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Le fardeau de l’Homme ashkénaze

Rima Najjar Presque cent ans se sont écoulés depuis la Déclaration Balfour et nous essayons toujours de «comprendre» ce que sont le sionisme et la suprématie juive en Palestine.

Ce qui a longtemps fait obstacle à une pleine compréhension, c’est le désir dans les cercles intellectuels juifs de gauche de fusionner sionisme et socialisme, convaincus qu’une telle fusion permettrait d’atteindre la soi-disant «rédemption nationale et sociale juive» tout en étant universellement humaniste envers les Arabes palestiniens – en d’autres termes, le désir de considérer le sionisme comme «complexe» et de lui conférer une validation par le biais d’une perspective critique tout en insistant sur sa précieuse contribution au développement national juif.

Lors de la Conférence de paix de Paris de 1919, la délégation sioniste, « bien versée en diplomatie et psychologie occidentales », fonda ses prétentions sur la Palestine sur la promesse contenue dans la Déclaration Balfour ainsi que sur divers «droits» religieux, historiques et humanitaires. À l’époque, ces sionistes, tout en prenant soin de continuer à utiliser le terme «foyer national» juif plutôt qu’État juif, soutenaient qu’une Palestine juive avec des capitaux et un savoir-faire juifs bénéficierait aux Arabes arriérés, «longtemps opprimés par les Turcs ».

Le fardeau de l’homme ashkénaze incluait également les juifs arabes indigènes, qui à l’époque étaient une petite minorité en Palestine avant leur émigration forcée d’autres pays arabes vers Israël dans les années 1950. Indépendamment des déclarations trompeuses sur les objectifs britanniques en Palestine, les objectifs sionistes n’ont jamais été «le libre exercice des choix et initiatives de la population indigène» que la Grande-Bretagne aurait épousés dans un communiqué du 8 novembre 1918 au nom des gouvernements britanniques et français qui furent proclamés partout au Levant, y compris en Palestine.

La majorité des juifs dans le monde sont aujourd’hui ashkénazes, retraçant leurs origines en Europe. En Israël, cependant, les juifs sépharades, qui descendent des juifs d’Espagne et d’Afrique du Nord, et les Juifs mizrahim, qui descendent des juifs du Moyen-Orient (c’est-à-dire arabes), représentent « juste un peu plus de la moitié (52 pour cent) de la population juive. Il y a aussi une petite population (environ 125 000) de juifs éthiopiens qui représentent 1% de la population juive israélienne ».

Smadar Lavie, auteur de Wrapped in the Flag of Israel, écrit sur :

… le paradoxe qui permet à la majorité du monde d’ignorer le problème des juifs mizrahim en Israël. Alors que 85 pour cent des Juifs du monde sont Ashkénazes, ces derniers résident principalement dans la diaspora. 15 pour cent des Juifs du monde sont mizrahim, et presque tous résident en Israël. Je discute des implications de ce paradoxe sur la capacité de la gauche israélienne Ashkénaze à cacher son racisme lorsque cette gauche discute avec des ONG pro-palestiniennes en Occident et avec l’élite nationale palestinienne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza … On ne peut progresser vers la résolution du conflit israélo-palestinien sans tenir compte de la majorité mizrahim en Israël et de son soutien continu à la droite ultra-nationaliste d’Israël, qui prend sa source dans l’histoire raciste de la gauche sioniste d’Israël.

L’histoire des mizrahim en Israël est une histoire d’inégalité, «qui pour fondement les idéologies et pratiques eugéniques de la classe dirigeante ashkénaze», avec le Parti travailliste israélien faisant ouvertement référence à l’émigration juive des ashkénazes de l’ex-Union soviétique en Israël dans les années 1990 comme « l’alyah’ blanche » destinée à sauver l’État juif de la mizrahisation.

Mais encore une fois, nous avons ici une situation «complexe»:

… La troisième génération de mizrahim en Israël, ceux nés dans les années 1970, dont les parents et les grands-parents ont immigré en Israël avec la grande vague d’immigration des années 1950, a des sentiments mitigés quant à son identité mizrahim. Pour beaucoup, la frontière entre mizrahim et ashkénazes est floue. Les mizrahim et ashkénazes, pour la plupart, étudient ensemble, sont enrôlés ensemble dans l’armée et se marient souvent entre eux. [Sur ce dernier point, Lavie dit : « Tous les démographes actuels – certains même parmi les sionistes ashkénazes – tordent le cou à l’idée » de mariages mixtes « entre ashkénazes et mizrahim comme étant un mythe. Le taux actuel de ces mariages est de 24 à 28% ».]

L’Etat juif pratique le lavage de cerveau de ses citoyens juifs toutes origines confondues (ainsi que des Juifs du monde entier, dont la grande majorité sont Ashkénazes). Renee Leavy, responsable de Jewish Voice for Peace (JVP), la campagne des réseaux sociaux de Floride du sud, écrit:

Le judaïsme enseigne que nous devrions être prêts à sacrifier notre vie plutôt que de nous rendre coupables de meurtre, d‘adultère ou d’adorer des idoles. [Mais] Combien d’adolescents [juifs], surtout ceux qui ont grandi dans le système scolaire israélien, qui ont été conditionnés pour croire que les Arabes sont des sous-hommes, sont capables de penser de la sorte?

Pour nous permettre de comprendre pleinement les tenants et les aboutissants du sionisme, les réalités ignobles de la société juive israélienne, y compris l’apartheid, devaient être dénoncées, une par une, disséquées et analysées, car leurs «complexités» obscurcissent souvent le cœur du problème – la souffrance et la dépossession palestiniennes – et mettent l’accent sur la politique identitaire juive.

Aujourd’hui, dans le discours sur la Palestine, nous avons de nouvelles «complexités» liées aux différences internes entre les juifs israéliens et à l’impératif d’être cohérent sur le plan éthique et intellectuel.

Ran Greenstein, auteur de Zionism and its Discontents: A Century of Radical Dissent in Israel/Palestine (Le sionisme et ses malaises: un siècle de dissidence radicale en Israël/Palestine), a exprimé ces nouvelles dynamiques dans un profil Facebook comme «Deux stratégies pseudo-radicales contre-productives de la politique de ‘dénonciation’ en Israël/Palestine» :

(1) l’amalgame entre sionisme et «sionistes», excluant par là même ceux qui sont disposés à agir sur la base de l’opposition aux pratiques actuelles de l’État israélien (après 1967), parce qu’ils ne partagent pas une critique des pratiques historiques antérieures. Résultat: les références radicales de gauche du dénonciateur s’en trouvent surclassées, et dans le même temps les potentialités d’un front d’action plus large ici et maintenant diminuées

(2) le refus de protester contre les manifestations actuelles du racisme et de l’oppression de l’État (envers les Palestiniens, les demandeurs d’asile africains et autres), avec les personnes de gauche «blanches», à cause des péchés historiques de la gauche sioniste contre les mizrahim. Résultat: surclassement des références mizrahim radicales des militants dénonciateurs, qui finissent par servir d’idiots de service à l’État israélien et ses pratiques oppressives actuelles.

Nous avons ci-dessus une phrase toute faite (« amalgame entre sionisme et sionistes»? Vraiment?) qui peut nous donner le sentiment d’être intelligents, mais qui complique inutilement, à mon avis, notre compréhension du sionisme et des sionistes (passés et présents) et les stratégies qui devraient être offertes à tous ceux qui luttent pour obtenir la libération de la Palestine.

Il est vrai que la reconnaissance des brutalités de la Nakba en cours perpétrée par l’État juif et les explications de sa cause, qu’en donnent maintenant depuis longtemps les militants sur les médias sociaux et alternatifs, ne se sont pas traduites ni aux États-Unis, ni dans l’UE (et encore moins en Israël) par des politiques ou des préoccupations pour le bien-être des Arabes palestiniens. Il y a fort à parier que rejoindre un «front d’action plus large», aussi admirable et exaltant que soit ce mouvement, ne remettra pas en question les principes normatifs et les récits associés au sionisme, à savoir la suprématie juive en Palestine.

Ceci s’explique par le fait que, au-delà de la politique au service de l’intérêt personnel, il y a, je crois, au cœur de la résistance des pays occidentaux à rétablir la justice en Palestine une inquiétude sous-jacente et omniprésente pour les juifs ashkénazes qui résulte du traumatisme de l’holocauste.

Cette position est bien ancrée même si elle va à l’encontre des lois internationales que ces pays occidentaux ont eux-mêmes adoptées.

Le contexte d’une dynamique sociale mondiale plus large ne peut fonctionner que si nous abordons la particularité du mouvement nationaliste juif en Palestine – c’est-à-dire son caractère à la fois colonial et suprématiste juif – qui nous amène à une position qui englobe «le libre exercice de l’initiative et du choix de la population indigène « de Palestine.

Cela ne fonctionnera pas si nous commençons à faire des distinctions entre le sionisme et les sionistes. Ran Greenstein écrit: «Ces personnes [tendance gauche-progressiste (Meretz en Israël, J Street aux États-Unis et beaucoup d’individus et d’organisations non affiliés)] se définissent comme sionistes mais s’écartent, dans une certaine mesure au moins, de certaines des politiques fondamentales poursuivies par les mouvements sionistes traditionnels et l’État d’Israël … Il n’est pas nécessaire d’avoir un accord parfait sur toutes les questions, une collaboration tactique nous serait bien utile « .

L’élément central de la libération de la Palestine est celui du retour, ce qui signifie la fin de l’Etat juif. Tout sioniste qui défend l’idéologie fondamentale sioniste, à savoir que la Palestine appartient aux Juifs du monde entier et non à ses habitants indigènes, indépendamment de leur religion ou appartenance ethnique, est à mon avis un sioniste sans aucune distinction. Des alliances tactiques avec de tels sionistes ne peuvent que nous mener à une autre décennie ou deux de faux-fuyants quant au «droit» des juifs ashkénazes à la Palestine.

Se battre pour faire d’Israël un état « juif et démocratique », plutôt qu’un état véritablement démocratique pour tous, est incompatible avec la libération de la Palestine. Wayne Kraft, militant américain de BDS, a écrit sur Facebook:

Ceux qui croient qu’il faut d’abord mettre un terme à l’occupation pour atténuer les plus terribles exactions se heurtent au fait que toutes les tentatives pour remédier et mettre fin à l’occupation n’ont fait que la renforcer. Ainsi, si la solution à deux états est la seule solution possible (intérimaire ou non), eh bien, cela ne semble pas être possible.

La fin d’Israël – à savoir, la fin de la suprématie juive en Palestine n’est pas seulement le but ultime; c’est le seul capable de libérer la Palestine et d’y instaurer la justice après toutes ces décennies.

* Rima Najjar est une Palestinienne dont la famille du côté paternel vient du village de Lifta dans la banlieue ouest de Jérusalem, dont les habitants ont été expulsés. C’est une militante, chercheuse et professeure retraitée de littérature anglaise, Université Al-Quds, en Cisjordanie occupée.

13 septembre 2017 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB




Photo: Activestills.org

Féminisme blanc et propagande sioniste

La plupart des femmes seront d’accord pour dire que la représentation féminine dans les médias est incroyablement importante pour une pléthore de raisons, non seulement dans les médias mais aussi dans la politique, et sur d’autres plate-formes qui ne favorisent guère une participation féminine.

Fournir aux femmes de tous âges un modèle fort et positif pourrait briser une habitude toxique et un genre d’acceptation et d’attente des rôles et standards dégradants qui nous sont réservés dans la société. Un problème ressenti par de nombreuses femmes, en particulier les femmes de couleur, les membres de religions minoritaires ou les membres de la communauté LGBTQ, est que les femmes présentées dans les médias comme icônes de progressisme n’ont jamais pris parti ni soutenu ces deux groupes. Pour moi, et beaucoup d’autres femmes, la « représentation féminine » semble inutile pour ces raisons-là.

En ce qui concerne le récent film Wonder Woman, de nombreuses questions m’ont été posées personnellement: Est-ce que je devrais emmener mon hypothétique fille palestinienne voir un film où domine l’image d’une femme qui soutient et participe au génocide et au nettoyage ethnique de son peuple ? Est-ce que mon hypothétique fille oublierait tout l’immense dommage que Gadot a fait en Palestine, en Éthiopie, au Liban, en Syrie, etc., pour la simple raison que c’est une femme ? Le terme omniprésent de « féminisme blanc » vient à l’esprit dans des cas comme ceux-ci. La classe dominante au pouvoir, blanche et supérieure, n’a pas fait face à l’oppression et à la dévastation que Gal Gadot et ses comparses dans les FDI (Forces de défense israéliennes) ont provoquées. En fait, cette classe ne cesse d’en tirer profit, que ce soit grâce au soutien politique du lobby sioniste, ou grâce à des contrats mortifères de ventes d’armes, etc.

Il est assez facile de se sentir désespérée dans des situations comme cela. Quel pouvoir une étudiante d’université à Seattle a-t-elle ? Un facteur que beaucoup oublient et qui nous donne pouvoir et impact est notre soutien financier à des compagnies et entreprises, des films, etc. Comme stipulé dans la liste que le mouvement BDS (Boycott, Divest, Sanctions) a publié, j’ai fait le choix de complètement boycotter ce film. Gal Gadot ne soutient pas les femmes. La décision du monde du cinéma de promotionner Gadot n’a pas été motivée par le féminisme, mais par son soutien à l’ordre sioniste et suprématiste qui domine dans les médias et les États-Unis dans leur ensemble. S’il avait été question de faire une déclaration politique féministe, ce ne serait pas le membre d’une armée anti-arabe (et anti-africaine sur cette question) qui pratique le nettoyage ethnique et le génocide de peuples autochtones, qui interpréterait le rôle d’une femme amazone – en fait une femme indigène.

De là la question de savoir ce que les femmes doivent vraiment attendre du mouvement féministe, pas seulement aux États-Unis, mais à l’échelle mondiale. Aux yeux de nombreux Américains, les femmes de couleur n’ont rien à voir avec la question du féminisme, ce qui explique qu’ils ne soient en rien choqué lorsqu’ils entendent dire que Gal Gadot est la femme « blanche » parfaite pour tenir le rôle principal dans le nouveau film Wonder Woman.

Si les Américains veulent vraiment à voir leur pays devenir un lieu qui mette en valeur l’équité pour les femmes et les autres peuples opprimés, il est essentiel que les exceptions de plus en plus nombreuses à être appliquées à cette norme soit bannies. Cela peut être appliqué à de nombreux mouvements importants et en plein croissance aux États-Unis aujourd’hui. Si vous avez défilé avec la Pride parade en 2017, par exemple, la cohérence dans votre solidarité s’impose. Vous devez marcher pour la justice contre la violence de la police qui a violenté et tué un nombre record de femmes du mouvement Black Trans. Vous devez marcher contre le Pink Washing qu’Israël a propagé tout en opprimant et discriminant les Palestiniens LGBTQ. Vous devez défendre toutes les formes d’abus à l’encontre des mouvements LGBTQ. Il n’est pas question de jouer à faire un choix, mais de se mobiliser collectivement pour les mêmes valeurs de justice, indépendamment des différentes étiquettes et des possibles réactions négatives liées à chacune des causes.

Personnellement, je suis arrivée à la conclusion que ce film n’était qu’un autre mauvais tour joué aux jeunes des États-Unis qui se préoccupent de l’autonomisation des femmes. Parce qu’une femme a été placée sur les écrans, l’oppression historique des femmes est supposée terminée, même si cette femme est partie prenante de l’oppression d’autres femmes dans tout le Moyen-Orient, en Afrique et même aux États-Unis.

