Israël retient les dépouilles des Palestiniens assassinés comme moyen de chantage

lundi 21 août 2017 / 8h:13
Photo : ActiveStills.org
Ici l'enterrement du jeune Ubeid, assassiné par les troupes israéliennes d'occupation en mai 2017 - Photo : ActiveStills.org
Zena TahhanUn rapport récent a révélé qu’Israël retient des centaines de corps dans ses infâmes « cimetières des chiffres ».

La dernière fois que Mohammed Nassar a vu son fils, c’était il y a 15 ans.

Le 7 mars 2002, lors de la deuxième Intifada, ou soulèvement palestinien, il dit que son fils Shadi « a quitté la maison et n’est jamais revenu ».

Shadi était allé exécuter un attentat-suicide à l’entrée de la colonie israélienne illégale d’Ariel en Cisjordanie occupée, se tuant et blessant 15 Israéliens.

« Nous n’avions aucune idée qu’il envisageait de mener une attaque », dit Nassar.

« Si j’avais eu des soupçons, je l’aurais battu et ramené chez moi.

« Un père qui perd son fils ? Qu’est-ce que je suis censé ressentir ? »

Quinze ans plus tard, Israël continue de refuser de renvoyer le corps de Shadi, ou ce qu’il en reste, à sa famille pour qu’il puisse être enterré.

On dit que les restes des jeunes sont dans les infâmes « cimetières des chiffres » d’Israël, comme le sont des centaines d’autres Palestiniens. Dans un récent rapport publié le mois dernier, les groupes de défense des droits des Palestiniens ont estimé qu’il y a au moins 249 Palestiniens – dont Shadi – enterrés dans des cimetières à travers Israël dans des zones militaires fermées, et neuf autres sont dans des congélateurs à Tel-Aviv.

Les cimetières sont constitués de fosses communes affichant des chiffres à la place de noms, et certains corps sont là depuis la guerre de 1967.

« Nous sommes toujours affectés et anxieux … même si ça fait 15 ans », raconte Nassar à Al Jazeera depuis sa maison à Naplouse en Cisjordanie occupée. Il poursuit : « Parfois, nous n’arrivons pas à croire qu’il soit vraiment mort, parce que nous n’avons pas pu l’enterrer nous-mêmes. »

« Ce fut extrêmement difficile pour nous. Seul Dieu sait comment nous avons réussi à traverser ces années.

« C’est une forme de torture psychologique. Chaque jour est une journée douloureuse. Nous gardons en tête l’idée qu’il pourrait être encore vivant ».

L’attaque de Shadi est survenue dans le contexte de l’insurrection palestinienne contre l’occupation israélienne des territoires palestiniens.

cette insurrection a commencé suite à l’échec des accords d’Oslo en 1993 pour créer un État palestinien, et après l’intrusion d’Ariel Sharon dans le complexe de la mosquée Al-Aqsa.

La violence a éclaté après la visite du leader du Likoud, déclenchant la deuxième Intifada qui durera de 2000 à 2005.


Les familles palestiniennes exigent de pouvoir récupérer
les dépouilles de leurs proches assassinés

Les attaques des Palestiniens – largement considérées par les Palestiniens comme une résistance armée légitime à une occupation violente qui dure depuis 50 ans – ont entraîné la mort de quelque 3000 Palestiniens et 1000 Israéliens.

La majorité des corps actuellement détenus par Israël datent de cette période.

Abu Issam, père d’Abdel Basset Odeh, qui a tué 22 Israéliens dans une attaque par attentat suicide et dont le corps est toujours en Israël, est d’accord pour dire que la pratique consistant à retenir les corps des défunts est « une forme de torture ».

« Il est difficile après consacré 25 ans à éduquer un fils de supporter cela », dit Abu Issam.

« Il a été exposé à trop de choses depuis son plus jeune âge … beaucoup de ses amis et membres de sa famille ont été tués. Il a été emprisonné en 1994 pendant cinq mois, à l’âge de 12 ans.

« Les choses que voient [les enfants] à un jeune âge les poussent à vouloir se venger de ce qu’il [Israël] nous inflige », explique Abu Issam à Al Jazeera, dans la ville de Tulkarem, en Cisjordanie occupée.

Dans une vidéo récente devenue virale sur les médias sociaux, les amis d’un Palestinien qui a été tué par des soldats israéliens à Jérusalem ont retiré son corps d’un hôpital et l’ont enterré avant que les forces israéliennes, qui avaient attaqué l’hôpital, puissent s’en saisir.

Cette pratique [israélienne] a longtemps porté atteinte aux familles palestiniennes, qui doivent parfois attendre des décennies avant de recevoir les dépouilles de leurs proches.

