Le Chanteur de Gaza : un Palestinien à Hollywood

mercredi 13 septembre 2017 / 5h:26
Photo : Kais Attalah - Allociné
Scène du film - Photo : Kais Attalah - Allociné
Rosa LlorensAprès Omar (2013), on se réjouissait de voir un nouveau film d’HanyAbu-Assad. Mais le miracle d’Omar, qui tenait à ses conditions de financement (une production presque à 100% palestinienne), ne s’est pas reproduit.

Bien qu’il soit donné comme un film palestinien (mais égyptien selon CinEmotions), Le Chanteur est une co-production internationale : si on y retrouve le Palestinien Baher Agbariya (déjà à l’œuvre pour Paradise now et Omar), y figurent aussi les Pays-Bas (pays où réside HAA), l’Égypte, les Émirats Arabes Unis, le Qatar.

Dommage que la production ne soit pas indiquée de façon aussi détaillée que la liste des acteurs (ainsi, le producteur Jaafar Ali reste mystérieux : il apparaît dans Wikipédia comme de « nationalité indéfinie »), cela donnerait des pistes indispensables pour l’interprétation des films ; on peut rappeler l’affaire de Five broken cameras, présenté comme un film palestinien, mais en réalité financé, et même tourné, par des Israéliens (c’était un faux grossier, puisque le Palestinien qui était censé filmer la résistance de villageois palestiniens apparaissait en train de filmer : c’est donc qu’il y avait une caméra derrière la sienne !).

Néanmoins, il est évident que le caractère international du film a massivement influé sur sa nature. Il est composé de deux parties très différentes (la vocation enfantine de Mohammed, et sa participation, une fois adulte, au concours Arab Idol) ; mais s’il manque d’unité dans le scénario, ses deux parties sont toutefois unifiées par le respect des codes et valeurs hollywoodiens.

Dans la partie Enfance, Mohammed fait de la musique, avec des instruments de fortune, dans un groupe dont l’élément moteur est sa soeur Nour : cet élément du récit va permettre d’introduire les thèmes de la théorie du genre. Comme dans tous ces films qui veulent nous persuader que les filles ne rêvent que de devenir footballeuses ou boxeuses (et les garçons danseurs en tutu), Nour est un garçon manqué qui court aussi vite que les garçons, plus bagarreuse et casse-cou qu’eux.

De ce point de vue, Le Chanteur semble une réplique qatarie au film saoudien Wadjda (2012) où une fillette tombe en extase devant un vélo et s’ingénie à gagner de l’argent pour acquérir le vélo et montrer à son copain qu’elle peut le battre à la course. Cette double morale (respect des traditions régissant le comportement des femmes à l’intérieur, diffusion d’une image moderniste à l’extérieur par le cinéma) laisse perplexe : s’agit-il seulement d’une propagande hypocrite, ou cela traduit-il les désirs secrets des dirigeants qataris ou saoudiens (boire du whisky en public pendant le Ramadan, aller ouvertement voir un porno dans une salle de cinéma…) ? Mais le rôle idéologique de Nour ne s’arrête pas là : elle a un leitmotiv : « Je triompherai et je changerai le monde ». Peu importe les conditions matérielles, la volonté de réussite individuelle surmonte tous les obstacles (voir : le cireur de chaussures ou crieur de journaux qui devient Rockefeller).

Dans les comptes-rendus du film, une expression revient : les héros « prennent leur destin en main », typiquement occidentale et libérale, et même provocatrice quand on pense que pour un musulman la volonté de Dieu est au-dessus de tout. Nour serine ce slogan à son frère (« Répète après moi », « encore une fois », « plus fort »), car elle juge son talent vocal bien supérieur aux talents musicaux du reste du groupe ; celui-ci n’a pas d’autre rôle que de mettre en valeur Mohammed, quand il se sera distingué, il devra l’abandonner à son sort.

Bref, Nour a parfaitement intégré non seulement les techniques du coaching mental, mais aussi les principes de l’individualisme américain, posant ainsi les bases idéologiques du film. Aussi, quand elle meurt, on se sent soulagé (malgré les tonnes de pathos que déverse l’épisode de sa maladie et de son agonie) : exit le petit commissaire politique en jupons (c’est une image, puisqu’elle ne porte que des pantalons).