Nous avons vu des événements similaires sous la présidence de Barak Obama. Le premier Noir à été envoyé à la Maison Blanche, et l’Amérique blanche s’est considérée comme post-raciale, malgré le fait que l’administration Obama ait poursuivi la lourde militarisation de la police aux États-Unis – en bénéficiant de la formation des FDI – laquelle cible et opprime directement la communauté noire dans ce pays. Alors que son administration était occupée à bombarder la Somalie, la Libye et d’innombrables autres pays africains et arabes, il était encore révéré comme un sauveur pour la communauté noire d’Amérique.

De même, Hillary Clinton a rêvé de décrocher le pompon en tant que première femme présidente, tout en trahissant les femmes partout dans le monde et alors qu’elle tentait de renverser les gouvernements souverains du Honduras et de la Libye. Elle a également été bien incapable de mobiliser des femmes à travers le monde.

Pour beaucoup de gens, le sentiment à l’égard du film Wonder Woman, c’est que c’est bien plus qu’un simple film. Il est bien loin d’être un signe d’évolution dans le mouvement féministe américain. Promotionner une femme qui est un vétéran d’un des pays les plus fortement militarisés de la planète n’est pas un signe de progrès. Mais cela donne aux Américains une illusion de progrès. Les féministes américaines blanches peuvent se tranquilliser un peu plus avec la satisfaction trompeuse d’avoir fait leur travail. Nous, que ce soit les Palestiniens, les personnes de couleur, des LGBTQ ou les minorités religieuses, nous n’attendons rien de bon de ce genre d’illusion.

* Zarefah Baroud est étudiante au Cascadia College dans l’état de Washington. Ses écrits traitent de sujets liés aux droits de la personne et aux questions environnementales.

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17 septembre – Transmis par l’auteure – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah




Abdel Bari Atwan

Fatah et Hamas

Abdel Bari AtwanLa dernière « réconciliation » entre les factions palestiniennes opposées est-elle différente de toutes celles qui précèdent ?

Je suis sûr que je ne suis pas seul à être très sceptique quant aux dernières réunions tenues et aux accords conclus par le Fatah et le Hamas – les deux poids lourds de la scène politique palestinienne – sous l’égide de l’Égypte au Caire. Ce n’est pas en raison de l’ampleur des défis que cela implique. C’est parce que nous avons déjà assisté à cette scène à plusieurs reprises au cours des années, et parce que le niveau de confiance entre tous les intéressés est extrêmement faible.

Fatah et Hamas sont tous deux dans des bouleversements internes et se sentent de plus en plus marginalisés – tant au niveau arabe que international. Ils ont besoin de trouver une issue et d’organiser une reprise politique et médiatique. Ils sont donc revenus à un ancien stratagème – mais sans idées nouvelles – pour essayer de gagner du temps sans irriter les dirigeants égyptiens que les deux côtés sont désireux d’apaiser.

Beaucoup a changé depuis le premier accord de réconciliation signé au Caire en 2011. Les dirigeants égyptiens ont changé, tout comme le chef des services de renseignement égyptien qui est responsable de ce dossier, le général Khaled Fawzi ayant remplacé Omar Suleiman. Le Hamas a aussi changé. Il a élu un nouveau bureau politique et une direction plus jeune et plus à l’initiative dans la bande de Gaza, qui n’est pas affectée par les différents entre les Arabes et même les conflits intra-palestiniens.

La seule chose qui n’a pas changé est la direction du Fatah et de l’Autorité palestinienne (AP). Les mêmes têtes, la même approche, le même président, les mêmes négociateurs et les mêmes refus.

Initiatives avisées

Il faut reconnaître, en tant qu’observateur, que les dirigeants actuels du Hamas se sont révélés beaucoup plus proactifs et meilleurs manœuvriers que leurs homologues de Ramallah.

Ils ont rétabli des ponts avec l’Égypte et ont causé un coup de sang au Fatah en entamant un dialogue avec le candidat au pouvoir Muhammad Dahlan, soutenu par l’Égypte, et en s’entendant avec lui sous les auspices du Caire. En même temps, ils ont reconstruit les alliances avec l’Iran et le Hezbollah et se sont lavés les mains de la totalité ou de la plupart des alliances arabes de la direction précédente. Ils sont à présent prêts à restaurer les liens avec la Syrie et certains états du Golfe.

En revanche, le Fatah – et plus précisément la direction de l’AP – commettait des erreurs catastrophiques. Comme moyen de punir le Hamas, l’AP a cherché à aggraver la souffrance des deux millions de Palestiniens vivant dans la bande de Gaza, mais le projet a lamentablement échoué, révélant à la fois de la prétention et un jugement médiocre dans le processus décisionnel. L’AP a réduit l’approvisionnement en électricité de l’enclave assiégée, réduit les salaires de 60 000 employés publics (la plupart étant des partisans du Fatah), forcé 6 000 d’entre eux à prendre une retraite anticipée. Elle a également fait de son mieux pour garder fermé le passage de Rafah – le seul lien de la bande de Gaza avec le monde extérieur.

Mais cela n’a pas affaibli le Hamas ni amené les habitants à descendre dans les rues pour protester contre son administration. L’initiative a échoué et a poussé le Hamas dans les bras de Dahlan, l’archi-rival du président et leader du Fatah, Mahmoud Abbas. En entamant un dialogue avec Dahlan, le Hamas a gagné du crédit auprès des sponsors égyptiens et d’autres États arabes de même nature, ce qui a permis de prolonger les périodes d’ouverture au passage de Rafah et de fournir du carburant égyptien à la seule centrale électrique du territoire assiégé.

Le problème de la direction de l’AP est qu’elle n’est pas suffisamment en prise avec les changements sur la scène internationale et régionale et dans la société palestinienne. Elle se comporte d’une manière individuelle et exclusive, comme si elle s’imaginait aussi puissante et populaire que l’était l’OLP à son apogée. Le Hamas – accusé d’être obscurantiste et en retrait – a changé au moins à trois reprises sa direction et son bureau politique par des élections internes, tandis que les dirigeants du Fatah et les membres du Comité central vieillissants restaient résolument en poste.

Certes, Abbas détient toujours la carte de la « légitimité ». Mais la légitimité de l’Autorité palestinienne s’effondre rapidement avec l’échec flagrant de son fondement principal, les Accords d’Oslo vieux de 24 ans, sous les coups de la colonisation israélienne en plein essor, du déclin de son soutien populaire et de la transformation de l’AP en mendiant d’une charité internationale assorties de conditions étouffantes.

Le sondage d’opinion le plus récent publié dans le journal The Guardian révèle que si des élections se tenaient aujourd’hui, le Hamas l’emporterait dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Mais qui peut persuader Abbas et son Comité central de croire à ce fait dérangeant, de reconnaître la réalité et de s’engager dans des mesures d’autocritique ou de révision ?

Prendre courage ?

Les rencontres entre le Hamas et Fateh ont abouti à des accords supposés lourds de conséquences. Le Hamas a exprimé sa volonté de dissoudre immédiatement son gouvernement (Conseil d’administration) à Gaza et d’organiser des élections à la présidence et à la législature de l’AP, ainsi qu’au Conseil national de Palestine. Il a également convenu de restructurer son appareil de sécurité et de donner tous les pouvoirs à un « gouvernement d’accord national » pour une période intérimaire en attendant la formation d’un « gouvernement d’unité nationale ».

Mais on recherche en vain dans tous les documents et déclarations, la moindre référence à la fin de la coordination répressive entre l’Autorité palestinienne et Israël, ou à la réactivation de la résistance sous toutes ses formes contre l’occupation, ou au rétablissement des allocations aux prisonniers politiques palestiniens dans les prisons de l’occupation, ou à l’annulation des réductions de salaire pour les employés à Gaza. Aucune mention de ces problèmes n’a été faite.

L’accomplissement le plus récent et plus importante des Palestiniens a été de forcer le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahu à abandonner ses projets de renforcer le contrôle israélien sur la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem. Cette victoire a été obtenue sans l’implication directe ou indirecte ni du Fatah ni du Hamas, ni d’aucune des autres factions qui sont sur le point de s’engager dans une autre série de dialogues et de rapprochements pouvant leur donner plus de crédibilité.

Cela résume avec précision et sans détour l’état actuel de la politique palestinienne.

Ils veulent que nous nous nous réjouissions de la dissolution du Conseil d’administration de Gaza et du fait que les représentants du Hamas et du Fatah s’embrassent, au motif que la réconciliation serait sur la bonne voie. Pas de problème, nous respecterons leurs souhaits. Mais jusqu’à quel point pouvons-nous être optimistes, et combien de semaines ou de mois faudra-t-il ? Quels sont les mécanismes pratiques pour la mise en œuvre des accords ? Comment le nouveau gouvernement sera-t-il constitué ? Y aura-t-il des garanties de véritables réformes dans toutes sortes de domaines ou que la corruption sera réellement éradiquée ?

Il est épuisant et douloureux de continuer à écrire sur ces réunions et accords de réconciliation. Cela est devenu fastidieux en raison des constantes répétitions, et la difficulté de trouver quelque chose de nouveau à dire. Cela s’applique autant aux analystes qu’aux lecteurs. C’est pour cette raison que la Palestine a cessé d’être la cause centrale du monde arabe et que des dirigeants arabes sans envergure se sentent libres de se soucier ou non des Palestiniens et d’accueillir les Israéliens comme leurs nouveaux protecteurs.

A1 * Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

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18 septembre 2017 – Raï al-Yaoum – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah




Photo : Anne Paq/ActiveStills

Israël prépare un génocide et l’UE se tait

Ali Abunimah – Un parti avec des membres au gouvernement israélien vient d’approuver un plan visant à expulser de force les Palestiniens hors de leur patrie.

Un spécialiste éminent sur l’holocauste avait auparavant qualifié le projet de potentiellement génocidaire et avait comparé les valeurs de son chef à celles des nazis. Pourtant l’Union européenne, qui revendique une mission morale de combat contre l’extrémisme, le racisme et la xénophobie, refuse de le condamner.

La faction Union Nationale, dont certains membres siègent au parlement d’Israël au sein du parti Le Foyer Juif [Jewish Home], a approuvé le projet lors d’une conférence cette semaine. Il appelle à annexer la Cisjordanie occupée dans un Plus grand Israël et à obliger de fait les Palestiniens à quitter leur patrie sous la menace de violences s’ils refusent les conditions d’Israël.

Selon le quotidien de Tel Aviv Ha’aretz, le projet promu depuis longtemps par Bezalel Smotrich, avocat du Foyer Juif, est un « ultimatum de capitulation ou de transfert pour les Palestiniens. » Le choix proposé aux Palestiniens est sinistre : « Quiconque veut et peut renoncer à la réalisation de ses aspirations nationales pourra rester ici et vivre comme individu dans l’État juif, » déclare le plan.

Sinon, « Quiconque refuse ou ne peut renoncer à ses aspirations nationales recevra notre aide pour émigrer dans un des pays arabes. »

Mais si le Palestiniens ne choisissent pas de se soumettre à « l’État juif » ou de partir, ils auront à affronter une « force encore plus grande » que la brutalité qu’Israël utilise déjà pour réprimer les droits de millions de personnes sous occupation militaire.

Le « sceau d’approbation » de Netanyahu »

Le projet a été approuvé à l’unanimité par les délégués présents à la conférence, dont Uri Ariel, ministre de l’Agriculture dans le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahou.

Ariel et Smotrich sont des personnalités importantes parmi les extrémistes israéliens qui prônent le remplacement de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem par un temple juif.

Netanyahu n’a pas encore explicitement approuvé le plan mais lui a donné ce que Haaretz nomme un « sceau d’approbation » en envoyant un message d’accueil enregistré à la conférence.

J’ai été heureux d’apprendre que vous alliez consacrer les discussions de la conférence au thème de l’avenir de la Terre d’Israël, » a dit Netanyahu. « Jusqu’à il y a peu, ce pays était désert et abandonné, mais depuis que nous sommes revenus à Sion, après des générations d’exil, la Terre d’Israël fleurit. »

L’affirmation de Netanyahu, selon laquelle la Palestine était « déserte et abandonnée » avant la colonisation sioniste n’est pas seulement une falsification de l’histoire mais une justification potentielle pour des actions futures visant à éliminer par la force les Palestiniens.

Génocide

Le projet adopté par la conférence répond très probablement à la définition légale du génocide. Il affirme que son objectif est de « démanteler le collectif national palestinien. »

La convention internationale pour la prévention et la répression du crime de génocide définit le génocide comme l’un des actes commis « dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. »

Bien que dans la compréhension populaire le génocide soit assimilé à l’extermination physique d’un groupe d’êtres humains, sa définition légale inclut un nombre plus large d’actes. La question-clé dans la définition d’un acte comme génocidaire est dans l’intention de son auteur.

Les partisans du projet indiquent explicitement que l’existence des Palestiniens en tant que peuple est un obstacle à la domination ethno-religieuse juive, et que leur intention est de cibler les Palestiniens parce qu’ils sont membres d’un groupe national particulier.

« Nous ne présumons pas qu’il y a ici deux récits égaux, » a expliqué Smotrich. « Il y a un côté correct, et l’autre qui nuit au droit d’Israël à exister en tant qu’État juif. »

Valeurs de la SS allemande

Daniel Blatman, professeur des études sur l’Holocauste à l’Université hébraïque, a écrit en mai que Smotrich s’est inspiré pour son projet du livre biblique de Josuah, qui décrit le massacre systématique d’un peuple par les « enfants d’Israël ».

Blatman a appelé Smotrich, vice-président de la Knesset, le parlement israélien, « le plus haut personnage du gouvernement ayant dit à ce jour sans honte que l’option du génocide est sur la table si les Palestiniens n’acceptent pas nos conditions. »

« L’admiration de Smotrich pour le génocidaire biblique Joshua bin Nun le conduit à adopter des valeurs qui ressemblent à celles des SS allemands, » a ajouté Blatman, membre du Musée du mémorial de l’holocauste aux États-Unis.

Nombreuses sont les bourses d’études sur les droits de l’homme et les analyses juridiques qui affirment qu’Israël perpètre déjà un génocide.

Des hommes politiques israéliens ont depuis longtemps promu le transfert forcé des Palestiniens, et l’idée jouit d’un soutien large et constant dans l’opinion publique.

Silence de l’UE

Le mois dernier, Vera Jourova, commissaire à la justice de l’Union européenne, a rappelé sa visite au mémorial israélien de l’holocauste Yad Vashem.

« Nous devons être ceux qui transmettent le message contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme aux générations futures, » a-t-elle écrit sur Twitter.

« C’est l’Union européenne, » a ajouté Jourova, prenant la responsabilité morale de s’exprimer sur une valeur européenne essentielle.

Dans le même esprit, The Electronic Intifada a demandé au bureau du chef de la politique étrangère de l’Europe Federica Mogherini s’il exprimerait une condamnation claire, sans équivoque et spécifique du projet de transfert et de son aval par les ministres du gouvernement israélien, dont, implicitement, par Netanyahu.

Mais l’Union européenne a refusé de le faire. Au lieu de cela, un porte-parole a fourni une déclaration automatique et générale selon laquelle « l’Union européenne appuie la solution à deux États et a constamment affirmé que le respect du droit international, y compris le droit international relatif aux droits de l’homme, est la pierre angulaire de la paix et de la sécurité dans la région. »

Autant pour l’autorité morale.

Sans vergogne

Bien sûr, la réticence de l’Union européenne à condamner le plan n’est guère surprenante. Jourova elle-même a eu récemment des entretiens amicaux avec une autre membre éminente du parti Le Foyer Juif, la ministre israélienne de la Justice Ayelet Shaked.

