Combattre l’occupation grâce à l’étude du cosmos

vendredi 17 février 2017 / 6h:19
Photo : Ezz Zanoun/Al Jazeera
Le siège israélien, vieux d'une dizaine d'années, imposé à la bande de Gaza, a créé de nombreux défis pour Baraka et ses étudiants - Photo : Ezz Zanoun/Al Jazeera
Ylenia GostoliVivre dans ce qui a été nommé la plus grande prison à ciel ouvert du monde, n’a pas dissuadé l’astrophysicien Suleiman Baraka de tourner son regard vers le cosmos.

« L’astronomie est la science du tout. Quand vous étudiez l’astronomie, c’est vous-même que vous étudiez, parce que vous faites partie de ce cosmos », nous a déclaré Suleiman Baraka à Al Jazeera depuis son laboratoire à l’Université Al-Aqsa de Gaza, qu’il partage avec deux doctorants.

Les papiers et les livres sont empilés à côté de plusieurs ordinateurs disposés en demi-cercle. Un tableau blanc est recouvert de formules rapidement rédigées, tandis que des affiches d’objets célestes sont accrochées aux murs, et deux télescopes attendent d’être déballés à proximité.

Bien que modeste, le petit Centre d’astronomie et de sciences spatiales vise à imposer la Palestine sur la carte pour les activités de recherche.

« Parce que nous n’avons pas de laboratoires avancés, nos étudiants pratiquent beaucoup la théorie, et ils sont très forts dans cette spécialité. J’ai même un étudiant qui a publié un livre, » nous dit Baraka, qui est âgé de 52 ans.

Ses propres travaux de recherche, qui lui ont valu une collaboration prestigieuse avec des scientifiques français, consiste à étudier des événements atypiques dans la magnétosphère, la zone située dans le champ magnétique terrestre.

Baracka, titulaire de la chaire d’astrophysique palestinienne pour l’UNESCO, a apporté en 2010 le premier télescope dans Gaza – un don de l’IAU [International Astronomical Union]. Depuis lors, l’Université de Birzeit en Cisjordanie occupée a également équipé son département.

« Je ne peux pas travailler aux normes américaines alors que je suis pris au piège, comme un prisonnier, dans Gaza », a déclaré Baraka, qui s’est vu interdire de quitter la bande de Gaza pour entrer en Israël et en Cisjordanie occupée, il y a déjà trente ans. « Le 16 décembre 1987, c’est la dernière fois que j’ai traversé [le barrage militaire d’]Erez. »

Le blocus israélien de la bande de Gaza, qui dure depuis une décennie, a sérieusement réduit la liberté de circulation des deux millions de citoyens du territoire, qui doivent obtenir des autorisations israéliennes, palestiniennes et jordaniennes pour s’en extraire. Des milliers de Palestiniens à Gaza ont par conséquent manqué des possibilités d’étudier, d’échanger, de travailler.

Selon le Centre juridique de Gisha pour la liberté de circulation, les restrictions sur les déplacements se sont aggravées en 2016, en dépit d’une certaine détente au poste frontalier de Rafah avec L’Égypte au cours des derniers mois de l’année écoulée.

« La dernière fois que je suis allé aux États-Unis pour travailler pour la NASA, il m’a fallu sept mois pour partir et deux mois pour revenir en attendant que la frontière s’ouvre », a déclaré Baraka.

Mais le conflit avec Israël lui a coûté beaucoup plus que cela : son fils de 12 ans, Ibrahim, a été tué dans une frappe aérienne israélienne pendant la guerre de 2008-2009 sur Gaza. Baraka a commencé plus tard à donner des leçons d’astronomie aux camarades de classe de son fils, voulant surmonter le terrible sentiment de perte qui était le sien.

« J’ai commencé à enseigner à ses camarades de classe la science et la paix, pas la guerre et la vengeance », nous dit Baraka.