La deuxième partie laisse perplexe : c’est ici que l’histoire de Mohammed est censée prendre une envergure collective, puisqu’il devient l’idole du monde arabo-musulman, et tout spécialement palestinien. Mais les codes hollywoodiens qui structurent la deuxième comme la première partie parasitent le message affiché : il y a décalage entre les scènes montrant l’enthousiasme des Palestiniens dans les rues de Gaza et celles où Mohammed chante (on aurait aimé que la chanson de la finale : « Brandis le keffieh » -curieusement traduit sur un site -Wikipédia ?- par : « lève le cache-col »- soit sous-titrée) ou, entre les diverses étapes du concours, se livre à ses états d’âme (angoisse, découragement, poids des responsabilités) ; au lieu que Mohammed symbolise la fierté du peuple palestinien et sa revanche collective, on se demande si celui-ci ne sert pas plutôt de faire-valoir au chanteur et ne symbolise pas son triomphe individuel.

La dimension collective du film est tout aussi ambiguë dans le traitement du contexte politique : l’un des membres du groupe musical l’abandonne pour devenir militant du Hamas : il est alors traité selon les clichés habituels et présenté comme antipathique (revêche, fanatique, rétrograde) ; mais, en même temps, on se demande si son engagement et sa condamnation de la musique ne sont pas dus à un dépit amoureux (amoureux dans son enfance de Nour, il a été éconduit sans ménagements par elle), et cet élément permettra la réconciliation finale : lorsque, au passage de la frontière, il surgit pour barrer la route à Mohammed, il suffira à celui-ci de rappeler le souvenir de Nour pour qu’ils se tombent dans les bras l’un de l’autre et qu’il puisse passer en Égypte avec la bénédiction du Hamas. Les dissensions politiques se dissolvent donc dans la bonne volonté de « tous les gars du monde » se donnant la main.

C’est sans doute un résultat de la production internationale du film : il fallait trouver un terrain d’entente entre Qatar et Égypte d’al-Sissi (au pouvoir comme ministre depuis l’été 2013). L’Égypte a d’ailleurs le beau rôle dans le film : lors des auditions au Caire, les présentateurs d’Arab Idol montrent de façon hyperbolique leur émotion d’accueillir un jeune Palestinien et leur solidarité avec

Gaza ; pourtant, au même moment, l’Égypte gardait fermés les tunnels qui avaient permis à Gaza d’éviter l’asphyxie. Le concours musical permet donc aux pays arabes de se donner bonne conscience à peu de frais. (Il semble qu’ils y aient pris goût : en février 2017, La Croix annonçait la victoire, au concours Arab Idol, d’un deuxième Palestinien, chrétien cette fois, natif de Bethléem, Yacoub Shaheen, qui dénonça aussitôt… un génocide commis en 1915 par les Turcs contre des Chrétiens syriaques et assyriens : les chanteurs palestiniens peuvent être mis à toutes les sauces).

Le Chanteur de Gaza fonctionne donc selon tous les codes hollywoodiens, au point que la forme corrompt le message affiché (le soutien à un symbole palestinien) : c’est un feel good movie qui nous noie dans les bons sentiments et fait apparaître les images de la réalité (les ruines de Gaza après les bombardements israéliens de l’été 2014) comme une simple toile de fond pour une success story.

On n’en veut pas pour autant à HAA : il serait dommage qu’un grand réalisateur ne puisse pas tourner, et cela implique de jongler avec toutes sortes de sources de financement. En outre, HAA veut faire, non des films d’esthète, mais des films pour le grand public, pour assurer à la Palestine une plus grande présence médiatique. Toutefois, cet objectif ne peut être rempli qu’en trouvant un équilibre entre le caractère populaire du film (l’aspect thriller d’Omar) et le fond (l’histoire et son sens). Malheureusement, Le Chanteur donne beau jeu aux critiques : pour Télérama, il cherche à susciter « un émerveillement un peu simple »; pour Le Monde, le film suit trop docilement les codes de Hollywood, aggravés par « quelques clins d’œil aux débordements sentimentaux des comédies musicales égyptiennes » ; pour les Inrocks, le suspense (Mohammed gagnera-t-il le concours ?) « paraît dérisoire face aux enjeux géopolitiques et humains ».

Il semble (source : al bawaba) qu’HAA participe à un projet pour donner une réponse à American Sniper, en prenant pour héros le sniper irakien présenté par Clint Eastwood comme le méchant : espérons que le résultat sera plus percutant que le sirupeux Chanteur de Gaza.

* Rosa Llorens est née à Barcelone en 1955, elle a la double nationalité française et espagnole. Elle est normalienne, professeur de Lettres classiques, et enseigne la culture générale en classe Prépa commerciale. Elle écrit des critiques de films pour divers sites.

8 septembre 2017 – Communiqué par l’auteure.

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