur et constructif.

Info-Palestine : Par peuple de Palestine, nous comprenons les Palestiniens des territoires occupés par les Israéliens depuis 1967, la Diaspora – c’est-à-dire les survivants et descendants des nettoyages ethniques qui se sont succédé depuis 1948 – et les Palestiniens disposant d’une nationalité israélienne. Est-il envisageable, réaliste, souhaitable, qu’à l’avenir cette division spatiale soit dépassée par une ou plusieurs formes d’organisations communes ?

Alaa Tartir : C’est un objectif majeur. Historiquement comme dans la période présente, la fragmentation du peuple palestinien est l’une des raisons principales de sa faiblesse. C’est un élément clé qu’Israël a toujours très bien su exploiter pour maintenir son occupation et sa domination coloniales. Si les Palestiniens veulent faire appliquer leurs droits, alors l’action collective est la solution. Ceci préservera également leur identité et renforcera leur position dans tous pourparlers de « paix » à venir.

Pour être légitime et efficace, toute nouvelle direction se devra d’agir au nom des 12 millions de Palestiniens et non seulement au nom d’une fraction de ceux-ci. Établir des liens entre tous les Palestiniens, où qu’ils soient, fait aussi partie du rôle d’une OLP rénovée. C’est seulement par des liens fonctionnels et réels partout dans le monde, que les Palestiniens avanceront vers l’application du droit au retour, vers la réalisation de leurs droits.

Info-Palestine : La campagne BDS [Boycott, Désinvestissement et Sanctions] …]est-elle aussi centrale en Palestine même qu’elle ne tend à le devenir dans le mouvement international de solidarité ? Peut-on penser – et espérer – qu’un jour prochain, un mouvement national unifié palestinien s’appuiera sur un mouvement de solidarité fédéré au niveau international ?

Alaa Tartir : Comme j’ai déjà eu l’occasion de le développer, le mouvement BDS à l’initiative de la société civile palestinienne impose ses conditions et propulse les Palestiniens « à la place du conducteur » pour leur lutte nationale et leurs droits civiques et politiques. Cette campagne gagne sa légitimité à travers ses succès et ses actions concrètes, et sans user d’une rhétorique vide de sens à l’image de celle de l’Autorité Palestinienne. Le mouvement BDS redonne du sens et une valeur réelle aux notions de revendications politiques et d’actions collectives.

Le sens et la réalité de l’appropriation populaire d’un des outils pour la lutte d’autodétermination, sont un facteur clé qui explique le succès, la légitimité, et le rôle influent de la campagne BDS. Comme je l’ai expliqué, « le rôle influent du mouvement BDS et les succès qu’il a engrangés sont dus non seulement au mode de formation de la direction du mouvement ou à ses principes et objectifs fédérateurs et exhaustifs, mais également à l’intégration d’un des outils pour la lutte d’autodétermination, preuve historique de l’efficacité de tels outils pour assurer la justice, et preuve des évolutions et transformations dans l’opinion publique au niveau mondial sur le conflit palestino-israélien.

La croissance du mouvement international de solidarité, qui agit en harmonie avec les priorités et les appels des Palestiniens de société civile, est un exemple qui nous inspire d’une collaboration globale pour la réalisation de droits universels ».

Le mouvement BDS a foi dans le pouvoir du peuple, et il agit en conséquence. Le mouvement BDS est un des premiers exemples de quelles doivent être les relations entre occupés et occupants : des relations basées sur une confrontation permanente pour imposer ses droits. C’est pourquoi elle constitue une importante source d’espoir pour les Palestiniens, en Palestine comme en exil.

* Alaa Tartir est directeur de programme d’al-Shabaka : The Palestinian Policy Network, et chercheur post-doctorat à l’Institut universitaire des Hautes Études internationales et du développement, à Genève.

14 avril 2016 – Info-Palestine




Intifada

Ramzy Baroud : « La Palestine reste la question centrale au Moyen-Orient »

Une interview de Ramzy Baroud – Notre entretien aujourd’hui porte sur la situation en Palestine, les conflits qui font rage au Moyen-Orient et le rôle du mouvement international de solidarité.

Info-Palestine : L’interventionnisme occidental au Moyen-Orient au cours des 25 dernières années s’est avéré particulièrement destructeur, en commençant par la première guerre contre l’Irak en 1990-91. Israël a été soit à l’origine de ce chaos, soit l’a influencé pour l’adapter à ses propres objectifs. En dernière analyse, croyez-vous qu’Israël a été le premier bénéficiaire de ces conflits ?