En 2014, Shaked s’était fait remarquer pour avoir fait la promotion d’un appel au génocide des Palestiniens, sur Facebook.

Le post de Shaked déclarait que « le peuple palestinien tout entier est l’ennemi » et elle justifiait sa destruction, « y compris ses vieux et ses femmes, ses villes et ses villages, ses biens et ses infrastructures. »

Et en juillet, l’ambassade de l’Union européenne à Tel Aviv a engagé l’avocat israélien du génocide Avishai Ivri pour participer à une vidéo promotionnelle postée sur sa page Facebook.

L’ambassade a retiré la vidéo après que The Electronic Intifada ait attiré l’attention sur les appels d’Ivri à « effacer » Gaza et à assassiner systématiquement des milliers de Palestiniens.

Mais l’Union européenne n’a jamais condamné les déclarations d’Ivri, ni ne s’est excusée pour l’avoir embauché.

Honorer les criminels de guerre

Ignorant les appels à la destruction du peuple palestinien, les diplomates de l’Union européenne ont maintes fois honoré ceux qui ont commis des atrocités contre lui. Jeudi, Emanuele Giaufret, l’ambassadeur de l’UE installé depuis peu à Tel Aviv, a assisté à une cérémonie de commémoration en l’honneur de Shimon Peres, l’ancien président israélien mort il y a un an. Giaufret a affirmé que Peres était « une inspiration vivante pour beaucoup », qui a « travaillé toute sa vie » pour faire « avancer la paix. »

Peres a occupé de fait tous les postes principaux dans les gouvernements israéliens pendant sa longue carrière de plusieurs décennies.

« Dans tous ces postes, » a rappelé l’historien Ilan Pappe, « les décisions qu’il a prises et les politiques qu’il a poursuivies ont contribué à la destruction du peuple palestinien et n’ont rien fait pour faire avancer la cause de la paix et la réconciliation entre Palestiniens et Israéliens. »

Parmi tous ceux qui assistaient à la cérémonie, il y avait Henry Kissinger et Tony Blair, des personnalités parfaites pour rendre hommage à un homme dont les Palestiniens et les Libanais se souviendront toujours comme d’un raciste impénitent, un colonisateur et un criminel de guerre.

A4 * Ali Abunimah est un journaliste palestino-américain, auteur de The Battle for Justice in Palestine. Il a contribué à The Goldstone Report : The Legacy of the Landmark Investigation of the Gaza Conflict. Il est le cofondateur de la publication en ligne The Electronic Intifada et consultant politique auprès de Al-Shabaka.

Articles du même auteur.

14 septembre 2017 – The Electronic Intifada – Traduction : ISM France – MR




Salah Hamouri

Liberté pour Salah Hamouri, avocat franco-palestinien emprisonné en Israël !

Communiqué : Elsa LefortCe lundi est un jour sombre. Salah Hamouri, avocat franco-palestinien, a été condamné à 6 mois de prison renouvelables, sous le statut de la « détention administrative. »

C’est-à-dire sans connaître précisément et exactement ce qui lui est reproché, sans avoir accès à son dossier classé secret, sans avoir droit à un procès équitable et contradictoire. Et tout ceci pour satisfaire à un ordre, signé de sa main, d’un ministre israélien défense particulièrement extrémiste : Avigdor Lieberman.

Depuis le 23 août Salah Hamouri est la victime d’un arbitraire total. Depuis le 23 août il est en prison, pour rien. Depuis le 23 août il ne peut communiquer avec sa famille. C’est un calvaire pur et simple à mettre, une fois de plus, au débit des autorités israéliennes qui violent en permanence le droit sans recevoir en retour la réaction concrète qui s’impose.

Cette décision survient de surcroît à un moment précis : hier notre compatriote Loup Bureau revenait enfin en France suite à son emprisonnement pendant 51 jours par les autorités turques qui l’accusaient, elles aussi sans la moindre preuve, de faire partie d’une « organisation terroriste. » Nous nous réjouissons de cette libération ! Si Loup Bureau a pu sortir de prison c’est suite aux interventions répétées des autorités françaises au plus haut niveau ainsi que de la médiatisation de son cas par ses confrères journalistes.

Cela ne fait que souligner avec d’autant plus de force le fait que la décision israélienne a été possible parce que ni les autorités françaises, ni la presse n’ont bougé nettement pour la libération de Salah Hamouri. Pourtant la liberté est indivisible ou bien elle n’est pas. Ce double standard concernant une situation identique sur le fond ne peut que heurter tous les démocrates et faire monter l’exigence d’une intervention du Président Macron à l’endroit d’Israël qui ne peut être traité autrement que tout autre État. Ce qui a été possible en Turquie doit l’être pour Israël, personne ne comprendrait que le silence français – aussi bien de l’Élysée que du Quai d’Orsay – continue au point d’en devenir assourdissant.

Nous demandons donc solennellement aux autorités françaises compétentes de refuser le « deux poids, deux mesures » et d’intervenir en urgence auprès de leurs homologues israéliens. Nous demandons que le Président Emmanuel Macron reçoive la femme de Salah Hamouri. Nous demandons, enfin, que les médias estiment que l’internement arbitraire d’un journaliste n’est pas plus grave ou important que l’internement d’un avocat. La liberté ne peut connaître de distinctions ni de frontières.

Nous affirmons enfin, forts du soutien d’une multitude de personnes venues de tous les horizons, que plus que jamais nous entendons faire prévaloir la justice et le droit ; que plus que jamais nous sommes aux côtés de Salah Hamouri et de sa famille si durement éprouvés; que plus que jamais nous entendons faire faire aboutir cette exigence dont la justesse est indiscutable : liberté pour Salah Hamouri!

* Elsa Lefort est porte parole du Comité de soutien à Salah Hamouri.

Articles sur le même thème.

18 septembre 2017 – Comité de soutien




Photo : MSF

Réfugiés : la traversée de la Méditerranée devient de plus en plus meurtrière

Anealla SafdarLes groupes de défense des droits humains s’inquiètent de la probabilité de plus en plus grande de mourir noyé sur la route migratoire « la plus dangereuse », et de l’aggravation des conditions de vie en Libye.

Les réfugiés et les migrants sont en train de mourir en Méditerranée à un rythme plus élevé que l’année dernière, a annoncé l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et les groupes de défense des droits humains alertent l’opinion sur les conditions désastreuses qui règnent en Libye, désormais le principal pays de départ.

Alors que moins de réfugiés se sont noyés en 2017 que l’année dernière à la même période, le nombre d’arrivées a diminué drastiquement, ce qui signifie que ceux qui partent de la côte libyenne ont plus de chances de mourir.

Au moins 2 500 réfugiés et migrants sont morts du 1er janvier au 13 septembre 2017, contre 3 262 sur la même période de 2016, selon l’OIM, soit une baisse de 22%.

Toutefois, les arrivées vers l’Europe ont fortement diminué, passant de 293 806 à 128 863, soit une baisse de 57 %.

Au rythme de cette année, un réfugié sur 50 meurt sur la route de l’Europe. L’année dernière, c’était un sur 90.

« Le nombre des décès de migrants qui tentent de traverser la Méditerranée est presque deux fois plus élevé en 2017 qu’en 2016 », a déclaré l’OIM dans un récent rapport.

« En dépit de l’attention considérable des médias et des politiques et de l’intensification des efforts de recherche et de sauvetage par toute une série d’acteurs, le nombre de morts en Méditerranée a continué à croître … Le taux de décès est passé de 1,2% au premier semestre de 2016 à 2,1% pendant la première moitié de 2017.

« Bien que moins de migrants aient traversé la Méditerranée en 2017, un pourcentage plus élevé d’entre eux a péri pendant le voyage ».

Le voyage en Méditerranée centrale, depuis la Libye vers Malte ou l’Italie, est maintenant la route la plus fréquentée par les réfugiés.


Récits de réfugiés, parlant des conditions de vie
dans les prisons en Libye

En mars de l’année dernière, deux événements ont ralenti le flux des réfugiés européens qui migrent depuis la Turquie et la Grèce.

Tout d’abord, une série de pays a fermé concrètement la route des Balkans qui permettait aux réfugiés de voyager par voie de terre de la Grèce vers l’Europe occidentale. L’accord UE-Turquie est également entré en vigueur : il incite les demandeurs d’asile arrivés en Grèce à repartir en Turquie, et il a fermé la route de la mer Egée. La plupart des personnes concernées venaient du Moyen-Orient et d’Asie.

La plupart des migrants qui tentent de venir en Europe en passant par la Libye sont africains, marocains ou bangladais.

« Une partie de cette hausse [du taux de mortalité] est due à la plus grande proportion de migrants qui suivent désormais la route la plus dangereuse – celle de la Méditerranée centrale », indique le rapport de l’OIM.

Les trafiquants ont également rendu le voyage de plus en plus dangereux, en remplaçant les bateaux par des canots en caoutchouc, en utilisant moins de carburant et en empêchant les réfugiés d’emporter beaucoup d’eau potable, ont expliqué des groupes de défense des droits humains à Al Jazeera.

15 000 personnes tuées en quatre ans

Depuis que ces déplacements meurtriers ont commencé à faire les grands titres, en octobre 2013, il y a 4 ans, la traversée de la Méditerranée a coûté la vie à au moins 15 000 réfugiés et migrants, ce qui représente plus de la moitié des 22 500 réfugiés et migrants décédés ou disparus dans le monde.

Ces chiffres remettent en perspective les déclarations des responsables européens qui se sont empressés de se féliciter de fait qu’on trouvait dernièrement moins de corps en mer ou sur les rivages.

Par exemple, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en prononçant son troisième discours sur l’état de l’Union au Parlement européen le 13 septembre, a affirmé : « Nous avons considérablement réduit les pertes humaines en Méditerranée ».

Cependant, Juncker a tempéré cette affirmation en appelant l’Europe à « améliorer de toute urgence les conditions de vie des migrants en Libye » et en reconnaissant que les conditions qui règnent dans les centres de détention sont « inhumaines ».

« Moins de départs de Libye signifient plus de personnes qui vivent dans des conditions insupportables en Libye », a déclaré à Al Jazeera Judith Sunderland, directrice associée pour l’Europe à Human Rights Watch (HRW).

Les groupes de droits humains ont accumulé, au fil des mois, les preuves d’un vaste système d’exploitation et d’abus des milliers de réfugiés qui se trouvent en Libye.

Bien qu’il soit possible que tous les réfugiés et les migrants piégés en Libye ne se soient pas enfuis de chez eux parce qu’ils y subissaient des violences, ils veulent certainement tous échapper aux horribles conditions de vie qui règnent dans ce pays déchiré par la guerre et l’insécurité, a ajouté Sunderland, en citant des rapports faisant état de coups, de torture, de violences sexuelles et de travail forcé.

Les ONG ont également condamné les tirs des garde-côtes libyens soutenus par l’UE sur les travailleurs humanitaires et les réfugiés en mer.

« En Méditerranée, nous sommes actuellement témoins d’une offensive pure et dure contre les migrants et les organisations de recherche et de sauvetage de migrants, menée par les institutions et les États membres de l’UE, main dans la main avec leurs alliés autoritaires de Libye, pour fermer la route de migration de la Méditerranée centrale », a déclaré un porte-parole d’Alarmphone, un réseau de groupes d’activistes et de migrants qui a ouvert une ligne téléphonique 24 heures sur 24 pour les réfugiés en détresse en mer.

« Actuellement, il n’y a aucune raison de se réjouir. Les causes profondes de la migration et de la fuite n’ont pas changé. »

Des officiels italiens se félicitent également de la baisse du nombre des arrivées qu’ils attribuent à une lutte plus intensive contre les passeurs.

« Ce n’est pas surprenant, » selon Sutherland de HRW que « les Italiens se félicitent de la baisse des départs de Libye et cherchent à s’en attribuer le mérite – c’est un énorme problème politique en Italie ; et c’est le début de la campagne pour les élections de 2018. »

L’offensive occidentale contre les réfugiés s’est intensifiée aussi en février de cette année, lorsque l’Union Européenne a signé un accord de 215 millions de dollars avec le fragile gouvernement libyen pour arrêter les bateaux migrants, encourager le rapatriement volontaire et mettre en place des camps « sécurisés » en Libye.

« Réduire le nombre de bateaux qui partent des rivages de la Libye ne résout pas le problème, il le repousse tout simplement à l’intérieur de la Libye et dans les centres de détention », a déclaré à Al Jazeera Marcella Kraay, coordonnatrice de Médecins Sans Frontières (MSF) à bord du bateau de sauvetage Aquarius.

« Presque toutes les personnes que les équipes de recherche et de sauvetage de MSF sauvent de la noyade en Méditerranée ont été violentées et exploitées en Libye d’une manière ou d’une autre : enlèvement avec rançon, travail forcé, violences sexuelles et prostitution forcée, captivité ou détention arbitraire ».

L’ONG affirme qu’elle a aidé des femmes enceintes à cause d’un viol, et traité des personnes qui avaient subi des violences : os brisés, plaies infectées et vieilles cicatrices de coups et d’abus.

« L’UE doit changer de stratégie et faire passer la sécurité des réfugiés et des migrants avant tout », a déclaré Kraay. « Au lieu de se concentrer sur les symptômes de la guerre et d’empêcher les gens de partir, les États membres de l’UE devraient trouver des solutions pour les aider… L’injection d’argent sans transparence, sans contrôle et sans obligation de rendre des comptes, risque d’alimenter le business de la détention et les abus ».

Les groupes de défense des droits humains craignent que, dans l’avenir, le nombre des personnes qui embarquent en Libye dans de fragiles embarcations ne revienne aux niveaux antérieurs, avec des passeurs qui mettent en danger la vie de milliers de réfugiés de plus.

« [Les réfugiés] doivent pouvoir échapper aux terribles conditions de vie de la Libye. Il faut leur procurer des moyens légaux et sécurisés d’atteindre le territoire de l’UE », a déclaré à Al Jazeera, le porte-parole d’Alarmphone.

Annexe : nombre de réfugiés morts en Méditerranée les quatre dernières années :

2013 : 700
2014 : 3 279
2015 : 3 784
2016 ; 5 143
Du 1er janvier au 13 septembre 2017 : 3 262
Source: OIM

* Anealla Safdar est éditrice adjointe de Al-Jazeera version anglaise.
Elle peut être jointe sur Twitter : @anealla


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18 septembre 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet




Photo: Oren Ziv, ActiveStills

Israël a kidnappé 522 Palestiniens dans le seul mois d’août !

Ma’an NewsLes forces israéliennes d’occupation ont kidnappé 522 Palestiniens, dont 130 mineurs et 16 femmes, en août 2017, selon un rapport conjoint publié par la Société des prisonniers palestiniens, le Centre de défense des droits de l’homme Al-Mezan, le groupe de défense des droits des prisonniers Addameer et le Comité palestinien pour les questions des prisonniers.

Selon une traduction du rapport du réseau de solidarité des prisonniers palestiniens par Samidoun, 194 Palestiniens ont été arrêtés à Jérusalem, 70 à Hébron, 50 à Ramallah, 45 à Naplouse, 38 à Bethléem, 33 à Jénine, 27 à Tulkarem, 24 à Qalqilya, 19 à Salfit, 11 à Jéricho, sept à Tubas et quatre dans la bande de Gaza.

Le nombre total de Palestiniens dans les prisons israéliennes a atteint 6 300 prisonniers, dont 64 femmes. Parmi eux, on compte 10 filles de moins de 18 ans et 300 garçons mineurs, ainsi que 450 détenus administratifs emprisonnés sans inculpation ni procès, et 12 membres du Conseil législatif palestinien, le parlement palestinien, détaille le rapport.

