Le sommet d’un iceberg : indifférence délibérée, déshumanisation systématique

lundi 27 mars 2017 / 5h:18
Photo : Ezz Al Zanoon/Activestills.org
L'attente à la frontière de Rafah - Photo : Ezz Al Zanoon/Activestills.org
Stuart ReesLes bureaucraties du monde entier ont leurs cruautés, et les Palestiniens le savent mieux que quiconque, écrit le professeur Stuart Rees.

L’humiliation vécue par les citoyens de nombreux pays se produit dans des rencontres avec des fonctionnaires qui représentent des bureaucraties. Lorsqu’ils se renseignent sur leurs droits, ces citoyens peuvent être ignorés, dépréciés, mis en situation de devoir attendre, renvoyés ailleurs, ou dans une dernière manifestation d’indifférence totalement volontaire, envoyés dans une file d’attente.

Des exemples en Australie de cette incapacité à traiter les gens avec même un semblant de dignité, peuvent être constatés dans le système automatisé de récupération de dettes Centrelink, et dans la pratique lamentable d’ASIO de refuser d’expliquer pourquoi les demandeurs d’asile se voient refuser le statut de réfugié. Une telle pratique est devenue une caractéristique « traitée comme acquise » d’une culture soucieuse de protéger le secret, d’abuser des droits de l’homme, de maintenir les fonctionnaires invisibles et de ne jamais être tenue pour responsable.

Ces observations mettent en évidence un intérêt universel pour l’humiliation, même dans les démocraties. Une telle pratique devient encore plus systématique dans certaines parties du monde où les droits de l’homme peuvent être considérés comme une plaisanterie et les personnes vulnérables comme négligeables.

Les citoyens de Gaza en particulier

Il y a beaucoup à apprendre du comportement de Centrelink et d’ASIO, mais aussi des expériences des Palestiniens de Gaza qui se rendent chez eux ou, dans le cas qui suit, qui essayent de quitter Gaza pour retourner en Australie.

L’histoire commence en décembre 2016 quand Rihab, une étudiante d’une université australienne, décide de se rendre à Gaza pour rendre visite à sa mère très malade. Elle emmène son fils de deux ans avec elle. Son mari reste en Australie.

Avoir les papiers appropriés est habituellement un moyen de passer sans encombre les barrages bureaucratiques, bien qu’il y ait toujours un risque que les papiers puissent être jugés insuffisants, faux, dépassés ou invalides. Le risque semble inhérent aux passeports palestiniens qui ont également besoin d’un numéro d’identité émis initialement par l’armée israélienne. Les documents délivrés aux Palestiniens sont appelés Documents de Voyage.

Malgré son expérience de voyage en provenance et à destination de Gaza, Rihab a rapidement découvert que dans son passeport, le mot « passe » pouvait être interprété de différentes manières.

En route depuis la Jordanie vers Israël puis par le barrage d’Eretz vers Gaza, Rihab a été stoppée au pont Allenby, à la frontière entre la Jordanie et Israël, où les soldats israéliens ont confisqué les papiers du tout-petit. Né en Australie, il n’a pas le numéro d’identification qui, d’après les accords d’Oslo signés à Washington en septembre 1993, doit être inséré dans les passeports palestiniens.

Puis a commencé une fiction à la Mad Hatter, mais avec des développements qui ne sont pas fictifs. Le certificat de naissance original de l’enfant était australien, mais il devait obtenir un certificat de naissance palestinien pour indiquer qu’il n’était pas né en Palestine. Obtenir ce certificat de naissance et le numéro d’identification qui l’accompagne a pris trois semaines.

Un autre cauchemar kafkaïen est alors apparu. À son retour de Gaza, Rihab devait entrer en Jordanie aussi bien qu’en Israël. À trois reprises, chacune séparée de trois semaines, sa demande d’autorisation de voyager en Jordanie a été rejetée et sans explication.

Les motifs invoqués par les autorités jordaniennes pour justifier leur refus pourraient avoir été les suivants : des informations suspectes venues des services du renseignement, la peur du terrorisme, un débordement dû au nombre de réfugiés entrant dans le pays, une surcharge de travail, des documents facilement laissés de côté, ou Israël imposant une punition collective à tous les citoyens de Gaza.