Ramzy Baroud : Historiquement, le chaos, qu’il soit géré ou provoqué dans son intégralité par Israël et ses partisans sionistes et néoconservateurs, a largement servi les objectifs des gouvernements israéliens successifs. Quels que soient les bénéficies récoltés par Israël dans ces conflits, ceux-ci n’existent cependant que sur le court terme. Sur le long terme, les conflits provoquent très souvent des retours de flamme.

Cela a toujours été l’objet d’un dilemme insoluble pour Israël : c’est un État qui engendre de perpétuels conflits mais cherche dans le même temps la normalisation, la sécurité et la stabilité. En réalité, la place qu’Israël a réussi à se tailler est celle d’un pays en guerre, d’un pays barbare – un scénario qui explique son essor mais aussi son inévitable chute.

L’histoire est ici la source de l’explication. Israël a été créé comme résultat direct de la guerre et du génocide. Sans conflit, et dans tout ce qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et la Nakba, ou catastrophe, que les sionistes ont imposé aux Palestiniens en 1948, il ne serait nullement question d’Israël. Un grand nombre de villes et villages palestiniens devaient être détruits et un million de personnes subir un nettoyage ethnique pour que des dizaines de villes israéliennes et de kibboutzims puissent être érigés à leur place.

Ce scénario original a été reproduit à plusieurs reprises dans les 67 dernières années : Israël provoque la guerre, engendre le chaos, nettoie ethniquement et détruit, pour ensuite exproprier illégalement des terres afin d’y installer des personnes qui n’en sont pas originaires et y construire ses colonies.

Bien que cette façon de procéder ait servi les objectifs immédiats d’Israël – le colonisateur – cela n’a jamais pu imposer la paix, la stabilité ou la coexistence souhaitées. En fait, il ne peut y avoir la moindre apparence d’une paix durable avec l’idéologie et le comportement sionistes actuels.

Les échecs d’Israël sont intrinsèquement liés à ses propres et hypothétiques succès. La barbarie de l’armée israélienne au Liban a entraîné une résistance qui a finalement libéré le Liban et maintenu les Israéliens à distance. Un scénario similaire se déroule actuellement à Gaza. Les Palestiniens y ripostent avec férocité car ils n’ont pas d’autre choix. Mais la seule solution d’Israël à la violence c’est davantage de violence, laquelle inspire encore plus de résistance et le cycle se perpétue.

Toutefois, les principes destructeurs sur lesquels est basé le modèle de l’État israélien finiront par assurer son effondrement. La même conclusion peut être tirée concernant l’intervention occidentale globale dans la région, un point qui sera abordé dans une question plus loin.

IP : Mais la Palestine restera-t-elle une question centrale au Moyen-Orient, imprégnant la conscience arabe et dépassant les divisions sectaires, ethniques et religieuses ainsi que les allégeances en œuvre dans la région en cette période ?

RB : La ainsi-nommée « question palestinienne » a été un problème central dans l’état d’esprit collectif du peuple arabe, et est en train de s’étendre au niveau d’une conscience mondiale. Elle a été et demeure vitale non seulement en raison du lien historique entre les identités palestinienne et arabe, ou en raison de la centralité de la terre sainte pour les musulmans. Mais c’est plus profond que cela, dans le sens où c’est toute la région qui ne peut parvenir à la stabilité et à la croissance alors qu’une de ses entités est subjuguée, détruite et violée.

Par exemple, si la Palestine était située dans l’hémisphère nord, le résultat serait identique. La Norvège et la Suède ne pourraient ni prospérer, ni épouser les principes d’une démocratie sociale, ni espérer se développer alors que par exemple, le Danemark vivrait sous une occupation militaire cruelle et illégale.

Donc, naturellement, le monde arabe ne peut pas être okay si la Palestine n’est pas ok.

La crise actuelle dans le monde arabe a toutefois mis de côté la tragédie palestinienne, mais seulement temporairement. Les pays arabes subissent un très lourd fardeau fait de divisions sectaires, de conflits tribaux et de rivalités régionales qui se sont imposées depuis que la plupart de ces pays ont obtenu leur indépendance au milieu du 20e siècle et dans les années qui ont suivi. Ces systèmes politiques, eux-mêmes vestiges du colonialisme britannique et français, ont été un legs hérité de l’injustice pendant des années, et c’est un impératif historique de le voir finalement tomber et se briser en mille morceaux.