« Parce que vous, moi et tout le monde… nous pouvons facilement mourir pour une idée ou un principe, mais le plus dur est d’avoir à vivre pour un principe ou une cause. Alors j’ai décidé de vivre pour la cause palestinienne en œuvrant par la science et l’éducation. »

C’est ce sentiment qui a amené Baraka à organiser des soirées d’observation des étoiles, ouvertes au public. Chaque semaine de l’été dernier, des étudiants en astronomie, des amateurs passionnés et des curieux du public se sont rassemblés sur le toit de l’Université Al-Aqsa pour contempler l’univers à travers un télescope. Certains des étudiants de Baraka ont également formé un groupe, les Ambassadeurs de Gaza de Mars, qui organise des ateliers pour les jeunes sur l’astronomie moderne et ancienne.

Alors jeune homme lors de la première Intifada à la fin des années 1980, Baraka nous dit qu’il ne s’est jamais engagé dans la lutte armée mais qu’il a plutôt enseigné aux enfants dans les salles de classe souterraines après que les écoles aient été bouclées et interdites par l’occupant israélien.

« Nous avons enseigné aux élèves et étudiants dans des maisons, des mosquées et des églises. Je travaillais dans la boucherie de mon père de huit heures à deux heures, et dans l’après-midi, je me portais volontaire comme professeur », rappelle-t-il. « J’ai enseigné la physique et les mathématiques, la géographie et l’histoire. Nous avons enseigné l’histoire de la Palestine, ce qui était interdit par les forces d’occupation. Certains de mes étudiants d’alors, sont maintenant médecins et ingénieurs. »

Plusieurs années après, lorsque la deuxième Intifada éclata, Baraka vit une fois de plus sa vie orientée par les événements qui façonnent l’histoire palestinienne. Pendant deux ans, il a travaillé dans le cadre de la délégation diplomatique de l’ancien dirigeant palestinien Yasser Arafat, rencontrant des représentants des entreprises étrangères. Mais peu de temps après la signature des Accords d’Oslo, il a démissionné, désabusé par le processus politique.

« La conclusion à laquelle je suis arrivé, c’est que les ‘droits’ n’ont aucun sens sans pouvoir … J’ai décidé de ne pas faire partie du système parce que je suis arrivé à la conclusion que nos dirigeants ne travaillaient même pas à appliquer ce qui avait été convenu, » nous dit Baraka.

« Il y a eu des divergences d’opinions qui ont détruit l’intégrité de l’œuvre collective pour améliorer les choses pour le peuple et la cause palestinienne, et je n’ai qu’une seule vie. »

Selon Baraka, le « blocus » sur l’intelligence de Gaza, tout comme le siège sur ses frontières, a de multiples sources.

« Dans nos universités, nous n’avons personne de l’extérieur de Gaza, alors que nous devrions avoir des programmes d’échange avec différentes universités et attirer des personnes ayant des perspectives différentes », a-t-il déclaré, soulignant que des étudiants d’aussi loin que l’Inde avaient manifesté leur intérêt à intégrer son laboratoire de recherche. Ils n’ont pas pu se rendre à Gaza. Seuls les travailleurs humanitaires, les journalistes et les Palestiniens peuvent y accéder mais uniquement par un labyrinthe de permis spéciaux délivrés par les autorités israéliennes et locales. »

L’université Al-Aqsa a également assisté à une baisse de son nombre d’étudiants inscrits cette année, dans un contexte conflictuel entre les autorités de Gaza et celles de Ramallah portant sur la gestion de l’université.

Quelque 25 employés ont vu leur salaire suspendu, tandis qu’au moins 20 autres ont été arbitrairement suspendus ou transférés. Le ministère de l’Éducation a annoncé que les attestations de diplômes d’Al-Aqsa pourraient ne pas être reconnues, entraînant une forte baisse du nombre d’étudiants inscrits, passant d’une moyenne de 3000 à 4000 à seulement 500 cette année.

Et tandis que la dernière guerre d’Israël sur Gaza en 2014 a coûté très cher à la psyché collective du territoire, Baraka reste parmi ceux qui restent persuadés qu’il y a des jours meilleurs à venir.

« La physique est une probabilité, c’est la plus riche de toutes les sciences, autour de laquelle toutes les autres gravitent. Elle stimule notre imagination pour que notre horizon se développe », a déclaré Baraka. « Et quand notre horizon s’élargit, notre [capacité de] compréhension s’approfondit. Si notre compréhension est plus profonde, nous devenons plus pacifiques et plus sages. »

17 février 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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