Une telle punition a profondément perturbé les retrouvailles de Rihab avec sa mère. Rihab a écrit: « J’étais enfin avec elle. Après trois ans de séparation et deux années de chimiothérapie, elle est si différente de la mère que je connais. Sa haute et forte stature laissé la place à une figure fragile. J’étais avec elle mais pas avec elle. Il n’y a pas eu un seul jour depuis que je suis arrivée ici où je n’ai pas dû m’occuper de la paperasserie et m’inquiéter de quand et comment nus sortirions d’ici … Je trouve cela si injuste qu’après tout ce que j’ai fait pour être avec elle, je ne sois pas totalement avec elle. Je suis devenu une préoccupation pour elle, au lieu de lui donner de la force. »

Désespérée après trois refus d’un permis pour quitter Gaza, Rihab m’a écrit: « J’essaie toujours d’obtenir tous les papiers et permis de sortir. Pourriez-vous nous aider ? Je vous en saurai gré. »

Une question de plaidoyer

Lorsqu’ils traitent avec des fonctionnaires qui sont invisibles, envoyant des papiers où ils peuvent dans des organisations qui sont impénétrables, les défenseurs des victimes des bureaucraties ont plusieurs options.

Ils peuvent exploiter des réseaux influents. Ils peuvent faire connaître ce qui se produit dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Ils peuvent être patients et tenter des solutions diplomatiques. Ils doivent rassembler leur énergie pour affronter ce genre de problèmes chaque jour jusqu’à ce que des percées soient faites. Ils doivent soutenir ceux qui sont privés de leurs libertés.

Suite à la demande d’aide de Rihab, ses tentatives pour partir ont été appuyées par des appels téléphoniques, des lettres et des courriels envoyés par l’ambassade palestinienne à Canberra, par le mari de Rihab, par moi-même, par un proche parent en Jordanie et un journaliste australien au Moyen-Orient…

La plupart de ces communications ont eu lieu entre moi et le personnel plutôt coopératif de l’ambassade palestinienne, et entre ce bureau et l’ambassade de Jordanie. Comme une forme d’assurance-risque, un homme politique fédéral important a également été alerté au cas où il serait nécessaire de demander au DFAT [Department of Foreign Affairs and Trade] d’intervenir.

Dans le but d’influencer les personnes occupant des postes importants afin d’aider Rihab, mes dossiers montrent que 20 lettres et un nombre correspondant d’appels téléphoniques et de messages ont été envoyés entre le 16 février et le 7 mars.

Le personnel de l’ambassade palestinienne a rencontré l’ambassadeur jordanien pour discuter du cas de Rihab et lui a écrit par la suite en demandant un permis « sans objection » pour Rihab.

Ma lettre du 17 février à l’ambassade et à un responsable politique fédéral disait : « Cela ressemble à un horrible casse-tête ». Le lendemain, les autorités jordaniennes avaient reçu des détails sur le nouveau passeport de Rihab et son fils. L’attente de Rihab à Gaza a continué.

Le 21 février, j’ai écrit aux diplomates, aux responsables politiques et aux amis de Rihab: « Une question d’urgence: pourquoi cette jeune femme doit-elle encore être humiliée et mise dans l’angoisse ? Dans l’intérêt de qui ? »

Après une discussion entre les représentants des ambassades respectives palestiniennes et jordaniennes, on m’a conseillé de ne pas faire de suivi téléphonique, « Cela n’étant pas utile et ne pouvant avoir qu’un effet négatif ». Comme Rihab à Gaza, on m’a donc également demandé d’attendre.

Le 5 mars, le mari de Rihab a répondu que la demande pour un permis « sans objection » avait été envoyée en Jordanie, mais il n’y avait aucune garantie que cette dernière demande sera acceptée, et nous pourrions attendre encore 10 jours. L’équipe palestinienne à Canberra en a pris note, mais en relevant: « L’Égypte a soudainement ouvert le passage de Rafah (au sud de Gaza), Rihab devrait essayer cette option. »

S’échapper par l’Égypte et non par Israël et la Jordanie était maintenant une possibilité.

Par Rafah, à travers le Sinaï jusqu’au Caire

Rihab reprend l’histoire. « En prévoyant que la frontière de Rafah pourrait être ouverte, nous avions inscrit nos noms sur la liste. Le 6 mars nous nous sommes rendus à Rafah à 5h du matin. Nous sommes arrivés à 6h et avons attendu dans une salle avec des centaines d’autres voyageurs. Notre nom était indiqué pour le sixième bus (pour traverser au côté égyptien). Nous avons attendu quatre heures avant d’entendre appeler nos noms. L’autobus nous a emmenés au terminal palestinien, où ils ont estampillé notre passeport et demandé d’attendre encore une heure avant de nous mettre dans un bus pour arriver au terminal égyptien.