Cela ne signifie pas que la Palestine n’a plus d’importance ou ne soit plus au cœur de la conscience politique arabe globale. La région connaît en cette période des traumatismes sans précédents dans son histoire moderne, à commencer par l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et tout ce qui nous amène au présent, avec ses révolutions, ses guerres et ses conflits internes – violents ou non. Une fois une nouvelle réalité installée, la Palestine va se retrouver dans une position centrale, non pas pour des raisons émotives ou sentimentales, mais simplement parce que la stabilité continuera à échapper au Moyen-Orient tant que la Palestine sera sous occupation militaire, subissant guerre et génocide. C’est tout simplement insoutenable.

IP : Si nous voulons considérer la résistance palestinienne dans le cadre des conflits régionaux, comment approcher la question, surtout du fait que chaque gouvernement a ses propres intérêts et objectifs politiques ?

RB : D’un point de vue général, les pays arabes sont non démocratiques, les régimes autoritaires sont soit sous la domination d’un seul individu – entouré de ses copains et d’une petite élite privilégiée qui se nourrissent de leurs avantages (comme en Égypte) – ou sous la domination de regroupements qui sont le fruit d’arrangements entre groupes concurrents qui se partagent le pouvoir sur la base de lignes tribales (comme en Libye) ou sectaires (comme au Liban).

Le principal objectif de ces régimes est soit de maintenir leur propre survie, soit de préserver les équilibres politiques nécessaires pour que leur pays reste à flot. Cela n’est possible qu’à la condition d’aligner leurs politiques sur celles des pays puissants qui dominent la région, en claire opposition avec un modèle démocratique idéal où c’est la voix du peuple qui domine.

La résistance palestinienne, qu’elle soit islamique, socialiste ou autre, va par définition à l’encontre de l’intérêt de pouvoirs tels que les États-Unis, la Grande-Bretagne, pour ne citer que ceux-là. Ces pays ont joué un rôle majeur dans la création et le maintien en place d’Israël. La résistance palestinienne contre Israël est en fait un élément dans une beaucoup plus grande lutte de libération contre l’impérialisme, le colonialisme et plus récemment, le néo-colonialisme.

On peut donc imaginer un scénario dans lequel un dictateur arabe, un roi ou un prince aurait à faire un choix entre le soutien à la résistance palestinienne – qui ne représente qu’un faible intérêt pour lui et son régime – ou la mise à la remorque des États-Unis et de la Grande-Bretagne, et par extension d’Israël. Pour eux, comme l’expérience l’a montré, l’alliance américano-occidentale se place toujours en premier, comme al-Sisi en Égypte l’a amplement démontré.

Le problème ne vient donc pas du Hamas en lui-même, mais essentiellement du concept de résistance palestinienne dans son ensemble. Si le Hamas modifiait son attitude envers Israël mais tout en maintenant ses caractéristiques religieuses, il serait susceptible d’être reconnu, au moins par les régimes arabes et très probablement par l’Égypte.

Nous devons nous rappeler que le conflit entre les régimes arabes et les groupes de la résistance palestinienne a été clairement apparent à de nombreuses reprises, des années avant que le Hamas ait été créé en 1987. Cela s’est produit en Égypte, en Jordanie, en Syrie, au Liban, en Libye, etc… En fait, dès les années 1960.

IP : Y a-t-il une sorte « d’OTAN arabe » en cours de formation ? Et si oui, est-ce un reflet de l’échec de l’interventionnisme occidental direct au Moyen-Orient ?

RB : Oui, les interventions sous commandement américain se sont révélées désastreuses, même si on ne les examine que sous l’angle des pertes et profits. La guerre en Irak n’a pas inauguré une montée de l’hégémonie américaine, comme espéré par certains, ni n’a garanti un contrôle américain sur les ressources de la région. Le fait que l’Irak soit courtisé par la Russie en ce moment, et que celle-ci prend les devants en Syrie, illustre bien l’échec de l’intervention militaire et de la formule du state building (construction de l’État). En d’autres termes, les États-Unis ont totalement échoué en Irak.

Parmi d’autres échecs américains se situe l’intervention apparemment timide en Libye, où le fardeau de la guerre a été réparti entre tous les membres de l’OTAN et où les États-Unis était le « leader depuis l’arrPropos recueillis et traduits par Info-Palestine.euière », comme il a été dit, soi-disant pour soutenir une révolution du cru. Aujourd’hui, la Libye est dirigée par deux gouvernements et des centaines de milices armées.

Le bombardement « occidental-OTAN-arabe » de Daesh en Syrie et en Irak était jusqu’ici la forme d’intervention militaire occidentale la plus édulcorée, et elle a aussi échoué à donner des résultats. Elle n’a pas réussi à éliminer Daesh et a tout autant échoué à donner vie à ou réaffirmer le modèle d’intervention comme un archétype qui fonctionne et qui peut être reproduit dans l’avenir.

