La lourde responsabilité des États-Unis et d’Israël dans la crise des réfugiés en Syrie

dimanche 19 mars 2017 / 7h:20
Photo : Oren Ziv ActiveStills
La politique américaine a joué un rôle certain dans la fuite massive de réfugiés syriens - Photo : Oren Ziv ActiveStills
Greg ShupakLe second décret du président Donald Trump sur l’immigration interdit aux personnes de six pays dont la population est à majorité musulmane, d’entrer aux États-Unis: l’Iran, le Yémen, la Somalie, le Soudan, la Libye et la Syrie.

La nouvelle ordonnance, prévue pour le 16 mars mais gelée au dernier moment par un juge fédéral, interdit aux voyageurs de ces six pays d’entrer aux États-Unis pour une durée de 90 jours et de 120 jours pour les réfugiés. Certaines dérogations pourraient être appliquées.

Le New York Times et le Washington Post ont dénoncé le nouveau décret. Le New York Times l’appelait le « Muslim Ban Lite » [version « allégée »], en référence à la première ordonnance exécutoire sur l’immigration émise par Trump en janvier.

Pourtant, aucun des journaux ne mentionne le rôle que les États-Unis ont joué dans la création de ces flux de réfugiés.

Le cas syrien est particulièrement emblématique, parce qu’il constitue la grande crise de réfugiés au monde, et aussi en raison du rôle clé joué par les États-Unis et certains de ses alliés comme Israël, dans cette catastrophe qui a longtemps été effacée de la conscience américaine.

En effet, le mensonge selon lequel les États-Unis n’ont pas réussi à « faire quelque chose » en Syrie est remarquablement répandu. Cette approche perpétue le mythe que les Américains sont innocents dans la catastrophe syrienne. Les États-Unis, Israël et d’autres composantes régionales de l’empire américain ont alimenté le conflit en faisant dérailler les négociations, en imposant des sanctions, en bombardant le pays et en armant, finançant et formant des combattants, y compris des bandes de tueurs sectaires.

Comme l’a écrit le chercheur Bassam Haddad: « Le gouvernement [syrien] – avec une aide importante de ses alliés régionaux et internationaux – a brutalisé la population syrienne depuis 2011. Ce fait, cependant, n’efface pas le fait que ses opposants régionaux et internationaux contribuent de manière significative à ce chaos ».

Il détaille un consensus entre l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie et les États-Unis « autour de l’idée que la Syrie et ses alliés devaient être abattus parce qu’ils entravent la domination de la région par ces mêmes pays et leurs alliés, notamment Israël. »

« Ces puissances se sont presque bousculées pour alimenter et détourner le soulèvement syrien à leur profit. »

Les bombardements israéliens en Syrie

Un des moyens identifiés par Haddad pour « abattre »la Syrie et ses alliés, est la vicieuse action militaire israélienne en Syrie, en s’appuyant sur plusieurs exemples rapportés au cours des dernières années. (C’est la politique israélienne standard de ne jamais confirmer ou nier ces attaques dans les pays étrangers.)

En décembre 2012, les forces israéliennes positionnées sur les hauteurs du Golan sous occupation, contre-attaquant contre le mortier, ont frappé une unité d’artillerie syrienne. En janvier 2013, des officiels américains ont déclaré que Israël avait mené des attaques aériennes dans la banlieue de Damas contre ce qu’ils prétendaient être des armes antiaériennes en possession du Hezbollah [mouvement de la résistance libanaise].

Moins de cinq mois plus tard, les jets israéliens ont « détruit » des cibles près de Damas qui selon des responsables occidentaux et israéliens, étaient liées à un envoi d’armes iraniennes au Hezbollah.

Entre juillet 2013 et janvier 2014, Israël aurait bombardé la ville de Latakia à trois reprises. L’attaque de juillet aurait vu la marine israélienne frapper une cargaison de missiles anti-navires d’origine russe. En octobre, un responsable américain a déclaré que la force aérienne israélienne avait bombardé des missiles russes que les États-Unis croyaient liés au Hezbollah. En janvier, des avions israéliens auraient visé un entrepôt qui aurait apparemment contenu des missiles russes.