« Quand nous sommes arrivés au terminal égyptien, je me suis rendue compte que tous les autobus qui étaient partis avant nous étaient encore là. Je n’avais aucune idée de ce que je devais faire. J’ai interrogé les gens autour de moi. Ils m’ont dit que je devais donner mon passeport aux officiers égyptiens à un des guichets et attendre que mon nom soit appelé. J’ai attendu quatre heures tandis que d’autres noms étaient appelés à travers d’autres guichets. »

L’innocence d’un petit enfant transcende en quelque sorte le désespoir des adultes. Rihab se souvient: « Mon enfant de deux ans ne comprenait pas ce qui se passait. Il sympathisait avec les autres voyageurs et courait comme s’il était sur un terrain de jeux.

« Mais ce ‘terrain de jeu’ était si chaotique… Je pensais que j’avais peut-être fait quelque chose de mal. Les gens attendaient désespérément d’entendre leurs noms. Ils étaient assis sur le sol depuis des heures. Il n’y avait pas assez de chaises pour accueillir toutes les personnes dans le hall. Je suis retournée au guichet et l’officier m’a demandé pourquoi j’allais en Égypte. J’ai dit que c’était pour mes études, et lui ai montré ma carte d’étudiant. Il m’a alors donné un visa de 30 jours pour séjourner en Égypte et m’a demandé d’attendre que mon nom soit appelé. J’ai attendu encore une heure avant que me soit rendu mon passeport et que je sois prête à traverser.

« Nous avons quitté la frontière du Sinaï vers 16h. J’avais peur que nous finissions par dormir à l’aérogare, mais nous sommes entrés dans un taxi juste avant le couvre-feu. Nous avons réussi à partager un taxi avec d’autres familles. Il y avait presque 12 heures de route jusqu’au Caire. Ce voyage ne devrait prendre que 5 heures. Il y avait tellement de barrages militaires que cela semblait toutes les quelques minutes. Les routes étaient de terre. Nos passeports ont été vérifiés à chaque barrage et nos bagages inspectés. »

Ajouter l’insulte à la blessure

Des coûts financiers considérables ont été ajoutés aux pressions psychologiques. Bien que Rihab pouvait rester avec sa famille à Gaza et que personne n’a dû payer de passeurs, diverses autorités se sont entendues pour tirer profit de l’impuissance d’autrui. Chaque demande d’autorisation déposée auprès des Jordaniens coûte 45 dollars. Deux vols annulés ont coûté au mari de Rihab 700 dollars chacun.

Son troisième achat pour un billet aller simple depuis le Caire jusqu’à l’Australie a été finalement le bon. Arrivée au Caire, Rihab et son fils sont montés à bord.

Après que Rihab ait débarqué en Australie, est arrivé le permis pour entrer en Jordanie… Pour pouvoir quitter Gaza, cela aurait encore imposé de faire suivre ce permis jordanien d’une demande d’autorisation auprès des Israéliens, ce qui aurait pu impliquer que toute cette triste saga recommence.

On pourrait prétendre que les expériences déshumanisantes de cette courageuse jeune femme n’étaient pas aussi dangereuses ou cruelles que celles subies par d’autres opprimés en attente de justice. Ce n’est pas la question.

Les cultures imprégnées de peur du terrorisme ont été favorisées par des pays qui ne se soucient pas du droit international ou des droits de l’homme. Cette indifférence produit un système très enraciné qui permet à des fonctionnaires puissants mais invisibles de faire ce qu’ils veulent.

On peut contester un tel système en insistant sur le fait que les personnes vulnérables doivent être traitées avec plus qu’une simple pincée de justice. De tels défis peuvent être posés par presque tous les citoyens et comme dans ce cas, par des diplomates coopératifs et compétents.

En Australie, les dirigeants politiques devraient reconnaître qu’il existe une érosion systématique et à l’échelle mondiale des droits de l’homme.

L’inquiétude suscitée par la présumée crise énergétique de l’Australie devrait être mise en retrait face à l’indifférence mondiale croissante envers les droits de l’homme et l’affliction qui en découle pour les personnes les plus vulnérables. Ce qu’a vécu Rihab n’est que le sommet émergé de l’iceberg…

23 mars 2017 – Newmatilda.com – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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