Il est largement connu qu’Israël exploite cela comme une tactique pour tirer parti des négociations. En 2012, Israël a libéré les corps de 90 Palestiniens dans un geste pour relancer les pourparlers de paix entre des responsables israéliens et palestiniens. Et, entre 2013 et 2014, ce sont 27 corps qui ont été retournés.

Vendredi [4 août], Israël a renvoyé les corps de quatre Palestiniens assassinés par les forces israéliennes au mois de juillet.

Punition collective

La pratique est une violation du droit national israélien et international.

Les Conventions de Genève stipulent que les parties dans un conflit armé doivent mettre en terre les défunts d’une manière honorable, « si possible selon les rites de la religion à laquelle ils appartenaient et que leurs tombes sont respectées, correctement entretenues et marquées de telle manière qu’ils puissent toujours être reconnus ».

C’est également illégal en droit israélien. Le 25 juillet de cette année, la Cour suprême israélienne a rendu une décision sur une requête d’Adalah, une organisation de juristes défendant les droits des Palestiniens en Israël, affirmant que la police israélienne n’avait pas le droit de retenir les corps, selon l’avocat d’Adalah, Mohammed Bassam.

De même, dans son examen de 2016 sur l’application ou non par Israël de la Convention de l’Organisation des Nations Unies contre la torture, le Comité des Nations Unies contre la torture s’est déclaré préoccupé par l’utilisation par Israël de cette pratique.

Le comité a exhorté Israël « à retourner le plus tôt possible les corps des Palestiniens qui n’ont pas encore été renvoyés à leurs proches, afin qu’ils puissent être enterrés conformément à leurs traditions et à leurs coutumes religieuses, et à éviter que des situations similaires ne soient répétées à l’avenir ».

Pour aider les familles à récupérer les corps de leurs proches, le Centre d’aide juridique et des droits de l’homme de Jérusalem (JLAC) a lancé une campagne nationale pour forcer les tribunaux et les autorités israéliennes à renvoyer les corps.

L’organisation établit le nombre de corps de deux manières : lorsqu’un membre de la famille les avise, ou à travers les organisations et les mouvements politiques auxquels les Palestiniens tués ont appartenu.

En 2010, le JLAC a réussi à récupérer le corps de Mashour al-Arouri, retenu 34 ans par Israël. En 2011, elle a pu récupérer le corps de Hafez Abu Zant, retenu 35 ans.

Salwa Hammad, avocate et coordonnatrice de la campagne, estime qu’il y a six « cimetières de nombres ». Une décision judiciaire est requise pour que les autorités israéliennes transposent les corps d’un congélateur vers un cimetière.

« Ils appellent la famille pour interrogatoire et leur montrent des images du corps. Ils font un test d’ADN – ils prélèvent un échantillon de la substance dans les os du genou, ainsi que des échantillons de salive d’un parent de premier degré et ils voient si les échantillons correspondent », explique Hammad à Al Jazeera.

« S’ils étaient dans un « cimetière des nombres », nous récupérons les restes de leurs corps dans un sac noir, des os, de la terre, et peut-être leurs vêtements ».

Hammad témoigne que la pratique génère un énorme fardeau psychologique pour la famille.

« La principale raison pour laquelle ils font cela est la volonté de punir collectivement la famille du martyr. Je ne peux pas vous dire combien la famille est touchée émotionnellement », dit-elle en ajoutant : « Nous recevons des appels régulièrement des familles nous disant qu’ils ont entendu des rumeurs par quelqu’un qui a été libéré de prison, disant qu’ils avaient eu écho d’informations sur leur fils ».

« Tant qu’ils ne peuvent pas voir le corps de leur fils, les parents ont l’espoir qu’il soit toujours en vie, qu’il soit en prison ».

Mervat Nahhal d’Al Mezan à Gaza, une organisation de défense des droits de l’homme, affirme qu’Israël a commencé à utiliser cette pratique de façon systématique à partir des années 2000.

« Israël ne donne pas de certificats de décès pour les corps qu’il retient et il ne révèle pas le nom des martyrs qu’il retient. C’est le problème avec Israël : il ne respecte pas le droit international », rappelle Nahhal.

Néanmoins, les familles se sont engagées à poursuivre la lutte pour récupérer le corps de leurs fils.

« Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir. Nous avons toujours l’espoir de le récupérer », nous dit Mohammed Nassar.

* Zena al-Tahhan est journaliste à Al Jazeera. Elle couvre principalement le monde arabe, avec une spécialisation sur les pays du Levant. Avant de rejoindre Al Jazeera, Zena était journaliste indépendante basée à Jérusalem. Suivez Zena Tahhan sur Twitter : @Zenatahhan

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10 août 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

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