Un attentat terroriste en janvier 2015 en Syrie, attribué à Israël, a tué six membres du Hezbollah et six Iraniens, dont un général.

Ce que ces attaques montrent, c’est qu’Israël est engagé dans des interventions militaires directes en Syrie qui ciblent le gouvernement syrien et donc favorisent l’opposition. En aucun cas, les États-Unis n’ont critiqué les bombardements israéliens contre la Syrie. Le fait que les États-Unis n’aient fait que renforcer le degré d’armement d’Israël depuis ces incidents, prouvent au moins leur approbation tacite et fait des États-Unis une partie impliquée dans ces opérations.

Pendant la guerre syrienne, Israël a hâté sa colonisation du territoire syrien qu’elle occupe, les hauteurs du Golan. Les planificateurs israéliens ont oscillé entre deux options:
– faire en sorte que tous les partis en Syrie s’épuisent indéfiniment dans leur combat fratricide, ce qui rendrait le pays trop faible pour s’opposer à Israël et affaiblirait l’Iran et le Hezbollah, les alliés du gouvernement syrien
– ou aider les éléments « hors État islamique » de l’opposition syrienne à chasser le gouvernement syrien, à cause du coup dur que cela représenterait pour l’Iran et le Hezbollah.

Israël a fourni [en plus de l’assistance militaire] une assistance médicale aux combattants de l’opposition syrienne et l’armée israélienne a été en contact régulier avec les groupes armés syriens.

En outre, une coalition dirigée par les États-Unis a bombardé la Syrie plus de 7100 fois depuis la fin 2014 sous le prétexte de la destruction de l’État islamique, massacrant entre 914 et 1361 civils dans la période. Plus tôt ce mois-ci, les États-Unis ont envoyé des centaines de troupes dans le nord de la Syrie dans le cadre de leur intervention contre l’État islamique.

Il est possible que le gouvernement syrien bénéficie d’une campagne qui élimine l’État islamique du pays. Cependant, c’est une erreur de considérer la guerre menée par les États-Unis contre l’EI comme un moyen de maintenir le gouvernement syrien au pouvoir.

Par exemple, les Américains ont armé l’opposition syrienne depuis que les États-Unis ont commencé à bombarder l’État islamique. Les efforts américains contre l’EI et la guerre régionale plus générale participent de la volonté de l’oligarchie américaine de s’enrichir encore plus via le complexe industriel militaire, et de renforcer dans le même temps la capacité américaine à influencer ce qui se passe en Syrie à court et à long terme. Un des moyens considérés est la construction de bases militaires en Syrie même.

L’idée que les États-Unis se sont limités à jouer le rôle d’observateur dans cette guerre est une pure fiction. Les États-Unis et Israël ont participé à la destruction de la Syrie et, par conséquent, ont leur part de responsabilité directe pour ses conséquences désastreuses, dont l’une est la dispersion massive des Syriens.

Alimenter une guerre permanente

Le Washington Post rapporte que de 2013 à 2015, la CIA a dépensé au minimum un milliard de dollars par an, soit environ un quinzième de son budget, pour former et équiper « près de 10 000 combattants envoyés en Syrie », les fameux « rebelles anti-Assad ».

De même, les États-Unis et leurs alliés ont fait déraillé à maintes reprises les efforts diplomatiques qui auraient pu mettre fin à la guerre depuis plusieurs années, alors que le nombre de personnes tuées et de réfugiés était beaucoup plus faible.

Entraver les négociations tout en saturant d’armes un pays déchiré par la guerre, et apprendre aux combattants les meilleures façons de tuer, on eu comme conséquence une augmentation du nombre de victimes. En prenant ces mesures en Syrie, les États-Unis savaient qu’ils plongeraient la Syrie plus profondément dans la guerre et obligeraient les gens à quitter leurs foyers pour fuir la violence qui en résulte.

Il y a également lieu de conclure que les États-Unis ont sciemment permis, et dans certains cas directement, l’appui aux forces anti-gouvernementales en Syrie qui ont commis des crimes de guerre contre les minorités.