Au cours du mois d’août, 134 ordonnances de détention administrative ont été émises contre des Palestiniens: 61 d’entre eux sont de nouveaux ordres et 73 des renouvellements. Les ordonnances de détention administratives, fondées sur des accusations non divulguées, sont indéfiniment renouvelables.

Le rapport conjoint a souligné l’arrestation récente de militants palestiniens, notant que l’article 1 de la Déclaration sur la protection des Défenseurs des droits de l’homme, approuvé par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1998, stipule que « Tout le monde a le droit, individuellement et en association avec d’autres, de promouvoir et de lutter pour la protection et l’application des droits de l’homme et des libertés fondamentales, aux niveaux national et international ».

Le 23 août, les forces israéliennes ont arrêté Salah Hamouri, un chercheur sur le terrain pour Addameer et disposant de la double nationalité palestinienne et française. Hamouri, qui a déjà été emprisonné par Israël mais libéré dans un accord d’échange de prisonniers en 2011, s’est vu appliqué pour la première fois un mandat de détention administrative de six mois après sa détention le mois dernier.

Cependant, un tribunal israélien a ensuite ordonné à Hamouri de purger le reste de sa peine d’emprisonnement dont il avait été exempté en 2011, environ trois mois. L’accusation a interjeté appel de cette peine et la décision de six mois de détention administrative a été rétablie.

Les institutions palestiniennes ont également condamné la politique israélienne consistant à mener des « exécutions sommaires » de Palestiniens pendant les raids de l’armée, soulignant le cas de Raed al-Salhi qui a été abattu de plusieurs balles et à distance par les forces israéliennes d’occupation qui voulaient se saisir de ce jeune homme de 22 ans, dans le camp de réfugiés d’Al-Duheisha le 9 août. Al-Salhi a succombé à ses blessures dans un hôpital israélien plusieurs semaines après.

« La politique d’assassinats sur le terrain et de tirs pour tuer n’est pas le fait d’individus, mais une politique délibérée et systématique approuvée aux plus hauts niveaux de hiérarchie la puissance occupante », a déclaré le rapport.

Israël a été largement condamné pour la mise en œuvre de la politique de « tirer pour tuer » contre les Palestiniens, depuis qu’une vague de révolte s’est déclenchée à l’automne 2015. Le rapport souligne que les organisations de défense des droits de l’homme ont surveillé et documenté les cas dans lesquels les forces israéliennes « ont visé le haut du corps avec l’intention de tuer pendant les manifestations et les affrontements qui ont éclaté dans la plupart des territoires palestiniens occupés ».

« L’occupation n’a pas hésité à utiliser cette méthode même lors de ses raids d’arrestation et les invasions menées par l’armée dans les camps, les villages et les villes de Palestine », a déclaré le rapport, en se référant notamment au meurtre d’al-Salhi, qu’il a qualifié de « crime de guerre en vertu du droit international ».

Parallèlement, au cours du mois d’août, les tribunaux israéliens ont prononcé des peines contre 39 mineurs palestiniens et ont imposé d’importantes amendes aux détenus mineurs, soit plus de 110 000 shekels (31 200 dollars), souligne le rapport.

« Les institutions palestiniennes considèrent que l’imposition de charges financières excessives aux enfants prisonniers constitue une contrainte majeure pour l’avenir de l’enfant, une forme de châtiment collectif et un fardeau majeur dans l’état de pauvreté qui affecte les familles et viole les autres droits de l’homme », indique le rapport.

Les groupes de défense des droits de l’homme ont déclaré qu’ils ont documenté que 59 enfants palestiniens avaient été emmenés en prison en Israël en août. Parmi ceux-ci, 40 ont été arrêtés dans leurs maisons, 10 dans la rue, trois à des barrages militaires, quatre après avoir été convoqués pour interrogatoire et deux pour manque d’un permis de travail.

En outre, quatre enfants ont été arrêtés après avoir été blessés par balles et 13 autres blessés. « Ils ont été battus et harcelés lors de leur arrestation et emmenés dans les centres d’interrogatoire », a déclaré le rapport, ajoutant que les peines prononcées contre des mineurs en août variaient entre un mois et 32 ​​mois.

17 septembre 2017 – Ma’an News – Traduction : Chronique de Palestine




Jean Genet - Photo : archives

Quatre heures à Chatila

Jean GenetNote de la rédaction – Il y a 35 ans, , du 16 au 18 septembre 1982, l’horreur s’est abattue dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth. Durant plus de 40 heures, près de 3000 Palestiniens ont été décimés par des miliciens phalangistes libanais armés et protégés par les forces d’occupation israéliennes. Un massacre planifié et orchestré par l’armée israélienne.
En septembre 1982, Jean Genet accompagne à Beyrouth Layla Shahid, devenue présidente de l’Union des étudiants Palestiniens. Le 16 septembre ont lieu les massacres de Sabra et Chatila par les milices libanaises, avec l’active complicité de l’armée israélienne qui vient d’envahir et d’occuper le Liban.
Le 19 septembre, Genet est un des premiers Européens à pouvoir pénétrer dans le camp de Chatila. Dans les mois qui suivent, il écrit « Quatre heures à Chatila », publié en janvier 1983 dans La Revue d’études palestiniennes.

Ce texte magnifique, réquisitoire implacable contre les responsables de cet acte de barbarie, ne commence pas par évoquer l’horreur du charnier. Il commence par le souvenir des six mois passés dans les camps palestiniens avec les feddayin, dix ans avant le massacre de Sabra et Chatila.

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« A Chatila, à Sabra, des non-juifs ont massacré des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? » – Menahem Begin (à la Knesset)

Personne, ni rien, aucune technique du récit, ne dira ce que furent les six mois passés par les feddayin dans les montagnes de Jerash et d’Ajloun en Jordanie, ni surtout leurs premières semaines. Donner un compte rendu des événements, établir la chronologie, les réussites et les erreurs de l’OLP, d’autres l’ont fait. L’air du temps, la couleur du ciel, de la terre et des arbres, on pourra les dire, mais jamais faire sentir la légère ébriété, la démarche au dessus de la poussière, l’éclat des yeux, la transparence des rapports non seulement entre feddayin, mais entre eux et les chefs. Tous, tous, sous les arbres étaient frémissants, rieurs, émerveillés par une vie si nouvelle pour tous, et dans ces frémissements quelque chose d’étrangement fixe, aux aguets, protégé, réservé comme quelqu’un qui prie sans rien dire. Tout était à tous. Chacun en lui-même était seul. Et peut-être non. En somme souriants et hagards. La région jordanienne où ils s’étaient repliés, selon un choix politique, était un périmètre allant de la frontière syrienne à Salt, pour la longueur, délimitée par le Jourdain et par la route de Jerash à Irbid. Cette grande longueur était d’environ soixante kilomètres, sa profondeur vingt d’une région très montagneuse couverte de chênes verts, de petits villages jordaniens et d’une culture assez maigre. Sous les bois et sous les tentes camouflées les feddayin avaient disposé des unités des unités de combattants et des armes légères et semi-lourdes. Une fois sur place, l’artillerie, dirigée surtout contre d’éventuelles opérations jordaniennes, les jeunes soldats entretenaient les armes, les démontaient pour les nettoyer, les graisser, et les remontaient à toute vitesse. Quelques-uns réussissaient l’exploit de démonter et de remonter les armes les yeux bandés afin de pouvoir le réussir la nuit. Entre chaque soldat et son arme s’était établi un rapport amoureux et magique. Comme les feddayin avaient quitté depuis peu l’adolescence, le fusil en tant qu’arme était le signe de la virilité triomphante, et apportait la certitude d’être. L’agressivité disparaissait : le sourire montrait les dents.

Pour le reste du temps, les feddayin buvaient du thé, critiquaient leurs chefs et les gens riches, palestiniens et autres, insultaient Israël, mais parlaient surtout de la révolution, de celle qu’ils menaient et de celle qu’ils allaient entreprendre.
Pour moi, qu’il soit placé dans le titre, dans le corps d’un article, sur un tract, le mot « Palestiniens » évoque immédiatement des feddayin dans un lieu précis – la Jordanie – et à une époque que l’on peut dater facilement : octobre, novembre, décembre 70, janvier, février, mars, avril 1971. C’est à ce moment-là et c’est là que je connus la Révolution palestinienne. L’extraordinaire évidence de ce qui avait lieu, la force de ce bonheur d’être se nomme aussi la beauté.
Il se passa dix ans et je ne sus rien d’eux, sauf que les feddayin étaient au Liban. La presse européenne parlait du peuple palestinien avec désinvolture, dédain même. Et soudain, Beyrouth-Ouest.

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* * *

Une photographie a deux dimensions, l’écran du téléviseur aussi, ni l’un ni l’autre ne peuvent être parcourus. D’un mur à l’autre d’une rue, arqués ou arc-boutés, les pieds poussant un mur et la tête s’appuyant à l’autre, les cadavres, noirs et gonflés, que je devais enjamber étaient tous palestiniens et libanais. Pour moi comme pour ce qui restait de la population, la circulation à Chatila et à Sabra ressembla à un jeu de saute-mouton. Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si étroites, presque minces et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute familière aux vieillards : elle ne m’incommodait pas. Mais que de mouches. Si je soulevais le mouchoir ou le journal arabe posé sur une tête, je les dérangeais.

Rendues furieuses par mon geste, elles venaient en essaim sur le dos de ma main et essayaient de s’y nourrir. Le premier cadavre que je vis était celui d’un homme de cinquante ou soixante ans. Il aurait eu une couronne de cheveux blancs si une blessure (un coup de hache, il m’a semblé) n’avait ouvert le crâne. Une partie de la cervelle noircie était à terre, à côté de la tête. Tout le corps était couché sur une mare de sang, noir et coagulé. La ceinture n’était pas bouclée, le pantalon tenait par un seul bouton. Les pieds et les jambes du mort étaient nus, noirs, violets et mauves : peut-être avait-il été surpris la nuit ou à l’aurore ? Il se sauvait ? Il était couché dans une petite ruelle à droite immédiatement de cette entrée du camp de Chatila qui est en face de l’Ambassade du Koweït. Le massacre de Chatila se fit-il dans les murmures ou dans un silence total, si les Israéliens, soldats et officiers, prétendent n’avoir rien entendu, ne s’être doutés de rien alors qu’ils occupaient ce bâtiment, depuis le mercredi après-midi ?

La photographie ne saisit pas les mouches ni l’odeur blanche et épaisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu’il faut faire quand on va d’un cadavre à l’autre.

Si l’on regarde attentivement un mort, il se passe un phénomène curieux : l’absence de vie dans ce corps équivaut à une absence totale du corps ou plutôt à son recul ininterrompu. Même si on s’en approche, croit-on, on ne le touchera jamais. Cela si on le contemple. Mais un geste fait en sa direction, qu’on se baisse près de lui, qu’on déplace un bras, un doigt, il est soudain très présent et presque amical.

L’amour et la mort. Ces deux termes s’associent très vite quand l’un est écrit. Il m’a fallu aller à Chatila pour percevoir l’obscénité de l’amour et l’obscénité de la mort. Les corps, dans les deux cas, n’ont plus rien à cacher : postures, contorsions, gestes, signes, silences mêmes appartiennent à un monde et à l’autre. Le corps d’un homme de trente à trente-cinq ans était couché sur le ventre. Comme si tout le corps n’était qu’une vessie en forme d’homme, il avait gonflé sous le soleil et par la chimie de décomposition jusqu’à tendre le pantalon qui risquait d’éclater aux fesses et aux cuisses. La seule partie du visage que je pus voir était violette et noire. Un peu plus haut que le genou, la cuisse repliée montrait une plaie, sous l’étoffe déchirée. Origine de la plaie : une baïonnette, un couteau, un poignard ? Des mouches sur la plaie et autour d’elle. La tête plus grosse qu’une pastèque – une pastèque noire. Je demandai son nom, il était musulman.
– Qui est-ce ?
– Palestinien, me répondit en français un homme d’une quarantaine d’années. Voyez ce qu’ils ont fait.

Il tira sur la couverture qui couvrait les pieds et une partie des jambes. Les mollets étaient nus, noirs et gonflés. Les pieds, chaussés de brodequins noirs, non lacés, et les chevilles des deux pieds étaient serrées, et très fortement, par le n ?ud d’une corde solide – sa solidité était visible – d’environ trois mètres de long, que je disposai afin que madame S. (américaine) puisse photographier avec précision. Je demandai à l’homme de quarante ans si je pouvais voir le visage.
– Si vous voulez, mais voyez-le vous-même. Vous voulez m’aider à tourner sa tête ?
– Non.
– L’a-t-on tiré à travers les rues avec cette corde ?
– Je ne sais pas, monsieur.
– Qui l’a lié ?
– Je ne sais pas, monsieur.
– Les gens du commandant Haddad ?
– Je ne sais pas.
– Les Israéliens ?
– Je ne sais pas.
– Vous le connaissiez ?
– Oui.
– Vous l’avez vu mourir ?
– Oui.
– Qui l’a tué ?
– Je ne sais pas.
Il s’éloigna du mort et de moi assez vite. De loin il me regarda et il disparut dans une ruelle de traverse.
Quelle ruelle prendre maintenant ? J’étais tiraillé par des hommes de cinquante ans, par des jeunes gens de vingt, par deux vieilles femmes arabes, et j’avais l’impression d’être au centre d’une rose des vents, dont les rayons contiendraient des centaines de morts.

Je note ceci maintenant, sans bien savoir pourquoi en ce point de mon récit : « Les Français ont l’habitude d’employer cette expression fade « le sale boulot », eh bien, comme l’armée israélienne a commandé le ‘sale boulot’ aux Kataëb, ou aux Haddadistes, les travaillistes ont fait accomplir le ‘sale boulot’ par le Likoud, Begin, Sharon, Shamir. » Je viens de citer R., journaliste palestinien, encore à Beyrouth, le dimanche 19 septembre.

Au milieu, auprès d’elles, de toutes les victimes torturées, mon esprit ne peut se défaire de cette « vision invisible » : le tortionnaire comment était-il ? Qui était- il ? Je le vois et je ne le vois pas. Il me crève les yeux et il n’aura jamais d’autre forme que celle que dessinent les poses, postures, gestes grotesques des morts travaillés au soleil par des nuées de mouches.

S’ils sont partis si vite (les Italiens, arrivés en bateau avec deux jours de retard, s’enfuirent avec des avions Herculès !), les marines américains, les paras français, les bersaglieri italiens qui formaient une force de séparation au Liban, un jour ou trente-six heures avant leur départ officiel, comme s’ils se sauvaient, et la veille de l’assassinat de Béchir Gemayel, les Palestiniens ont-ils vraiment tort de se demander si Américains, Français, Italiens n’avaient pas été prévenus qu’il faille déguerpir à toutes pompes pour ne pas paraître mêlés à l’explosion de la maison des Kataëb ?