Avec des échecs sur tous ces fronts, et en raison de la nécessité politique pour l’Occident de signer un accord nucléaire avec l’Iran, il y avait besoin d’un quatrième modèle – qui n’avait pas été testé auparavant dans la région – au moins en termes de guerre totale. Cela a été mis en œuvre par les pays arabes alliés à l’Occident, avec la guerre au Yémen.

Il est important de se rappeler que les États-Unis ont mené leur propre guerre de longue durée contre le Yémen, au nom de la lutte contre Al-Qaïda. Cela a également été un échec et al-Qaïda est plus puissant que jamais. Mais la guerre actuelle dans ce pays extrêmement pauvre vise à un changement de régime et à contrecarrer l’influence iranienne sur les Houthis, lesquels luttent contre les alliés des Saoudiens dans le pays.

Même s’il y avait une « victoire » au Yémen contre les Houthis, ce ne serait pas vraiment un succès. De mon point de vue, il est peu probable que cette guerre produise les résultats escomptés et, finalement, elle finira par affaiblir les alliés des États-Unis. Mais plus important encore, il est probable que cela prouve que même à distance et indirectement, une intervention militaire ne produit guère de dividendes.

Même si la violence ne semble pas devoir payer, l’appétit pour l’intervention ne va pas disparaître pour autant, car elle fait partie intégrante de la puissance occidentale et de son influence dans la région.

IP : Revenons plus directement à la Palestine. Comment la solidarité internationale peut-elle devenir plus efficace ? Ce mouvement de solidarité montre-t-il des signes de maturité ? Connait-il des discussions et des débats sur son rôle, sa mission globale et ses directions ?

RB : Un des principaux avantages du Mouvement de Solidarité est le fait qu’il soit décentralisé. Cela signifie qu’il représente un collectif qui défend les droits du peuple palestinien par l’engagement des sociétés civiles, tout en tenant les gouvernements du monde responsables lorsque ces droits sont violés. Un tel modèle peut éprouver des phases occasionnelles de démoralisation, mais il ne peut pas être vaincu.

Cependant, l’un des principaux défis de ce mouvement est son incapacité à aller au-delà de ces objectifs. Sachant que l’autorité morale supposée des Palestiniens es24 octobre 2015 – Version anglaiset soit corrompue (l’Autorité palestinienne), figée dans le temps et mise à l’écart (l’OLP), ou incapable de conduire une initiative universelle se servant d’un discours approprié et fédérateur (le Hamas)…

Nous avons bon espoir que la mobilisation palestinienne en Palestine elle-même puisse fournir une plate-forme alternative, de sorte que le mouvement de solidarité puisse être entièrement guidé et dirigé par les priorités et les initiatives palestiniennes. Jusque-là, la solidarité doit être canalisée de manière aussi efficace que possible, avec la capacité de se mettre en cause à travers des discussions, des débats et des critiques constructives.

Quel que soit le scénario adopté, le Mouvement de Solidarité doit trouver l’équilibre entre l’agenda du peuple palestinien et son propre environnement local. Seulement alors il pourra être fidèle à lui-même et d’atteindre aussi ses objectifs.

IP : Toujours sur le thème de la solidarité, considérez-vous l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni comme le reflet d’un changement d’attitude de l’Occident envers le conflit israélo-arabe ?

RB : En règle générale, la société britannique a toujours été très progressiste dans sa compréhension des conflits au Moyen-Orient. Elle a toujours manifesté plus de sympathie pour les Palestiniens que son homologue aux États-Unis qui a toujours été subjuguée et largement consentante à l’égard du Congrès, du zèle religieux, de la propagande des médias etc…

En outre, la société britannique a très largement pris la rue contre la guerre en Irak et a défilé par millions pour se faire entendre avant même le début de l’occupation de l’Irak. Elle a affiché la même attitude lors des guerres contre le Liban, contre Gaza, pour ne citer que celles-ci.

Par conséquent, l’élection de Corbyn est le reflet d’un sentiment progressiste déjà existant dans la société britannique.

La même logique pourrait s’appliquer à d’autres sociétés européennes, mais la principale différence est que les électeurs britanniques ont réussi à contourner l’hégémonie des élites dirigeantes traditionnelles, des médias et des politiciens politiquement et socialement coupés de toute base sociale, en plaçant à la tête du plus grand groupe d’opposition du pays quelqu’un qui représente vraiment la majorité des électeurs travaillistes.

A1 * Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine – Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest. Visitez son site personnel.

24 octobre 2015 – Version anglaise