Andrew Cockburn écrit dans Harper’s Magazine que « selon plusieurs sources, un ‘quartier général de coordination’ américano-turco-saoudienne dans le sud de la Turquie avait ordonné aux groupes rebelles de coopérer avec Jaish al-Fatah. En d’autres termes, ces groupes s’intégraient ainsi dans la coalition d’al-Qaida. »

Un rapport du Financial Times décrit également le centre d’opérations secrètes, le « Müşterek Operasyon Merkezi » (MOM). Les États-Unis ont formé avec la Grande-Bretagne, la France, la Jordanie, le Qatar, l’Arabie Saoudite et la Turquie au début de 2014. Une figure bien placée de l’opposition a révélé que les commandants de la MOM ont gonflé les demandes d’armes, les accumulant ou les vendant sur le marché noir, et certaines de ces armes se sont retrouvées aux mains de l’État islamique ou d’al-Nusra. Il a déclaré au journal: « La CIA le savait, bien sûr, et tout le monde dans le MOM le savait. C’était le prix de faire des affaires. »

Jaish al-Fatah était une coalition de groupes d’opposition dirigée par Jabhat al-Nusra, la branche d’al-Qaida en Syrie. Le caractère brutal et sectaire de ce groupe était de notoriété publique. Il aurait été derrière le massacre de 60 villageois chiites en juin 2013.

Il y a aussi des raisons de croire qu’Al-Nusra a été impliqué dans le massacre en janvier 2014 de 32 Alawittes, Chrétiens et Druzes, qui appartenaient tous à des minorités en Syrie. En juin 2015, le groupe aurait massacré au moins 20 villageois druzes.

Nour al-Din al-Zinki, un groupe contrôlé par la CIA et qui a reçu des missiles antichars TOW des États-Unis, a officiellement uni ses forces à al-Nusra, qui a changé son nom en Jabhat Fatah al-Sham.

Un rapport d’Amnesty International daté de juillet 2016 accuse Al-Zinki et d’autres groupes d’opposition d’Alep et d’Idlib d’être impliqués dans 24 cas d’enlèvements civils, y compris des enfants et des défenseurs des droits de l’homme, et de personnes issues de minorités « enlevées uniquement en raison de leur religion ou de leur appartenance ethnique ».

De plus, les États-Unis soutiennent les restes de l’Armée syrienne libre, bien que beaucoup de ces combattants aient juré la vengeance contre les chiites de la Syrie et d’autres minorités, et ils ont également armé un groupe contrôlé par la CIA appelé Al-Rahman Corps que à l’Est de Ghouta s’est allié avec l’organisation autrefois connue sous le nom d’al-Nusra.

Il y a aussi des raisons de croire que le gouvernement américain n’a pas particulièrement fait objection à ce que ses alliés contribuent à amener l’État islamique au pouvoir. Dans un courriel publié en août 2014 par Wikileaks, Hillary Clinton affirme que les gouvernements du Qatar et de l’Arabie saoudite « fournissent un soutien financier et logistique clandestin à l’ISIL et à d’autres groupes sunnites radicaux de la région ».

Comme le montre l’article du Financial Times, les États-Unis travaillaient avec les deux pays au centre d’opérations conjointes de la MOM au moment du courriel de Clinton. Le gouvernement américain a ensuite vendu des armes aux Saoudiens et au Qatar après que Clinton ait reconnu que les États-Unis savaient que ces deux gouvernements soutenaient l’État islamique.

Avant ces événements, il était bien connu que l’État islamique visait violemment et spécifiquement les minorités. Par exemple, en 2013, en Syrie, le groupe a « attaqué des membres des familles de combattants kurdes et a enlevé des centaines de civils sur la base de leur identité ethnique ».