C’est qu’ils sont partis bien vite et bien tôt. Israël se vante et vante son efficacité au combat, la préparation de ses engagements, son habileté à mettre à profit les circonstances, à faire naître ces circonstances. Voyons : l’OLP quitte Beyrouth en gloire, sur un navire grec, avec une escorte navale. Béchir, en se cachant comme il peut, rend visite à Begin en Israël. L’intervention des trois armes (américaine, française, italienne) cesse le lundi. Mardi Béchir est assassiné. Tsahal entre à Beyrouth-Ouest le mercredi matin. Comme s’ils venaient du port, les soldats israéliens montaient vers Beyrouth le matin de l’enterrement de Béchir. Du huitième étage de ma maison, avec une jumelle, je les vis arriver en file indienne : une seule file. Je m’étonnais que rien d’autre ne se passe car un bon fusil à lunette aurait dû les descendre tous. Leur férocité les précédait.
Et les chars derrière eux. Puis les jeeps.
Fatigués par une si longue et matinale marche, ils s’arrêtèrent près de l’ambassade de France. Laissant les tanks avancer devant eux, entrant carrément dans le Hamra. Les soldats, de dix mètres en dix mètres, s’assirent sur le trottoir, le fusil pointé devant eux, le dos appuyé au mur de l’ambassade. Le torse assez grand, ils me semblaient des boas qui auraient eu deux jambes allongées devant eux.

« Israël s’était engagé devant le représentant américain, Habib, à ne pas mettre les pieds à Beyrouth-Ouest et surtout à respecter les populations civiles des camps palestiniens. Arafat a encore la lettre par laquelle Reagan lui fait la même promesse. Habib aurait promis à Arafat la libération de neuf mille prisonniers en Israël. Jeudi les massacres de Chatila et Sabra commencent. Le ‘bain sang’ qu’Israël prétendait éviter en apportant l’ordre dans les camps !… » me dit un écrivain libanais.

« Il sera très facile à Israël de se dégager de toutes les accusations. Des journalistes dans tous les journaux européens s’emploient déjà à les innocenter : aucun ne dira que pendant les nuits de jeudi à vendredi et vendredi à samedi on parla hébreu à Chatila. » C’est ce que me dit un autre Libanais.

La femme palestinienne – car je ne pouvais pas sortir de Chatila sans aller d’un cadavre à l’autre et ce jeu de l’oie aboutirait fatalement à ce prodige : Chatila et Sabra rasés avec batailles de l’Immobilier afin de reconstruire sur ce cimetière très plat – la femme palestinienne était probablement âgée car elle avait des cheveux gris. Elle était étendue sur le dos, déposée ou laissée là sur des moellons, des briques, des barres de fer tordues, sans confort. D’abord j’ai été étonné par une étrange torsade de corde et d’étoffe qui allait d’un poignet à l’autre, tenant ainsi les deux bras écartés horizontaux, comme crucifiés.

Le visage noir et gonflé tourné vers le ciel, montrait une bouche ouverte, noire de mouches, avec des dents qui me semblèrent très blanches, visage qui paraissait, sans qu’un muscle ne bougeât, soit grimacer soit sourire ou hurler d’un hurlement silencieux et ininterrompu. Ses bas étaient en laine noire, la robe à fleurs roses et grises, légèrement retroussée ou trop courte, je ne sais pas, laissait voir le haut des mollets noirs et gonflés, toujours avec de délicates teintes mauves auxquelles répondaient un mauve et un violet semblable aux joues. Étaient-ce des ecchymoses ou le naturel effet du pourrissement au soleil ?
– Est-ce qu’on l’a frappée à coups de crosse ?
– Regardez, monsieur, regardez ses mains.
Je n’avais pas remarqué. Les doigts des deux mains étaient en éventail et les dix doigts étaient coupés comme avec une cisaille de jardinier. Des soldats, en riant comme des gosses et en chantant joyeusement, s’étaient probablement amusés en découvrant cette cisaille et en l’utilisant.
– Regardez, monsieur.
Les bouts des doigts, les phalangettes, avec l’ongle, étaient dans la poussière. Le jeune homme qui me montrait, avec naturel, sans aucune emphase, le supplice des morts, remit tranquillement une étole sur le visage et sur les mains de la femme palestinienne, et un carton rugueux sur ses jambes. Je ne distinguai plus qu’un amas d’étoffe rose et gris, survolé de mouches.

Trois jeunes gens m’entraînent dans une ruelle.
– Entrez, monsieur, nous on vous attend dehors.
La première pièce était ce qui restait d’une maison de deux étages. Pièce assez calme, accueillante même, un essai de bonheur, peut-être un bonheur réussi avait été fait avec des restes, avec ce qui survit d’une mousse dans un pan de mur détruit, avec ce que je crus d’abord être trois fauteuils, en fait trois sièges d’une voiture (peut-être d’une Mercédès au rebut), un canapé avec des coussins taillés dans une étoffe à fleurs de couleurs criardes et de dessins stylisés, un petit poste de radio silencieux, deux candélabres éteints. Pièce assez calme, même avec le tapis de douilles… Une porte battit comme s’il y avait un courant d’air. J’avançais sur les douilles et je poussai la porte qui s’ouvrait dans le sens de l’autre pièce, mais il me fallut forcer : le talon d’un soulier à tige l’empêchait de me laisser le passage, talon d’un cadavre couché sur le dos, près de deux autres cadavres d’hommes couchés sur le ventre, et reposant tous sur un autre tapis de douilles de cuivre. Je faillis plusieurs fois tomber à cause d’elles.

Au fond de cette pièce, une autre porte était ouverte, sans serrure, sans loquet. J’enjambai les morts comme on franchit des gouffres. La pièce contenait, entassés sur un seul lit, quatre cadavres d’hommes, l’un sur l’autre, comme si chacun d’eux avait eu la précaution de protéger celui qui était sous lui ou qu’ils aient été saisis par un rut érotique en décomposition. Cet amas de boucliers sentait fort, il ne sentait pas mauvais. L’odeur et les mouches avaient, me semblait-il, l’habitude de moi. Je ne dérangeais plus rien de ces ruines et de ce calme.

– Dans la nuit de jeudi à vendredi, durant celles de vendredi à samedi et samedi à dimanche, personne ne les a veillés, pensai-je.
Et pourtant il me semblait que quelqu’un était passé avant moi près de ces morts et après leur mort. Les trois jeunes gens m’attendaient assez loin de la maison, un mouchoir sur les narines.

C’est alors, en sortant de la maison, que j’eus comme un accès de soudaine et légère folie qui me fit presque sourire. Je me dis qu’on n’aurait jamais assez de planches ni de menuisiers pour faire des cercueils. Et puis, pourquoi des cercueils ? Les morts et les mortes étaient tous musulmans qu’on coud dans des linceuls. Quels métrages il faudrait pour ensevelir tant de morts ? Et combien de prières. Ce qui manquait en ce lieu, je m’en rendis compte, c’était la scansion des prières.
– Venez, monsieur, venez vite.
Il est temps d’écrire que cette soudaine et très momentanée folie qui me fit compter des mètres de tissu blanc donna à ma démarche une vivacité presque allègre, et qu’elle fut peut-être causée par la réflexion, entendue la veille, d’une amie palestinienne.
– J’attendais qu’on m’apporte mes clés (quelles clés : de sa voiture, de sa maison, je ne sais plus que le mot clés), un vieil homme est passé en courant.
– Où vas-tu ?
– Chercher de l’aide. Je suis le fossoyeur. Ils ont bombardé le cimetière. Tous les os des morts sont à l’air. Il faut m’aider à ramasser les os.

Cette amie est, je crois, chrétienne. Elle me dit encore : « Quand la bombe à vide – dite à implosion – a tué deux cent cinquante personnes, nous n’avions qu’une seule caisse. Les hommes ont creusé une fosse commune dans le cimetière de l’église orthodoxe. On remplissait la caisse et on allait la vider. On a fait le va-et-vient sous les bombes, en dégageant les corps et les membres comme on pouvait. »

Depuis trois mois les mains avaient une double fonction : le jour, saisir et toucher, la nuit, voir. Les coupures d’électricité obligeaient à cette éducation d’aveugles, comme à l’escalade, bi ou tri-quotidienne de la falaise de marbre blanc, les huit étages de l’escalier. On avait dû remplir d’eau tous les récipients de la maison Le téléphone fut coupé quand entrèrent à Beyrouth-Ouest, les soldats israéliens et avec eux les inscriptions hébraïques. Les routes le furent aussi autour de Beyrouth. Les chars Merkeba toujours en mouvement indiquaient qu’ils surveillaient toute la ville et en même temps on devinait leurs occupants effrayés que les chais ne deviennent une cible fixe. Certainement ils redoutaient l’activité de morabitounes et celle des feddayin qui avaient pu rester dans les secteurs de Beyrouth Ouest.

Le lendemain de l’entrée de l’armée israélienne nous étions prisonniers, or il m’a semblé que les envahisseurs étaient moins craints que méprisés ils causaient moins, d’effroi que de dégoût. Aucun soldat ne riait ni ne souriait. Le temps ici n’était certainement pas aux jets de riz ni de fleurs.

Depuis que les routes étaient coupées, le téléphone silencieux, privé de communication avec le reste du monde, pour la première fois de ma vie je me sentis devenir palestinien et haïr Israël.

A la Cité sportive, près de la route Beyrouth-Damas, stade déjà presque détruit par les pilonnages des avions, les Libanais livrent aux officiers israéliens des amas d’armes, paraît-il, toutes détériorées volontairement.

Dans l’appartement que j’occupe, chacun a son poste de radio. On écoute Radio-Kataëb, Radio-Morabitounes, Radio-Amman, Radio-Jérusalem (en français), Radio-Liban. On fait sans doute la même chose dans chaque appartement.

« Nous sommes reliés à Israël par de nombreux courants qui nous apportent des bombes, des chars, des soldats, des fruits, des légumes ; ils emportent en Palestine nos soldats, nos enfants… en un va-et-vient continu qui ne cesse plus, comme, disent-ils, nous sommes reliés à eux depuis Abraham, dans sa descendance, dans sa langue, dans la même origine… » (un feddaï palestinien). « Bref, ajoute-t-il, ils nous envahissent, ils nous gavent, ils nous étouffent et voudraient nous embrasser. Ils disent qu’ils sont nos cousins. Ils sont très attristés de voir qu’on se détourne d’eux. Ils doivent être furieux contre nous et contre eux-mêmes. »

*
* * *

L’affirmation d’une beauté propre aux révolutionnaires pose pas mal de difficultés. On sait – on suppose – que les enfants jeunes ou des adolescents vivant dans des milieux anciens et sévères, ont une beauté de visage, de corps, de mouvement, de regards, assez proche de la beauté des feddayin. L’explication est peut être celle-ci : en brisant les ordres archaïques, une liberté neuve se fraye à travers les peaux mortes, et les pères et les grand-pères auront du mal à éteindre l’éclat des yeux, le voltage des tempes, l’allégresse du sang dans les veines.

Sur les bases palestiniennes, au printemps de 1971, la beauté était subtilement diffuse dans une forêt animée par la liberté des feddayin. Dans les camps c’était une beauté encore différente, un peu plus étouffée, qui s’établissait par le règne des femmes et des enfants. Les camps recevaient une sorte de lumière venue des bases de combat et quant aux femmes, l’explication de leur éclat nécessiterait un long et complexe débat. Plus encore que les hommes, plus que les feddayin au combat, les femmes palestiniennes paraissaient assez fortes pour soutenir la résistance et accepter les nouveautés d’une révolution. Elles avaient déjà désobéi aux coutumes : regard direct soutenant le regard des hommes, refus du voile, cheveux visibles quelquefois complètement nus, voix sans fêlure. La plus courte et la plus prosaïque de leurs démarches était le fragment d’une avancée très sûre vers un ordre nouveau, donc inconnu d’elles, mais où elles pressentaient pour elles-mêmes la libération comme un bain et pour les hommes une fierté lumineuse. Elles étaient prêtes à devenir à la fois l’épouse et la mère des héros comme elles l’étaient déjà de leurs hommes.

Dans les bois d’Ajloun, les feddayin rêvaient peut-être à des filles, il semble plutôt que chacun dessinât sur lui-même – ou modelât par ses gestes – une fille collée contre lui, d’où cette grâce et cette force – avec leurs rires amusés – des feddayin en armes. Nous n’étions pas seulement dans l’orée d’une pré-révolution mais dans une indistincte sensualité. Un givre raidissant chaque geste lui donnait sa douceur.

Toujours, et tous les jours pendant un mois, à Ajloun toujours, j’ai vu une femme maigre mais forte, accroupie dans le froid, mais accroupie comme les Indiens des Andes, certains Africains noirs, les Intouchables de Tokyo, les Tziganes sur un marché, en position de départ soudain, s’il y a danger, sous les arbres, devant le poste de garde – une petite maison en dur, maçonnée très vite. Elle attendait, pieds nus, dans sa robe noire, galonnée à son rebord et au rebord des manches. Son visage était sévère mais non hargneux, fatigué mais non lassé. Le responsable du commando préparait une pièce à peu près nue, puis il lui faisait signe. Elle entrait dans la pièce. Refermait la porte, mais non à clé. Puis elle sortait, sans dire un mot, sans sourire, sur ses deux pieds nus elle retournait, très droite, jusqu’à Jerash, et au camp de Baq’a. Dans la chambre, réservée pour elle dans le poste de garde, j’ai su qu’elle enlevait ses deux jupes noires, détachait toutes les enveloppes et les lettres qui y étaient cousues, en faisait un paquet, cognait un petit coup à la porte. Remettait les lettres au responsable, sortait, partait sans avoir dit un mot. Elle revenait le lendemain.

D’autres femmes, plus âgées que celle-là, riaient de n’avoir pour foyer que trois pierres noircies qu’elles nommaient en riant, à Djebel Hussein (Amman) : « notre maison ». Avec quelle voix enfantine elles me montraient les trois pierres, et quelquefois la braise allumée en disant, rieuses : « Dârna. » Ces vieilles femmes ne faisaient partie ni de la révolution, ni de la résistance palestinienne : elles étaient la gaieté qui n’espère plus. Le soleil sur elles, continuait sa courbe. Un bras ou un doigt tendu proposait une ombre toujours plus maigre. Mais quel soleil ? Jordanien par l’effet d’une fiction administrative et politique décidée par la France, l’Angleterre, la Turquie, l’Amérique… « La gaieté qui n’espère plus », la plus joyeuse car la plus désespérée. Elles voyaient encore une Palestine qui n’existait plus quand elles avaient seize ans, mais enfin elles avaient un sol. Elles n’étaient ni dessous ni dessus, dans un espace inquiétant où le moindre mouvement serait un faux mouvement. Sous les pieds nus de ces tragédiennes octogénaires et suprêmement élégantes, la terre était ferme ? C’était de moins en moins vrai. Quand elles avaient fui Hébron sous les menaces israéliennes, la terre ici paraissait solide, chacun s’y faisait léger et s’y mouvait sensuellement dans la langue arabe. Les temps passant, il semblait que cette terre éprouvât ceci : les Palestiniens étaient de moins en moins supportables en même temps que ces Palestiniens, ces paysans, découvraient la mobilité, la marche, la course, le jeu des idées redistribuées presque chaque jour comme des cartes à jouer, les armes, montées, démontées, utilisées. Chacune des femmes, à tour de rôle, prend la parole. Elles rient. On rapporte de l’une d’elles une phrase :
– Des héros ! Quelle blague. J’en ai fait et fessé cinq ou six qui sont au djebel. Je les ai torchés. Je sais ce qu’ils valent, et je peux en faire d’autres.

Dans le ciel toujours bleu le soleil a poursuivi sa courbe, mais il est encore chaud. Ces tragédiennes à la fois se souviennent et imaginent. Afin d’être plus expressives, elles pointent l’index à la fin d’une période et elles accentuent les consonnes emphatiques. Si un soldat jordanien venait à passer, il serait ravi : dans le rythme des phrases il retrouverait le rythme des danses bédouines. Sans phrases, un soldat israélien, s’il voyait ces déesses, leur lâcherait dans le crâne une rafale de mitraillette.

*
* * *

Ici, dans ces ruines de Chatila, il n’y a plus rien. Quelques vieilles femmes, muettes, vite refermées sur une porte où un chiffon blanc est cloué. Des feddayin, très jeunes, j’en rencontrerai quelques-uns à Damas.

Le choix que l’on fait d’une communauté privilégiée, en dehors de la naissance alors que l’appartenance à ce peuple est native, ce choix s’opère par la grâce d’une adhésion non raisonnée, non que la justice n’y ait sa part, mais cette justice et toute la défense de cette communauté se font en vertu d’un attrait sentimental, peut-être même sensible, sensuel ; je suis français, mais entièrement, sans jugement, je défends les Palestiniens. Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. Mais les aimerais-je si l’injustice n’en faisait pas un peuple vagabond ?

Les immeubles de Beyrouth sont à peu près tous touchés, dans ce qu’on appelle encore Beyrouth Ouest. Ils s’affaissent de différentes façons : comme un mille-feuilles serré par les doigts d’un King-Kong géant, indifférent et vorace, d’autres fois les trois ou quatre derniers étages s’inclinent délicieusement selon un plissé très élégant, une sorte de drapé libanais de l’immeuble. Si une façade est intacte, faites le tour de la maison, les autres façades sont canardées. Si les quatre façades restent sans fissures, la bombe lâchée de l’avion est tombée au centre et a fait un puits de ce qui était la cage d’escalier et de l’ascenseur.

A Beyrouth-Ouest, après l’arrivée des Israéliens, S. me dit : « La nuit était tombée, il devait être dix-neuf heures. Tout à coup un grand bruit de ferrailles, de ferrailles, de ferrailles. Tout le monde, ma soeur, mon beau-frère et moi, nous courons au balcon. Nuit très noire. Et de temps en temps, comme des éclairs à moins de cent mètres. Tu sais que presque en face de chez nous il y a une sorte de P.C. israélien : quatre chars, une maison occupée par des soldats et des officiers, et des sentinelles. La nuit. Et le bruit de ferrailles qui se rapproche. Les éclairs : quelques torches lumineuses. Et quarante ou cinquante gamins d’environ douze à treize ans qui frappaient en cadence des petits jerricans de fer, soit avec des pierres, soit avec des marteaux ou autre chose. Ils criaient, en le rythmant très fort : Là ilâh illâ Allah, Lâ Kataëb wa lâ yahoud. (11 n’est point de Dieu que Dieu, Non aux Kataëb, non aux juifs.) »

H. me dit : « Quand tu es venu à Beyrouth et à Damas en 1928, Damas était détruit. Le général Gouraud et ses troupes, tirailleurs marocains et tunisiens, avaient tiré et nettoyé Damas. Qui la population syrienne accusait-elle ?
Moi. – Les Syriens accusaient la France des massacres et des ruines de Damas.

Lui. – Nous accusons Israël des massacres de Chatila et de Sabra. Qu’on ne mette pas ces crimes sur le seul dos de leurs supplétifs Kataëb. Israël est coupable d’avoir fait entrer dans les camps deux compagnies de Kataëb, de leur avoir donné des ordres, de les avoir encouragé durant trois jours et trois nuits, de leur avoir apporté à boire et à manger, d’avoir éclairé les camps de la nuit. »

Encore H., professeur d’histoire. Il me dit : « En 1917 le coup d’Abraham est réédité, ou, si tu veux, Dieu était déjà la préfiguration de lord Balfour. Dieu, disaient et disent encore les juifs, avait promis une terre de miel et de lait à Abraham et à sa descendance, or cette contrée, qui n’appartenait pas au dieu des juifs (ces terres étaient pleines de dieux), cette contrée était peuplée des Cananéens, qui avaient aussi leurs dieux, et qui se battirent contre les troupes de Josué jusqu’à leur voler cette fameuse arche d’alliance sans laquelle les juifs n’auraient pas eu de victoire. L’Angleterre qui, en 1917, ne possédait pas encore la Palestine (cette terre de miel et de lait) puisque le traité qui lui en accorde le mandat n’avait pas encore été signé.
– Begin prétend qu’il est venu dans le pays.
– C’est le titre d’un film : « Une si longue absence ». Ce Polonais, vous le voyez en héritier du roi Salomon ? »

Dans les camps, après vingt ans d’exil, les réfugiés rêvaient de leur Palestine, personne n’osait savoir ni n’osait dire qu’Israël l’avait de fond en comble ravagée, qu’à la place du champ d’orge il y avait la banque, la centrale électrique au lieu d’une vigne rampante.
– On changera la barrière du champ ?
– Il faudra refaire une partie du mur près du figuier.
– Toutes les casseroles doivent être rouillées : toile émeri à acheter.
– Pourquoi ne pas faire mettre aussi l’électricité dans l’écurie ?
– Ah non, les robes brodées à la main c’est fini : tu me donneras une machine à coudre et une à broder.

La population âgée des camps était misérable, elle le fut peut-être aussi en Palestine mais la nostalgie y fonctionnait d’une façon magique. Elle risque de rester prisonnière des charmes malheureux des camps. II n’est pas sûr que cette fraction palestinienne les quitte avec regret. C’est en ce sens qu’un extrême dénuement est passéiste. L’homme qui l’aura connu, en même temps que l’amertume aura connu une joie extrême, solitaire, non communicable. Les camps de Jordanie, accrochés à des pentes pierreuses sont nus, mais à leur périphérie il y a des nudités plus désolées : baraquements, tentes trouées, habitées de familles dont l’orgueil est lumineux. C’est ne rien comprendre au coeur humain que nier que des hommes peuvent s’attacher et s’enorgueillir de misères visibles et cet orgueil est possible car la misère visible a pour contrepoids une gloire cachée.

La solitude des morts, dans le camp de Chatila, était encore plus sensible parce qu’ils avaient des gestes et des poses dont ils ne s’étaient pas occupés. Morts n’importe comment. Morts laissés à l’abandon. Cependant, dans le camp, autour de nous, toutes les affections, les tendresses, les amours flottaient, à la recherche des Palestiniens qui n’y répondraient plus.
– Comment dire à leurs parents, qui sont partis avec Arafat, confiants dans les promesses de Reagan, de Mitterrand, de Pertini, qui les avaient assurés qu’on ne toucherait pas à la population civile des camps ? Comment dire qu’on a laissé massacrer les enfants, les vieillards, les femmes, et qu’on abandonne leurs cadavres sans prières ? Comment leur apprendre qu’on ignore où ils sont enterrés ?

Les massacres n’eurent pas lieu en silence et dans l’obscurité. Éclairées par les fusées lumineuses israéliennes, les oreilles israéliennes étaient, dès le jeudi soir, à l’écoute de Chatila. Quelles fêtes, quelles bombances se sont déroulées là où la mort semblait participer aux joyeusetés des soldats ivres de vin, ivres de haine, et sans doute ivres de la joie de plaire à l’armée israélienne qui écoutait, regardait, encourageait, tançait. Je n’ai pas vu cette armée israélienne à l’écoute et à l’ ?il. J’ai vu ce qu’elle a fait.

A l’argument : « Que gagnait Israël à assassiner Béchir : à entrer à Beyrouth, rétablir l’ordre et éviter le bain de sang. »
– Que gagnait Israël à massacrer Chatila ? Réponse : « Que gagnait-il à entrer au Liban ? Que gagnait-il à bombarder pendant deux mois la population civile : à chasser et détruire les Palestiniens. Que voulait-il gagner à Chatila : détruire les Palestiniens. »

Il tue des hommes, il tue des morts. Il rase Chatila. Il n’est pas absent de la spéculation immobilière sur le terrain aménagé : c’est cinq millions anciens le mètre carré encore ravagé. Mais « propre » ce sera ?…

Je l’écris à Beyrouth où, peut-être à cause du voisinage de la mort, encore à fleur de terre, tout est plus vrai qu’en France : tout semble se passer comme si, lassé, accablé d’être un exemple, d’être intouchable, d’exploiter ce qu’il croit être devenu : la sainte inquisitoriale et vengeresse, Israël avait décidé de se laisser juger froidement.

Grâce à une métamorphose savante mais prévisible, le voici tel qu’il se préparait depuis si longtemps : un pouvoir temporel exécrable, colonisateur comme on ne l’ose guère, devenu l’Instance Définitive qu’il doit à sa longue malédiction autant qu’à son élection.

De nombreuses questions restent posées :
Si les Israéliens n’ont fait qu’éclairer le camp, l’écouter, entendre les coups de feu tirés par tant de munitions dont j’ai foulé les douilles (des dizaines de milliers), qui tirait réellement ? Qui, en tuant, risquait sa peau ? Phalangistes ? Haddadistes ? Qui ? Et combien ?
Où sont passées les armes qui ont fait toutes ces morts ? Et où les armes de ceux i se sont défendus ? Dans la partie du camp que j’ai visitée, je n’ai vu que deux armes anti-char non employées.

Comment sont entrés les assassins dans les camps ? Les Israéliens étaient-ils à toutes les issues commandant Chatila ? En tout cas, le jeudi ils étaient déjà à l’hôpital de Acca, face à une ouverture du camp.

On a écrit, dans les journaux, que les Israéliens sont entrés dans le camp de Chatila dès qu’ils ont connu les massacres, et qu’ils les ont fait cesser aussitôt, donc le samedi. Mais qu’ont-ils fait des massacreurs, qui sont partis où ?

Après l’assassinat de Béchir Gemayel et de vingt de ses camarades, après les massacres, quand elle sut que je revenais de Chatila, madame B., de la haute bourgeoisie de Beyrouth, vint me voir. Elle monta – pas d’électricité – les huit étages l’immeuble – je la suppose âgée, élégante mais âgée.
– Avant la mort de Béchir, avant les massacres, vous aviez raison de me dire que le pire était en marche. Je l’ai vu.
– Ne me dites surtout pas ce que vous avez vu à Chatila, je vous en prie. Mes nerfs sont trop fragiles, je dois les ménager afin de supporter le pire qui n’est pas encore arrivé.
Elle vit, seule avec son mari (soixante-dix ans) et sa bonne dans un grand appartement à Ras Beyrouth. Elle est très élégante. Très soignée. Ses meubles sont de /le, je crois Louis XVI.
– Nous savions que Béchir était allé en Israël. Il a eu tort. Quand on est chef d’état élu, on ne fréquente pas ces gens-là. J’étais sûre qu’il lui arriverait malheur. Mais je ne veux rien savoir. Je dois ménager mes nerfs pour supporter les coups terribles qui ne sont pas encore venus. Béchir devait retourner cette lettre où monsieur Begin l’appelait son cher ami.

La haute bourgeoisie, avec ses serviteurs muets, a sa façon de résister. Madame B. et son mari ne « croient pas tout à fait à la métempsychose ». Que se passera-t-il s’ils renaissent en forme d’Israéliens ?

Le jour de l’enterrement de Béchir est aussi le jour de l’entrée à Beyrouth-Ouest de l’armée israélienne. Les explosions se rapprochent de l’immeuble où nous sommes ; finalement, tout le monde descend à l’abri, dans une cave. Des ambassadeurs, des médecins, leurs femmes, les filles, un représentant de l’ONU au Liban, leurs domestiques.
– Carlos, apportez-moi un coussin.
– Carlos, mes lunettes.
– Carlos, un peu d’eau.

Les domestiques, car eux aussi parlent français, sont acceptés dans l’abri. Il faut peut-être aussi les sauvegarder, leurs blessures, leur transport à l’hôpital ou au cimetière, quelle affaire !

Il faut bien savoir que les camps palestiniens de Chatila et de Sabra, c’est des kilomètres et des kilomètres de ruelles très étroites – car, ici, même les ruelles soin si maigres, si squelettiques parfois que deux personnes ne peuvent avancer que si l’une marche de profil – encombrées de gravats, de parpaings, de briques, de guenilles multicolores et sales, et la nuit, sous la lumière des fusées israéliennes qui éclairaient les camps, quinze ou vingt tireurs, même bien armés, n’auraient pas réussi à faire cette boucherie. Les tueurs ont opéré, mais nombreux, et probablement des escouades de tortionnaires qui ouvraient des crânes, tailladaient des cuisses, coupaient des bras, des mains et des doigts, traînaient au bout d’une corde des agonisants entravés, des hommes et des femmes vivant encore puisque le sang a longtemps coulé des corps, à tel point que je ne pus savoir qui, dans le couloir d’une maison, avait laissé ce ruisseau de sang séché, du fond du couloir où était la mare jusqu’au seuil où il se perdait dans la poussière. Était-ce un Palestinien ? Une femme ? Un phalangiste dont on avait évacué le corps ?

De Paris, surtout si l’on ignore la topographie des camps, on peut en effet douter de tout. On peut laisser Israël affirmer que les journalistes de Jérusalem furent les premiers à annoncer le massacre. En direction des pays arabes et en langue arabe comment le dirent-ils ? En langue anglaise et en français, comment ? Et précisément quand ? Quand on songe aux précautions dont on s’entoure en Occident dès qu’on constate un décès suspect, les empreintes, l’impact des balles, les autopsies et contre-expertises ! A Beyrouth, à peine connu le massacre, l’armée libanaise officiellement prenait en charge les camps et les effaçait aussitôt, les ruines des maisons comme celles des corps. Qui ordonna cette précipitation ? Après pourtant cette affirmation qui courut le monde : chrétiens et musulmans se sont entre-tués, et après que les caméras eurent enregistré la férocité de la tuerie.

L’hôpital de Acca occupé par les Israéliens, en face d’une entrée de Chatila, n’est pas à deux cents mètres du camp, mais à quarante mètres. Rien vu, rien entendu, rien compris ?

Car c’est bien ce que déclare Begin à la Knesset : « Des non-juifs ont massacré des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? »

Interrompue un moment ma description de Chatila doit se terminer. Voici les morts que je vis en dernier, le dimanche, vers deux heures de l’après-midi, quand la Croix-Rouge internationale entrait avec ses bulldozers. L’odeur cadavérique ne sortait ni d’une maison ni d’un supplicié : mon corps, mon être semblaient l’émettre. Dans une rue étroite, dans un redan de mur en arête, j’ai cru voir un boxeur noir assis par terre, rieur, étonné d’être K.O. Personne n’avait eu le courage de lui fermer les paupières, ses yeux exorbités, de faïence très blanche, me regardaient. Il paraissait déconfit, le bras levé, adossé à cet angle du mur. C’était un Palestinien, mort depuis deux ou trois jours. Si je l’ai pris d’abord pour un boxeur nègre, c’est que sa tête était énorme, enflée et noire, comme toutes les têtes et tous les corps, qu’ils soient au soleil ou à l’ombre des maisons. Je passai près de ses pieds. Je ramassai dans la poussière un dentier de mâchoire supérieure que je posai sur ce qui restait des montants d’une fenêtre. Le creux de sa main tendue vers le ciel, sa bouche ouverte, l’ouverture de son pantalon où manquait la ceinture : autant de ruches où les mouches se nourrissaient.

Je franchis un autre cadavre, puis un autre. Dans cet espace de poussière, entre les deux morts, il y avait enfin un objet très vivant, intact dans ce carnage, d’un rose translucide, qui pouvait encore servir : la jambe artificielle, apparemment en matière plastique, et chaussée d’un soulier noir et d’une chaussette grise. En regardant mieux, il était clair qu’on l’avait arrachée brutalement à la jambe amputée, car les courroies qui habituellement la maintenaient à la cuisse, toutes étaient rompues.

Cette jambe artificielle appartenait au deuxième mort. Celui de qui je n’avais vu qu’une jambe et un pied chaussé d’un soulier noir et d’une chaussette grise.