Pourtant, un enregistrement diffusé du secrétaire d’État John Kerry de septembre dernier suggère que le gouvernement américain a vu le groupe d’État islamique comme une opportunité d’affaiblir le gouvernement syrien et ses alliés. « Nous observations », dit-il. « Nous avions vu que Daesh [l’État islamique] était de plus en plus fort, et nous avons pensé qu’Assad était menacé. Nous pensions, cependant, que nous pourrions probablement gérer [les choses], vous savez, et qu’Assad pourrait alors négocier. Au lieu de négocier, il a obtenu de Poutine qu’il le soutienne. »

Une part de responsabilité dans la crise des réfugiés

Un groupe à but non lucratif basé en Syrie appelé le « Centre syrien pour la recherche politique » a bien documenté l’économie de la guerre. Les rapports du centre ont bénéficié du soutien de l’UNRWA (l’agence des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine) et du Programme des Nations Unies pour le développement. Le rapport du Centre syrien, « Confronting Fragmentation« , met en avant « les conditions et les difficultés économiques insupportables » comme étant, avec des préoccupations de sécurité, la force centrale expulsant les Syriens de leurs foyers.

Le Centre syrien souligne également que les sanctions – mises en place contre la Syrie par les États-Unis et leurs alliés – sont une source de cette souffrance économique. Le rapport de 2015 décrit les fortes baisses de la production d’électricité tout au long de la guerre et les attribue en partie à la façon dont les travaux d’entretien sont minés par « les sanctions qui interdisent au gouvernement d’importer les pièces et l’équipement nécessaires pour les centrales ».

En raison de la guerre, la Syrie est désormais fortement tributaire des importations et elle est confrontée à des barrières « incluant des sanctions contre les institutions, les entreprises, les transactions financières et les systèmes d’assurances, entre autres », ce qui a rendu plus difficile l’importation de produits de base.

Un rapport antérieur du même groupe, intitulé « La catastrophe syrienne« , constate que « les sanctions internationales qui bloquent l’importation de médicaments de premiers secours, de matériel médical moderne spécialisé et d’équipements et pièces de rechange » ont contribué à l’effondrement du système de santé syrien. Le rapport note également que les sanctions en matière de financement ont contribué à la baisse des industries manufacturières, de l’immobilier, des mines et des exportations.

Rien de tout cela ne saurait exonérer le gouvernement syrien et ses partenaires dans leur part de responsabilité d’avoir forcer des millions de Syriens à quitter leur foyer. L’analyste Omar Dahi, tout en critiquant les crimes de guerre et les violations des droits de l’homme commis par des groupes d’opposition, détaille la « destruction systématique et massive de villages et de villes entières » par le gouvernement syrien et ses alliés.

Le point, cependant, est que les récits sur les réfugiés syriens qui omettent le rôle joué par les États-Unis et ses procurations sont tout à fait incomplets.

Aujourd’hui, les États-Unis ont été mis à l’écart des négociations en cours en Syrie. Il est peu probable que ces pourparlers mettent à eux seuls fin à la guerre en Syrie, car ils n’impliquent pas les groupes armés qui comptent le plus tels que l’État islamique et Fatah al-Sham, la nouvelle version d’al-Nusra. En conséquence, la violence va presque certainement continuer, faisant encore plus de victimes parmi les Syriens morts et certainement encore plus de réfugiés.

Aux États-Unis, les mesures absolument nécessaires pour s’opposer aux restrictions imposées par Trump à l’égard des réfugiés doivent être accompagnées de demandes pour que son administration lève les sanctions contre la Syrie, retire les soldats américains et les marines, cesse de bombarder le pays, démantèle les bases que les États-Unis ont mises en place en Syrie, et s’abstienne d’initiatives susceptibles de compromettre les négociations pour la paix en Syrie.

La solidarité avec les réfugiés syriens implique de les aider à entrer dans les pays occidentaux. Elle doit également impliquer les organisations politique aux États-Unis et dans les États alliés, pour préparer les conditions pour la paix et l’autodétermination en Syrie, afin que les réfugiés puissent rentrer chez eux s’ils le souhaitent. Pour que cela aboutisse, il fait clairement s’écarter du discours dominant selon quoi les États-Unis sont restés en marge de la guerre en Syrie.

* Dr Greg Shupak est écrivain et militant. Il enseigne au département d’Études des médias à l’Université de Guelph. Il vit à Toronto, au Canada.


16 mars 2017 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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