Dans la rue perpendiculaire à celle où j’ai laissé les trois morts, il y en avait un autre. Il ne bouchait pas complètement le passage, mais il se trouvait couché au début de la rue, de sorte que je dus le dépasser et me retourner pour voir ce spectacle : assis sur une chaise, entourée de femmes et d’hommes encore jeunes qui se taisaient, sanglotait une femme – vêtements de femme arabe – qui me parut avoir seize ou soixante ans. Elle pleurait son frère dont le corps barrait presque la rue. Je vins près d’elle. Je regardai mieux. Elle avait une écharpe nouée sous le cou. Elle pleurait, elle se lamentait sur la mort de son frère, à côté d’elle. Son visage était rose – un rose d’enfant, à peu près uniforme, très doux, tendre – mais sans cils ni sourcils, et ce que je croyais rose n’était pas l’épiderme mais le derme bordé par un peu de peau grise. Tout le visage était brûlé. Je ne puis savoir par quoi, mais je compris par qui.

Aux premiers morts, je m’étais efforcé de les compter. Arrivé à douze ou quinze, enveloppé par l’odeur, par le soleil, butant dans chaque ruine, je ne pouvais plus, tout s’embrouillait.

Des maisons éventrées et d’où sortent des édredons, des immeubles effondrés, j’en ai vu beaucoup, avec indifférence, en regardant ceux de Beyrouth-Ouest, ceux de Chatila je voyais l’épouvante. Les mots, qui me sont généralement très vite familiers, amicaux même, en voyant ceux des camps je ne distinguais plus que la haine et la joie de ceux qui les ont tués. Une fête barbare s’était déroulée là : rage, ivresse, danses, chants, jurons, plaintes, gémissements, en l’honneur des voyeurs qui riaient au dernier étage de l’hôpital de Acca.

Avant la guerre d’Algérie, en France, les Arabes n’étaient pas beaux, leur dégaine était lourde, traînassante, leur gueule de travers, et presque soudainement la victoire les embellit, mais déjà, un peu avant qu’elle soit aveuglante, quand plus d’un demi-million de soldats français s’éreintaient et crevaient dans les Aurès et dans toute l’Algérie un curieux phénomène était perceptible, à l’oeuvre sur le visage et dans le corps des ouvriers arabes : quelque chose comme l’approche, le pressentiment d’une beauté encore fragile mais qui allait nous éblouir quand leurs écailles seraient enfin tombées de leur peau et de nos yeux. Il fallait accepter l’évidence qu’ils s’étaient libérés politiquement pour apparaître tels qu’il fallait les voir, très beaux. De la même façon, échappés des camps de réfugiés, échappés à la morale et à l’ordre des camps, à une morale imposée par la nécessité de survivre, échappés du même coup à la honte, les feddayin étaient très beaux ; ci comme celte beauté était nouvelle, c’est-à-dire neuve, c’est-à-dire naïve, elle était fraîche, si vive qu’elle découvrait immédiatement ce qui la mettait en accord avec toutes les beautés du monde s’arrachant à la honte.

Beaucoup de macs algériens, qui traversaient la nuit de Pigalle, utilisaient leurs atouts au profil de la révolution algérienne. La vertu était là aussi. C’est, je crois, Hannah Arendt qui distingue les révolutions selon qu’elles envisagent la liberté ou la vertu – donc le travail. Il faudrait peut-être reconnaître que les révolutions ou les libérations se donnent – obscurément – pour fin de trouver ou retrouver la beauté, c’est à dire l’impalpable, innommable autrement que par ce vocable. Ou plutôt non par la beauté entendons une insolence rieuse que narguent la misère passée, les systèmes et les hommes responsables de la misère et de la honte, mais insolence rieuse qui s’aperçoit que l’éclatement, hors de la honte, était facile.

Mais, dans cette page, il devait être question surtout de ceci : une révolution en est-elle une quand elle n’a pas fait tomber des visages et des corps la peau morte qui les avachissait. Je ne parle pas d’une beauté académique, mais de l’impalpable – innommable – joie des corps, des visages, des cris, des paroles qui cessent d’elle mornes, je veux dire une joie sensuelle et si forte qu’elle veut chasser tout érotisme.

*
* * *

Me revoici à Ajloun, en Jordanie, puis à Irbid. Je retire ce que je crois être un de mes cheveux blancs tombé sur mon chandail et je le pose sur un genou de Hamza, assis près de moi. Il le prend entre le pouce, le majeur, le regarde sourit, le met dans la poche de son blouson noir, y appuie sa main en disant ;
– Un poil de la barbe du Prophète vaut moins que ça.

Il respire un peu plus large et reprend :
– Un poil de la barbe du prophète ne vaut pas plus que ça.
Il n’avait que vingt-deux ans, sa pensée bondissait à l’aise très au-dessus des Palestiniens de quarante ans, mais il avait déjà sur lui les signes – sur lui : sur son corps, dans ses gestes – qui le rattachaient aux anciens.
Autrefois les laboureurs se mouchaient dans leurs doigts. Un claquement envoyait la morve dans les ronces. Ils se passaient sous le nez leurs manches de velours côtelé qui, au bout d’un mois, était recouverte d’une légère nacre. Ainsi les feddayin. Ils se mouchaient comme les marquis, les prélats prisaient : un peu voûtés. J’ai fait la même chose qu’eux, qu’ils m’ont apprise sans s’en douter.

Et les femmes ? Jour et nuit broder les sept robes (une par jour de la semaine) du trousseau de fiançailles offert par un époux généralement âgé choisi par la famille, éveil affligeant. Les jeunes Palestiniennes devinrent très belles quand elles se révoltèrent contre le père et cassèrent leurs aiguilles et les ciseaux à broder. C’est sur les montagnes d’Ajloun, de Sait et d’Irbid, sur les forêts elles-mêmes que s’était déposée toute la sensualité libérée par la révolte et les fusils, n’oublions pas les fusils : cela suffisait, chacun était comblé. Les feddayin sans s’en rendre compte – est-ce vrai ? – mettaient au point une beauté neuve : la vivacité des gestes et leur lassitude visible, la rapidité de l’oeil et sa brillance, le timbre de la voix plus claire s’alliaient à la promptitude de la réplique et à sa brièveté. A sa précision aussi. Les phrases longues, la rhétorique savante et volubile, ils les avaient tuées.

A Chatila, beaucoup sont morts et mon amitié, mon affection pour leurs cadavres pourrissants était grande aussi parce que je les avais connus. Noircis, gonflés, pourris par le soleil et la mort, ils restaient des feddayin.
Vers les deux heures de l’après-midi, dimanche, trois soldats de l’armée libanaise, fusil pointé, me conduisirent à une jeep où somnolait un officier. Je lui demandai :
– Vous parlez français ?
– English.
La voix était sèche, peut-être parce que je venais de la réveiller en sursaut.
Il regarda mon passeport. Il dit, en français :
– Vous venez de là-bas ? (Son doigt montrait Chatila.)
– Oui.
– Et vous avez vu ?
– Oui.
– Vous allez l’écrire ?
– Oui.
Il me rendit le passeport. Il me fit signe de partir. Les trois fusils s’abaissèrent. J’avais passé quatre heures à Chatila. Il restait dans ma mémoire environ quarante cadavres. Tous – je dis bien tous – avaient été torturés, probablement dans l’ivresse, dans les chants, les rires, l’odeur de la poudre et déjà de la charogne.

Sans doute j’étais seul, je veux dire seul Européen (avec quelques vieilles femmes palestiniennes s’accrochant encore à un chiffon blanc déchiré ; avec quelques jeunes feddayin sans armes) mais si ces cinq ou six êtres humains n’avaient pas été là et que j’ai découvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu fou. Ou l’ai-je été ? Cette ville en miettes et par terre que j’ai vue ou cru voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu ?

Je n’avais exploré, et mal, que le vingtième de Chatila et de Sabra, rien de Bir Hassan, et rien de Bourj et de Barajné.

*
* * *

Ce n’est pas à mes inclinaisons que je dois d’avoir vécu la période jordanienne comme une féerie. Des Européens et des Arabes d’Afrique du Nord m’ont parlé du sortilège qui les avait tenus là-bas. En vivant cette longue poussée de six mois, à peine teintée de nuit pendant douze ou treize heures, j’ai connu la légèreté de l’événement, l’exceptionnelle qualité des feddayin, mais je pressentais la fragilité de l’édifice. Partout, où l’armée palestinienne en Jordanie s’était regroupée – prés du Jourdain – il y avait des postes de contrôle où les feddayin étaient si sûrs de leurs droits et de leur pouvoir que l’arrivée d’un visiteur, de jour ou de nuit, à l’un des postes de contrôle, était l’occasion de préparer du thé, de parler avec des éclats de rire et de fraternels baisers (celui qu’on embrassait partait cette nuit, traversait le Jourdain pour poser des bombes en Palestine, et souvent ne revenait pas). Les seuls îlots de silence étaient les villages jordaniens : ils la bouclaient. Tous les feddayin paraissaient légèrement soulevés du sol comme par un très subtil verre de vin ou la goulée d’un peu de hachich. C’était quoi ? La jeunesse insouciante de la mort et qui possédait, pour tirer en l’air, des armes tchèques et chinoises. Protégés par des armes qui pétaient si haut, les feddayin ne craignaient rien.

Si quelque lecteur a vu une carte géographique de la Palestine et de la Jordanie, il sait que le terrain n’est pas une feuille de papier. Le terrain, au bord du Jourdain, est très en relief. Toute cette équipée aurait dû porter en sous-titre « Songe d’une nuit d’été » malgré les coups de gueule des responsables de quarante ans. Tout cela était possible à cause de la jeunesse, du plaisir d’être sous les arbres, de jouer avec des armes, d’être éloigné des femmes, c’est-à-dire d’escamoter un problème difficile, d’être le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la révolution, d’avoir l’accord de la population des camps, d’être photogénique quoi qu’on fasse, peut-être de pressentir que cette féerie à contenu révolutionnaire serait d’ici peu saccagée : les feddayin ne voulaient pas le pouvoir, ils avaient la liberté.

Au retour de Beyrouth, à l’aéroport de Damas, j’ai rencontré de jeunes feddayin, échappés de l’enfer israélien. Ils avaient seize ou dix-sept ans : ils riaient, ils étaient semblables à ceux d’Ajloun. Ils mourront comme eux. Le combat pour un pays peut remplir une vie très riche, mais courte. C’est le choix, on s’en souvient, d’Achille dans l’Iliade.

JEAN GENET

Revue d’études Palestiniennes n°6 Hiver 1983




Photo : Mahmoud Hossain Opu/Al-Jazeera

Le génocide du peuple Rohingya : intérêts pétroliers, démocratie en échec et faux prophètes

Ramzy BaroudDans une certaine mesure, Aung San Suu Kyi a joué le rôle du faux prophète. Glorifiée par l’Occident depuis de nombreuses années, elle a été présentée comme une « icône de la démocratie » parce qu’elle s’était opposée au gouvernement de son pays, la Birmanie, au moment où une coalition occidentale dirigée par les États-Unis isolait Rangoon à cause de son alliance avec la Chine.

Aung San Suu Kyi a joué son rôle comme prévu, en gagnant l’approbation de la Droite et l’admiration de la Gauche. Et pour le service rendu, elle a remporté un prix Nobel de la paix en 1991. Elle a rejoint le groupe envié des « Aînés » et a été promue par beaucoup dans les médias et gouvernements, comme une figure héroïque à imiter.

Hillary Clinton l’a décrite comme une « femme extraordinaire ». L’itinéraire de la « Lady » birmane va de la paria politique dans son pays – où elle avait été placée en résidence surveillée pendant 15 ans – jusqu’au triomphe après qu’elle soit devenue la première dirigeante de la Birmanie après une élection multipartite en 2015. Depuis lors, elle a visité de nombreux pays, dîné avec des reines et des présidents, fait des discours mémorables, reçu des récompenses, tout en redorant sciemment l’image de l’armée très brutale à laquelle elle s’était opposée au fil des ans. (Même aujourd’hui, l’armée birmane a un pouvoir proche du veto sur tous les aspects de la conduite du pays).


Les Rohingyas fuient les massacres perpétrées par l’armée birmane

Mais la grande « humaniste » semble avoir manqué d’intégrité alors que son gouvernement, son armée et sa police commençaient à mener une vaste opération de nettoyage ethnique qui visait les « gens les plus opprimés sur terre », les Rohingyas. Ces gens sans défense ont été soumis à un génocide brutal et systématique, dans un effort conjoint de l’armée, de la police et des nationalistes bouddhistes majoritaires de Birmanie.

Les ainsi-nommées « opérations de nettoyage » ont ces derniers mois tué des centaines de Rohingyas, poussant plus de 250 000 personnes en larmes, effrayées et affamées à s’échapper pour sauver leur vie de quelque manière possible. Des centaines de personnes en plus ont péri noyées en mer ou ont été chassées et tuées dans la jungle.

Armes israéliennes pour les criminels birmans

Des récits de meurtres et de mutilations rappellent ce qu’a dû endurer le peuple palestinien pendant la Nakba de 1948. Il n’est donc pas surprenant qu’Israël soit l’un des plus principaux fournisseurs d’armes de l’armée birmane. Malgré un embargo d’armes prolongé sur la Birmanie par de nombreux pays, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, insiste sur le fait que son pays n’a pas l’intention d’arrêter ses expéditions d’armes au si méprisable régime de Rangoon, lequel utilise activement ces armes contre ses propres minorités, non seulement les musulmans dans l’état occidental de Rakhine mais aussi contre les chrétiens dans le nord.

L’un des envois israéliens a été annoncé en août 2016 par la société israélienne TAR Ideal Concepts. L’entreprise a fièrement souligné que ses fusils Corner Shot sont déjà utilisés de manière opérationnelle par les militaires birmans.


Les Rohingyas qui parviennent au Bengladesh manquent de tout…

L’histoire d’Israël regorge d’exemples de soutien à des juntes brutales et des régimes autoritaires, mais pourquoi tous ceux qui se prétendent les gardiens de la démocratie restent-ils silencieux à propos du du bain de sang en Birmanie ?

Près d’un quart de la population Rohingya a déjà été chassée de chez elle depuis octobre dernier. Le reste pourrait suivre dans un proche avenir, rendant ainsi le crime collectif presque irréversible.

Aung San Suu Kyi n’a même pas eu le courage moral d’adresser quelques mots de sympathie aux victimes. Au lieu de cela, elle n’a su que faire une déclaration qui n’engage à rien : « nous devons nous occuper de tous ceux qui sont dans notre pays ». Entre-temps, son porte-parole et d’autres seconds couteaux ont lancé une campagne de haine contre les Rohingyas, les accusant de brûler leurs propres villages, de fabriquer leurs propres histoires de viol… se référant aux Rohingyas qui osent résister comme à des « jihadistes » dans l’espoir de lier le génocide en cours avec l’infecte campagne de l’Occident visant à diffamer les musulmans partout dans le monde.

Mais les rapports bien documentés nous donnent plus qu’un aperçu de la terrible réalité vécue par les Rohingyas. Un récent rapport des Nations Unies détaille le récit d’une femme, dont le mari a été tué par des soldats dans ce que l’ONU a qualifié d’attaques « systématiques et à grande échelle » qui « constituent très probablement des crimes contre l’humanité« .

« Cinq d’entre eux m’ont enlevé mes vêtements et m’ont violée », a déclaré la femme en deuil. « Mon fils de huit mois a pleuré de faim alors qu’ils étaient dans ma maison parce qu’il voulait que je l’allaite. Afin de le faire taire, ils l’ont tué avec un couteau ».

En fuyant les réfugiés se sont rendus au Bangladesh dans ce qui est un voyage de cauchemar. On a parlé de meurtres d’enfants, de viols des femmes et de l’incendie des villages. Certains de ces récits ont été confirmés par des images satellitaires fournies par Human Rights Watch, montrant des villages effacés de la carte dans tout l’État.

Encore et toujours le pétrole

Certes, l’horrible destin du peule Rohingya n’est pas entièrement nouveau. Mais ce qui rend la situation tellement dramatique, c’est que l’Occident est maintenant pleinement du côté du gouvernement qui commet ces actes atroces.

Et il y a une raison pour cela : le pétrole.

Rapportant de Ramree Island, Hereward Holland a parlé de la « chasse au trésor caché du Myanmar (Birmanie) ».

Des dépôts massifs de pétrole restés inexploités suite à des décennies de boycott occidental contre le pouvoir de la junte, sont maintenant disponibles aux plus offrants. C’est une débauche d’affaires pétrolières et tous sont invités. Shell, ENI, Total, Chevron et bien d’autres investissent de grosses sommes pour exploiter les ressources naturelles du pays, tandis que les Chinois – qui ont dominé l’économie de la Birmanie pendant de nombreuses années – sont lentement refoulés.

En effet, la rivalité pour s’attribuer les richesse inexploitée de la Birmanie est à son apogée. C’est cette richesse – et la nécessité de saper le statut de superpuissance de la Chine en Asie – qui a ramené l’Occident sur le devant de la scène, mettant en place Aung San Suu Kyi comme leader dans un pays qui n’a jamais changé fondamentalement mais s’est refait une image pour ouvrir la voie au retour de la « grosse industrie pétrolière »

Cependant, les Rohingya en paient le prix.

Les Rohingyas sont les propriétaires naturels de leur terre ancestrale

Ne laissez pas la propagande officielle birmane vous induire en erreur. Les Rohingyas ne sont pas des étrangers, des intrus ou des immigrants en Birmanie.

Le royaume d’Arakan remonte au 8ème siècle. Dans les siècles qui ont suivi, les habitants de ce royaume ont connu et embrassé l’islam graĉe aux commerçants arabes et, avec le temps, la région est devenue majoritairement musulmane. Arakan est l’État de Rakhine de la Birmanie d’aujourd’hui, où vit la plus grande partie des 1,2 million de Rohingyas estimés.

La fausse idée selon laquelle les Rohingyas sont des étrangers a commencé à être propagée en 1784 lorsque le roi birman a conquis Arakan et a forcé des centaines de milliers de ses habitants à fuir. Beaucoup de ceux qui ont été expulsés de leurs maisons vers le Bengale étaient finalement revenus.

Les attaques contre les Rohingyas et les tentatives constantes de les expulser de Rakhine se sont suivies sur plusieurs périodes de l’histoire. Quelques exemples : suite à la défaite des forces britanniques stationnées en Birmanie face au Japon en 1942; en 1948 [année de l’indépendance de la Birmanie]; après le coup d’État fomentée par l’armée birmane en 1962; à la suite de la ainsi-nommée « Opération Dragon King » en 1977 quand la junte militaire a expulsé vers le Bangladesh, de leurs villages et par la force, plus de 200 000 Rohingyas, et ainsi de suite…

En 1982 le gouvernement militaire a adopté la loi sur la citoyenneté qui a privé la plupart des Rohingyas de leur citoyenneté, les déclarant illégaux dans leur propre pays.

La guerre contre les Rohingyas a recommencé en 2012. Chaque épisode, depuis lors, voyait un récit identique : des « affrontements entre villages » entre les bouddhistes et Rohingyas, se terminant le plus souvent par l’expulsion de dizaines de milliers de membres de ce dernier groupe de la baie de Bengale vers les jungles, et pour les survivants, vers les camps de réfugiés.

Silence et complicité internationale

Au milieu d’un silence international, seuls quelques personnages respectés comme le pape Francis ont parlé en faveur des Rohingyas, celui-ci dans une prière profondément émouvante diffusée en février dernier.

Les Rohingyas sont de « bonnes personnes », a déclaré le pape. « Ce sont des gens pacifiques, et ce sont nos frères et sœurs ». Son appel à la justice n’a jamais été entendu.

Les pays arabes et musulmans sont restés en grande partie silencieux malgré le tollé public pour que quelque chose soit entrepris pour mettre fin au génocide.

Rapportant de Sittwe, la capitale de Rakhine, l’ancien journaliste britannique Peter Oborne a décrit ce qu’il a vu dans un article publié par Daily Mail le 4 septembre:

« Il y a seulement cinq ans, environ 50 000 membres de population de la ville estimée à 180 000 habitants appartenaient à l’ethnie musulmane locale des Rohingyas. Aujourd’hui, ils sont moins de 3000. Et ils ne sont pas libres de circuler dans les rues. Ils sont entassés dans un petit ghetto entouré de barbelés. Des gardiens armés empêchent les visiteurs d’entrer – et ne permettront pas aux Rohingyas musulmans de partir ».

Cette réalité étant incontournable grâce à leurs nombreux émissaires sur le terrain, les gouvernements occidentaux ne connaissaient que trop bien ces faits incontestables. Mais ils veillaient à les ignorer.

Lorsque les sociétés américaines, européennes et japonaises se sont précipitées pour exploiter les trésors de la Birmanie, tout ce dont il était besoin était un signe d’approbation de la part du gouvernement américain. L’administration Barack Obama salua l’ouverture de la Birmanie, même avant les élections de 2015 qui ont amené au pouvoir Aung San Suu Kyi et sa Ligue Nationale pour la Démocratie.

Après cette date, la Birmanie est devenue une « success story » américaine de plus, bien sûr indifférente au fait qu’un génocide s’y déroulait depuis des années.

La violence en Birmanie est susceptible d’augmenter et d’atteindre d’autres pays de l’ASEAN, simplement parce que les deux principaux groupes ethniques et religieux dans ces pays sont constitués presque uniformément de bouddhistes et de musulmans.

Le retour triomphant des États-Unis et de l’Occident pour exploiter les richesse de la Birmanie, en même temps que la rivalité entre les États-Unis et les Chinois, sont susceptibles de compliquer encore plus la situation si l’ASEAN ne met pas fin à son dramatique silence et n’avance pas une stratégie déterminée pour faire pression sur la Birmanie afin de mettre un terme au génocide du peuple Rohingya.

Les peuples du monde entier doivent prendre position. Les communautés religieuses doivent s’exprimer. Les groupes de défense des droits de l’Homme doivent faire davantage pour documenter les crimes du gouvernement birman et obliger ceux qui leur fournissent des armes à rendre des comptes.

Le respecté évêque sud-africain Desmond Tutu a sévèrement admonesté Aung San Suu Kyi pour avoir fermé les yeux sur le génocide en cours.

C’est le moins que l’on pouvait attendre de l’homme qui s’est opposé à l’Apartheid dans son pays et a écrit ces mots célèbres : « Si vous êtes neutre dans des situations d’injustice, c’est que vous avez choisi le côté de l’oppresseur ».

Ramzy Baroud * Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine – Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest. Visitez son site personnel.

Articles du même auteur.

13 septembre 2017 – Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah




Photo : Ezz Zanoun/Al Jazeera

L’ONU accuse Israël de «dé-développer» la Palestine

Zena TahhanUn nouveau rapport examine les conséquences des 50 ans d’occupation israélienne des territoires palestiniens et de développement des colonies.

Un nouveau rapport de l’ONU a sévèrement condamné Israël pour le « dé-développement » et la « détérioration des conditions humanitaires » des territoires palestiniens de Jérusalem-Est, de Cisjordanie et de la bande de Gaza, provoqués par les 50 années d’occupation d’Israël.

Le rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), publié mardi, indique que la performance de l’économie palestinienne est « bien inférieure à ses potentialités », et que le chômage s’est maintenu à des niveaux rarement observés à l’échelle mondiale depuis la Grande dépression.

« 2017 marque le cinquantième anniversaire de l’occupation israélienne de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, dont Jérusalem-Est, l’occupation la plus longue de l’histoire récente. Pour le peuple palestinien, il s’agit de cinq décennies de récession économique, de destruction de son potentiel humain et de déni de son droit fondamental au développement, dans un engrenage dont il ne voit pas la fin », indique le rapport (voir en annexe les principales conclusions du rapport, ndt)

« Au lieu que la solution de deux États, prônée par les Nations Unies et la communauté internationale, se mette en place, l’occupation s’enracine de plus en plus, et son lourd tribut socio-économique a augmenté avec le temps ».


50 ans d’occupation de la Cisjordanie

Entre autres questions, le rapport passe en revue la baisse constante de la croissance du produit intérieur brut (PIB) au cours des deux dernières décennies, la contrainte de la dépendance économique de la Palestine à Israël, le vol de ressources naturelles palestiniennes et l’isolement de Gaza. Il réaffirme une conclusion antérieure selon laquelle l’économie palestinienne serait au moins deux fois plus substantielle sans l’occupation.

« La perte incessante de terres et de ressources naturelles provoquée par l’implantation des colonies et l’annexion de terres en Cisjordanie, ainsi que la fragmentation du marché et les restrictions imposées à l’importation par Israël, sont parmi les causes principales de la stagnation économique de la Palestine, note le rapport.

Les Palestiniens des territoires occupés n’ont plus le contrôle de leur économie depuis 1967, année depuis laquelle Israël occupe Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Bien que l’Autorité palestinienne (AP) ait été établie en 1994 dans l’espoir de créer un État et une économie palestinien indépendants, l’expansion des colonies israéliennes illégales et la construction du mur de séparation ont rendu cet objectif de plus en plus inaccessible.

Israël a également le contrôle direct de plus de 60 % de la Cisjordanie, y compris de la plus grande partie de ses ressources naturelles.

Toutes les colonies illégales d’Israël en Cisjordanie, environ 125, sont situées dans la zone C où vivent au moins 300 000 Palestiniens. Israël interdit la construction et le développement palestiniens dans environ 70 % de cette zone.

« La violence croissante de l’occupation engendre un double problème, car elle nie le droit du peuple palestinien à accéder à ses propres ressources naturelles et économiques, et elle décourage les donateurs de soutenir le développement de la Palestine du fait des retombées de plus en plus faibles de ce développement », indique le rapport de l’ONU.

Sami Abdel-Shafi, un consultant économique indépendant, parle du « tarissement des ressources humaines palestiniennes, dû au simple fait que les Palestiniens sont empêchés de faire ce qu’ils savent faire ».

« Il y a actuellement des centaines de milliers de personnes sans emploi et très peu de gens qui travaillent », a déclaré Abdel-Shafi à Al Jazeera. « Donc, même si le nombre des emplois augmentait, il n’y en aurait jamais assez pour répondre à la demande générée par la croissance démographique et pour donner du travail à tous les nouveaux diplômés qui arrivent sur le marché ».

L’économie des territoires palestiniens occupés dépend énormément de l’économie israélienne à laquelle elle est fortement intégrée du fait des dispositions du Protocole de Paris de 1994 signé par Israël et l’Organisation de libération de la Palestine.

Cet accord est un des facteurs qui empêche les Palestiniens de créer leurs propres outils de production pour concurrencer les produits israéliens. « Les agriculteurs palestiniens sont également confrontés à une concurrence déloyale du fait des importations subventionnées en provenance d’Israël et des colonies – qui s’élèvent à 500 millions de dollars par an, – sans compter que les entreprises israéliennes opèrent dans des conditions normales et bénéficient de toute une série de mesures gouvernementales de soutien » ajoute le rapport.


Le président du CICR appelle l’AP à annuler ses sanctions contre Gaza

Du fait des restrictions imposées par Israël à la circulation des marchandises et à l’accès aux biens dans les territoires occupés, la croissance économique du secteur privé est très limitée. Comme Israël continue de construire le mur de séparation et de confisquer des terres de Cisjordanie pour construire des colonies illégales, la région s’est morcelée en petites enclaves entourées de checkpoints, ce qui rend difficile le transport de marchandises ou de matières premières.

L’économie palestinienne a ainsi été contrainte de se transformer en une quantité de petits marchés locaux qui ne peuvent pas concurrencer les monopoles israéliens sur des biens de consommation comme les produits laitiers par ex. Et Israël est même parfois à l’origine de la destruction des fabriques palestiniennes.

À Gaza, qui est assiégé par Israël depuis plus d’une décennie, la situation est encore bien pire. Israël contrôle directement ce qui entre et sort du territoire, et il maintient les frontières fermées la plupart du temps.

« Avant 2007, Gaza exportait à l’international. Nous étions concurrentiels sur les marchés européens du meuble et des produits frais, en particulier des fraises. Je pense que, comparativement à 2007, Gaza n’exporte plus que 15 à 20 % de sa production – et ça, c’est quand tout va bien », a déclaré à al-Jazeera Mohammed Abu Jayyab, rédacteur en chef d’un journal d’information économique de Gaza.

Mais les analystes économiques rendent également le gouvernement du Hamas et l’AP de Cisjordanie responsables du coût élevé de la vie à Gaza.

« Personne n’est surpris qu’Israël, la puissance occupante, se comporte de cette manière, mais le gouvernement de Gaza, lui, devrait s’ingénier à adoucir le sort des Gazaouis », a déclaré Abu Jayyab, en précisant que le Hamas utilise l’excuse de la sécurité, de l’éducation publique et de la santé pour lever de lourds impôts.

Le conflit entre les deux principaux partis politiques palestiniens, le Hamas et le Fatah a aggravé la situation. Récemment, l’AP, dirigée par le mouvement Fatah, a demandé à Israël de diminuer l’approvisionnement en électricité de Gaza pour forcer le Hamas à renoncer au contrôle de l’enclave.

Pour Abdel-Shafi, on ne sauvera pas l’économie palestinienne sans résoudre le conflit politique.

« L’AP doit rechercher une solution politique afin que l’économie palestinienne puisse se développer. Les querelles entre la Cisjordanie et Gaza font le jeu du gouvernement israélien qui cherche à nous diviser », a-t-il déclaré.

« Actuellement, les Palestiniens vivent en mode survie. Ils ne se développent pas comme ils le devraient. Aucune solution ne sera pérenne tant que la question politique ne sera pas résolue, que ce soit en ce qui concerne le désaccord interne aux Palestiniens ou le conflit entre les Palestiniens et Israël ».

Annexe :

Principales conclusions du rapport.

– La population des colonies israéliennes augmente en nombre plus rapidement que la population palestinienne; le nombre actuel de colons se situe entre 600 000 et 750 000
– 10% de la population active palestinienne travaille en Israël et dans les colonies
– Le taux de chômage s’élève à 42% à Gaza et à 18% en Cisjordanie
– En 2016, les importations en provenance d’Israël dans les territoires palestiniens occupés ont dépassé les exportations vers Israël de 2,6 milliards de dollars
– Depuis 1995, le PIB à Gaza a diminué de 23%
– Les restrictions imposées par Israël à l’importation d’engrais augmentent de 28,6 millions de dollars le coût de la production agricole
– Le soutien des donateurs à l’économie palestinienne a chuté de 38 % entre 2014 et 2016

* Zena al-Tahhan est journaliste à Al Jazeera. Elle couvre principalement le monde arabe, avec une spécialisation sur les pays du Levant. Avant de rejoindre Al Jazeera, Zena était journaliste indépendante basée à Jérusalem. Suivez Zena Tahhan sur Twitter : @Zenatahhan

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12 septembre 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet