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S’opposer à un État juif est une attitude légitime

Jackie Walker
Jackie WalkerMilitante juive suspendue de ses responsabilités après avoir été accusée d’antisémitisme pour avoir critiqué Israël, Jackie Walker raconte son histoire.

Jusqu’en mai de l’année dernière, j’étais de longue date connue, ou connue un minimum, comme militante, formatrice, professeur, écrivaine, et conférencière dans la lutte contre le racisme.

Encore une jeune femme, j’ai été active dans le mouvement de boycott contre l’apartheid de l’Afrique du Sud.

Il était dans la logique des choses de devenir un défenseur des droits des Palestiniens, une critique de la politique israélienne envers les Palestiniens et une partisane du mouvement de boycott des produits israéliens – le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), ainsi qu’un membre de Palestine Solidarity Campaign, Jews for Justice for Palestinians et Free Speech on Israel – un groupe majoritairement juif.

Mes critiques les plus agressifs suggèrent que ma prétention à l’identité juive est une sorte de défense contre l’accusation d’être antisémite. Ce n’est pas cela et je remets simplement les événements récents dans leur contexte.

Si vous critiquez Israël, peu importe qui vous êtes, vous serez accusé d’antisémitisme. Alors, est-ce que je déteste les juifs ? Bien sûr que non. Ce que je déteste, c’est l’extrême droite et l’effet pernicieux qu’Israël, dirigé par le gouvernement Netanyahu, a sur la politique du Moyen-Orient et du monde.

Alors, comment cette chasse aux sorcières contre moi a-t-elle commencé ?

En février de l’année dernière, un groupe appelé Israel Advocacy Movement [mouvement de défense des intérêts israéliens] est allé à la pêche dans mon compte Facebook privé.

Je ne sais toujours pas quand et comment j’ai été identifiée comme une menace pour Israël, même si je présume que j’ai été repérée comme partisane de Jeremy Corbyn quand il a été décidé que celui-ci était une menace pour les intérêts israéliens.

Le message [post] sur Facebook n’était pas un message public, mais faisait partie d’une discussion privée avec un ami israélien sioniste et d’autres sur l’Holocauste africain et le fait que les juifs – notamment mes propres ancêtres portugais dont j’ai étudié l’histoire – avaient été impliqués dans le commerce du sucre et des esclaves.

Cette contribution sur Facebook a servi à publier un article à sensation et inexact dans le Jewish Chronicle [Chronique juive] qui prétendait que j’aurais dit que « les juifs ont causé l’Holocauste africain ». Les choses deviennent ensuite moins claires : soit le Israel Advocacy Movement, soit le Jewish Chronicle, m’ont signalé au Parti travailliste, qui m’a alors suspendu pour sous l’accusation d’être une possible raciste – pour être précis, une antisémite.

J’ai été scrutée en détail par le Parti travailliste. Mes messages sur Facebook, mes déclarations publiques ont été examinées à la loupe. J’ai assisté à une audience complète, mais la Compliance Unit [Unité de conformité] du Parti travailliste n’a pu trouver aucune raison de me condamner. Peu importe, ce verdict n’a fait apparemment aucune différence. Le harcèlement a continué. L’aile droite du Parti travailliste, le Jewish Chronicle et le Jewish Board of Deputies [Conseil des députés juifs] paraissaient furieux.

Les médias dominants, dont tous les journaux nationaux et même ceux traditionnellement identifiés comme plus libéraux, comme The Guardian, s’en sont mêlé. Personne ne m’a interrogé ou ne m’a demandé ma version des événements. Ils ont simplement répété des rapports en-dessous de tout, inexacts et biaisés du Jewish Chronicle.

Les médias britanniques semblent devenus partisans du moindre effort, et totalement craintifs.

Comme Shai Masot, le responsable israélien filmé sous le manteau par les enquêteurs d’Al Jazeera l’a dit clairement, je suis devenue quelqu’un dont chaque mouvement devait être suivi et rapporté.

Tentatives de « salir » Corbyn

Les personnes et les organisations, comme les groupes de solidarité avec les Palestiniens, qui voulaient m’entendre m’exprimer, avaient leurs comptes email et Facebook piratés.

Certains ont dû fermer des pages Facebook aux commentaires en raison du niveau des attaques racistes à mon égard. Des personnes ont été salies pour avoir été photographiées avec moi, pour avoir osé me soutenir.

Jeremy Corbyn s’est opposé au racisme, à la guerre, a protesté contre l’injustice et l’oppression toute sa vie, mais ce n’est pas une garantie contre les accusations d’antisémitisme. La direction du labour [Parti travailliste], ou la « Révolution Corbyn », peu importe comment vous l’appeler, est depuis longtemps le plus grand défi à l’ordre politique établi que le Royaume-Uni a connu.

Les tentatives de salir Corbyn ont commencé dès qu’il est devenu candidat à la direction du Labour. Les journaux qui avaient publié des articles antisémites sur Ed Miliband, ancien dirigeant (et juif) du Parti travailliste, sont devenus soudainement champions de la lutte contre l’antisémitisme.

Les médias dominants ont exagéré sur tout, transformant chaque déclaration et citant à tort tout ce qu’ils pouvaient pour peindre Corbyn comme un antisémite ou comme indulgent sur l’antisémitisme. Et la droite du Parti travailliste a fait de son mieux pour les aider.

Ces accusations non seulement exploitent l’antisémitisme comme une arme, mais elles deviennent aussi une arme de destruction massive politique et comme toutes les armes nucléaires, entraînent des dommages collatéraux non seulement dans le Labour ou le mouvement ouvrier, mais dans les groupes pro-palestiniens et anti-guerre, sans oublier les individus eux-mêmes, leurs familles et leurs amis et les communautés politiques dont ils faisaient partie.

Être raciste ne consiste pas à oublier un mot dans un post sur Facebook, ce n’est pas se tromper sur une date ou qualifier « d’ami » un homme politique contestable alors que l’on cherche un accord.

Les racistes ne seraient donc plus ceux qui demandent l’expulsion des migrants, qui veulent exclure les réfugiés. Les racistes ne seraient plus les gens qui se plaignent d’un reporter de télévision qui porte un foulard. Non, c’est la gauche nous dit-on, qui serait coupable de ce nouveau racisme, de ce nouvel antisémitisme.

Le gouvernement israélien a alloué des millions de dollars pour financer des activités secrètes dont le but est de miner les campagnes BDS. La lutte contre le BDS est menée par le ministre israélien des Affaires stratégiques. Israël a embauché des salariés dont les noms sont tenus secrets. Il y a toute une section du renseignement dirigée par un ancien agent des services de sécurité. Celui-ci reçoit l’aide d’une « unité spéciale » des services de renseignements militaires israéliens, ainsi que de la police secrète.

Les individus et les groupes sont ciblés et ils ont eu un certain succès. Par exemple, en France, la campagne BDS a été considérée comme une activité « discriminatoire », ce qui la rend de fait illégale.

Je pense qu’il y a des tentatives pour faire de même en Grande-Bretagne. Par exemple, en novembre de l’année dernière, Tom Watson, responsable du groupe des députés du Parti travailliste, a qualifié de gens « sans morale » les partisans du mouvement de boycott lors d’un dîner des Labour Friends of Israel [Amis d’Israël au Parti travailliste].

Mais revenons aux principes : je m’oppose à toutes les formes de racisme, y compris l’antisémitisme, mais je ne me laisserai pas réduire au silence dans la critique du gouvernement israélien. Je suis d’accord, le sionisme ne doit pas être utilisé comme une couverture pour attaquer les juifs. Cependant, le sionisme fait partie du lexique politique, et il est essentiel si l’on défie le concept d’État juif.

Permettez-moi de répéter que l’opposition à un État juif est une position politique honorable et légitime et que nous sommes très nombreux, y compris de nombreux juifs, à avoir maintenu cette position depuis des décennies.

* Jackie Walker est une militante anti-raciste, formatrice, professeur, écrivaine et conférencière.


14 janvier 2017 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

2016 : l’année où le monde a décidé d’abandonner les réfugiés

Photo : MSF/Borja Ruiz Rodriguez
Anealla Safdar & Patrick StricklandLes réfugiés, les groupes de défense des droits de l’homme et les organisations humanitaires disent que l’empathie envers les réfugiés s’effrite, alors même que le nombre des décès en Méditerranée ne cesse d’augmenter.

Le nombre de réfugiés qui se sont noyés dans la Méditerranée cette année est arrivé à un record.

Des milliers de personnes ont perdu la vie en mer lorsqu’elles ont entrepris leur dangereux voyage pour échapper à la guerre, à la pauvreté et à la persécution – souvent les trois en même temps. En 2016, quelque 5000 réfugiés sont morts en traversant la Méditerranée, contre 3300 l’année précédente.

Bref, 2016 a été une année terrible.

Un tout-petit a été le premier réfugié à mourir en Méditerranée au mois de janvier le plus meurtrier. En mars, la route des Balkans a été fermée en permanence, piégeant des dizaines de milliers de demandeurs d’asile en Grèce et réduisant les passages de la mer Égée à un filet. En mai, le Kenya a déclaré qu’il fermerait Dadaab, le plus grand camp de réfugiés au monde. En juin, la Grande-Bretagne a voté pour quitter l’Union européenne, grâce en grande partie à une campagne menée par le parti britannique anti-immigration United Kingdom Independence Party, qui a alimenté les craintes sur les réfugiés arrivant dans le pays.

En août, une fuite a révélé que des enfants réfugiés étaient agressés sexuellement dans le camp de Nauru en Australie. Les déportations de réfugiés afghans du Pakistan ont grossi cette année, avec 100 000 rapatriés en septembre seulement. En octobre, l’UE a approuvé un accord visant à expulser un nombre illimité de réfugiés afghans en provenance d’Europe. En novembre, les États-Unis ont voté pour Donald Trump, le candidat républicain à la présidentielle qui s’en est systématiquement pris aux réfugiés pendant sa campagne.

A présent, la crise des réfugiés est souvent traitée en termes d’économie et de sécurité – surtout pendant les périodes électorales – et de plus en plus rarement en termes d’empathie.

Al Jazeera a demandé aux réfugiés, aux organisations de défense des droits humains, aux spécialistes travaillant avec les réfugiés et à ceux qui tentent de rendre les passages dangereux un peu plus sûrs, ce que l’année 2016 signifie pour les réfugiés dans le monde et ce à quoi ils s’attendent en 2017.

Aboud Shalhoub, réfugié syrien en Hollande

[Photo courtesy of Aboud Shalhoub]

[Photo courtesy of Aboud Shalhoub]

« Pour moi, l’année 2016 s’est bien terminée. Je suis en sécurité et en paix avec ma famille en Europe. Nous avons maintenant une vie normale mais des milliers de familles, sans abri, restent bloquées à la frontière.

« Ces gens sont obligés de vivre sous des tentes, dans de mauvaises conditions. C’est dû à certaines décisions politiques qui ont conduit à interdire l’immigration des sans papiers sous toutes ses formes – fermer les frontières, utiliser de la violence, des gaz lacrymogènes et des arrestations – pour arrêter le flot des réfugiés.

« Mais au même moment, nous voyons combien l’Europe et le monde sympathisent avec les réfugiés: ils font campagne pour apporter de la nourriture et des vêtements aux réfugiés sous la bannière de l’aide humanitaire, ils vous donnent de la nourriture et des vêtements, mais tout en nous disant : ‘ne traverser pas les frontières’ ou ‘retourner chez vous’. Pourtant, ce sont nos maisons dévastées par les guerres, la famine ou la violence qui nous ont obligés à quitter nos pays.

« En 2017, j’espère voir quelque chose de vraiment simple : une action réelle pour l’humanité, pas seulement des paroles comme nous l’avons vu jusqu’ici. Je ne parle pas d’ouvrir des frontières et d’appeler à l’immigration, mais de prendre d’autres décisions politiques pour résoudre la crise des réfugiés.

« Nous sommes devenus des réfugiés parce qu’il y a la guerre dans nos pays. Les solutions pour notre crise sont d’arrêter de soutenir les dictatures, d’arrêter de soutenir les groupes qui se battent, cesser d’envoyer des armes et stopper les déplacements forcés. »

Rami, réfugié à Athènes

« Le monde s’est lassé des réfugiés en 2016. Les politiciens ont voulu empêcher les réfugiés de venir. L’islamophobie, avec les problèmes qui sont survenus avec des réfugiés – les fascistes ont utilisé ces choses de façon malhonnête – n’a fait qu’empirer la situation. Certains à gauche se battent jusqu’au bout, parce qu’ils croient en ‘pas de frontières’, et à la solidarité.

L’Europe a dit qu’elle ne voulait plus de musulmans ou de réfugiés, mais beaucoup de gens ont besoin de protection parce que les peuples vivent dans de mauvaises conditions en Syrie ou en Irak. En Syrie, vous avez deux mauvaises options – un […] dictateur ou des islamistes. Quand vous voyez le corps de vos enfants trembler pendant qu’ils dorment parce qu’ils rêvent de mort ou de violence – ce n’est pas normal.

« Si je pouvais dire quelque chose au monde, ce serait : Arrêtez de tuer des gens. Arrêtez la violence. »

Preethi Nallu, éditrice à Refugees Deeply

[Photo courtesy of Preethi Nallu]

[Photo courtesy of Preethi Nallu]

« Les déplacements à l’échelle mondiale se poursuivant à des niveaux record, déclenchés par des raisons inextricablement liées, comme les conflits et le changement climatique, la privation économique et l’apatridie, 2016 a vu remettre en question notre compréhension du terme ‘réfugié’.

« Contre les rapports cacophoniques sur les ‘foules’ qui tentent d’entrer en Europe, nous devons prendre le temps de la réflexion, nous devons faire naître une conscience collective mondiale à l’égard de cette nouvelle ère de migration. C’est la question essentielle de notre époque.

« L’année 2016 a prouvé que la militarisation de la Méditerranée et le renforcement des frontières ne sont pas des solutions durables. Avec la mutation des réseaux de contrebande qui s’étendent jusqu’aux villages du Logar au sud du Sahara, la lutte contre le trafic illicite des migrants n’est pas aussi simple que de tirer à vue sur les contrebandiers, ou ériger de nouvelles barrières.

« Si l’accord entre l’UE et la Turquie a freiné les arrivées en Grèce pour une saison, il s’agit simplement d’un pansement sur une infection. Le nouveau record de l’Italie cette année, avec plus de 171 000 arrivées par mer, est la preuve que ces flux changent simplement d’itinéraire.

« Irrégulier, illégal, clandestin, migrant, réfugié, demandeur d’asile… Au lieu d’user de définitions réductrices, les médias devraient explorer et relier les conditions qui conduisent des millions de personnes à traverser le monde à vouloir franchir des frontières et entreprendre des voyages où ils risquent leur vie.

« En 2017, j’espère que les rapports alarmistes céderont le pas devant une prise de conscience réaliste de ce qui est nécessaire pour intégrer ceux qui sont déjà dans nos communautés. La seule façon d’aller de l’avant est d’explorer des voies pragmatiques pour changer nos systèmes économiques, nos priorités politiques, nos identités sociales et nos niveaux de consommation inégalés qui ont conduit à ce que l’on appelle des échelles de déplacement ‘sans précédent' ».

L’équipe de Médecins Sans Frontières – MSF

Des réfugiés secourus par l'Aquarius le 22 juillet 2016. © MSF

Des réfugiés secourus par l’Aquarius le 22 juillet 2016. © MSF

« En 2016, le monde a échoué de façon catastrophique à secourir des millions de personnes fuyant la guerre, la persécution et le désespoir. Les calculs politiciens et l’égocentrisme l’ont emporté sur les obligations morales et juridiques d’offrir protection et assistance aux personnes dans le besoin. Les pays du monde entier ont mis en œuvre des politiques néfastes en matière de migration et d’asile – augmentant les souffrances des personnes en mouvement en leur refusant systématiquement l’aide humanitaire et toute forme de dignité.

« Comme une maladie contagieuse, des murs, des clôtures et des mesures restrictives aux frontières ont été disséminés dans le monde, avec des conséquences mortelles : 7200 personnes sont mortes aux frontières dont plus de 5 000 dans la mer Méditerranée.

« Les États ont continué à adopter des mesures cyniques pour garder hors de leur vue les gens dans le besoin, signant des accords avec des pays tiers conditionnant l’aide au développement à un programme de contrôle aux frontières. Le traité UE- Turquie est peut-être le plus répréhensible, car il a montré au monde que vous pouvez externaliser la responsabilité d’offrir une protection aux réfugiés tout en limitant dangereusement leur droit de demander l’asile.

« 2017 doit être l’année où l’on choisit d’en revenir à la dignité humaine et à la valeur de la vie humaine. Sinon, le monde continuera à ne pas assurer de protection aux plus vulnérables, imposant plus de souffrance sur ceux qui méritent bien plus que l’indignité dont ils ont été les victimes. »

Alarmphone (réseau de militants fournissant une hotline pour les réfugiés en détresse en mer)

« Les gouvernements européens ont réagi violemment aux mouvements migratoires historiques de 2015, rendant les déplacements de migrants non autorisés plus longs, plus coûteux, plus dangereux et plus mortels … Les lois de Dublin sont remises en vigueur avec force et il faut craindre que les déportations de masse ne soient nombreuses en 2017.

« La mer a été encore plus militarisée, les forces de l’UE formant même les gardes-côtes libyens dans la façon d’intercepter les migrants voulant fuir un lieu déchiré par la guerre.

« Pourtant, les réfugiés continuent de traverser… Cette année, plus de 350 000 personnes sont arrivées en Europe par la mer.

« Nous continuerons d’appuyer ces mouvements de désobéissance civile en 2017. Au cours de l’année à venir, nous lutterons pour rendre les passages par la mer un peu moins dangereux comme nous l’avons fait au cours des deux dernières années, lorsque nous avons assisté plus de 1750 bateaux. Nous sommes déterminés à donner de la voix contre ceux qui manifestent de l’hostilité envers les nouveaux arrivants, qui prêchent la haine et cherchent à nous diviser.

« Nous accueillons ceux qui ont dû risquer leur vie pour trouver une protection dans une nouvelle communauté, transfrontalière accueillante et ouverte, basée sur les principes de la justice mondiale et de la liberté de mouvement pour tous.

« Nous pensons qu’un monde sans frontières est possible, où Frontex et les trafiquants auront alors disparu. »

Ramy Abdu, Président de l’Observatoire Euro-Méditerranéen pour Droits de l’Homme

[Photo courtesy of Ramy Abdu]

[Photo courtesy of Ramy Abdu]

« L’année 2016 était en effet une des pires périodes pour les réfugiés, non seulement avec le plus grand nombre de décès à ce jour mais aussi avec une xénophobie croissante. Cette xénophobie a accru la popularité des politiciens de droite et certains gouvernements construisent des murs coûteux de séparation, cherchant de nouveaux moyens de repousser les réfugiés plutôt que de s’attaquer aux causes profondes et aux implications humanitaires.

De même, le plus ancien groupe de réfugiés « fixés à l’écart » – les Palestiniens – vit depuis des décennies sous occupation, et chaque mesure de son oppression s’est renforcée.

« Cependant, il y a lieu d’être optimiste aussi, avec des enquêtes montrant que la majorité des gens accueillent les réfugiés et appuient de plus en plus les actions pour soutenir les droits des Palestiniens, comme les campagnes de boycotts. Cela montre que les gouvernements et les hommes politiques sont clairement hors de tout contact non seulement avec l’humanité de leurs citoyens, mais aussi avec les avantages à long terme apportés par les immigrants, dont les réfugiés.

« Malheureusement, la situation des réfugiés peut empirer avant que la situation ne s’améliore, selon les résultats de certaines élections à venir. Tant que les puissances extérieures mèneront des guerres par procuration dans des pays comme le Yémen, la Syrie et l’Irak, des actes terroristes continueront à se produire sur leur sol, et les demandeurs d’asile et les immigrants en seront tenus pour responsables.

« Il est de la responsabilité de ceux d’entre nous qui travaillent avec les réfugiés de faire beaucoup plus pour montrer la contribution importante apportée par ces personnes, historiquement et aujourd’hui. »

29 décembre 2016 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

Et si la présidence Trump était finalement profitable à la Palestine ?

Ramzy Baroud
Ramzy BaroudIsraël en est encore tout émerveillé… Le 20 janvier devrait être comme un autre jour de Noël et Donald Trump sera alors dans le rôle du vieux Saint Nicolas, venu les bras chargés de cadeaux.

Tout semblait dit lorsque le président élu Trump a désigné un ultra-réactionnaire, David Friedman, comme prochain ambassadeur américain en Israël. Ce nouveau nommé affiche son intention de déménager l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, et soutient l’expansion des colonies illégales qui ont déjà transformé un éventuel État palestinien en une série de Bantoustans semblables à ceux de l’ex-apartheid en Afrique du Sud.

Aussi, il peut sembler curieux sinon tout à fait provocateur de suggérer qu’une présidence Trump pourrait être le coup de grâce qui obligera les Palestiniens – et en fait tout le Moyen-Orient – à se libérer du poids d’une politique étrangère américaine arrogante et futile qui s’est imposée depuis des décennies.

Il est indéniable que la présidence de Donald Trump sera sur le court terme terrible pour les Palestiniens. L’individu en question ne cherche même pas à montrer le minimum d’impartialité ou d’équilibre lorsqu’il traite du conflit le plus long et le plus lourd d’implications du Moyen-Orient.

Selon le flux apparemment inépuisable de ses tweets, Trump compte les jours avant celui où il pourra prouver aux dirigeants israéliens combien pro-israélienne sera son administration. Peu de temps après que les États-Unis se soient abstenus, le 23 décembre, de voter sur la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations Unies qui condamnait la colonisation israélienne, le président nouvellement élu a tweeté: « En ce qui concerne les États-Unis, les choses seront différentes après le 20 janvier ».

Trump a une fois de plus répondu sur Twitter, peu de temps avant que John Kerry ne prononce un discours politique majeur sur le conflit israélo-palestinien, dans lequel le secrétaire d’État a fait le reproche à Israël d’avoir compromis la solution des deux États, et qualifié le gouvernement de Benjamin Netanyahu de plus à droite de tous les gouvernements passés.

Dans sa réplique, Trump a demandé à Israël de « rester fort » jusqu’à son investiture du 20 janvier. Les dirigeants israéliens sont également à l’affût, comme l’est Naftali Bennett, chef du parti fascisant « Foyer juif », qui s’attend à une « remise à zéro » des relations israélo-américaines une fois que Trump sera à son poste.

« Nous avons une chance de remettre à zéro toute l’organisation du Moyen-Orient », a déclaré Bennett aux journalistes en novembre dernier. Rappelons qu’il est également ministre de l’éducation d’Israël. « Nous devons saisir cette opportunité et bien l’exploiter », a-t-il encore dit.

L’une des perspectives imminentes dans la présidence de Trump est que « l’ère de l’État palestinien est révolue ».

Bien sûr, Kerry a raison… L’actuel gouvernement israélien est le plus à la droite et le plus extrémiste, une tendance qui ne changera pas rapidement car elle reflète fidèlement l’ambiance politique et sociétale du pays.

Voyez comment Bennett a répondu au discours de Kerry…

« Kerry m’a cité trois fois, anonymement, dans son discours afin de démontrer que nous nous opposons à un État palestinien », a-t-il dit. « Alors laissez-moi le dire explicitement : ‘Oui… Si cela dépend de moi, nous n’établirons pas un autre état terroriste au cœur de notre pays' ».

Quant au rappel par Kerry selon quoi Jérusalem devrait être une capitale pour Israël et pour la Palestine, Bennett a répondu: « Jérusalem est la capitale juive depuis 3000 ans. C’est dans la Bible, ouvrez-la et lisez. » [Typique délire messianique – N.d.T]

Dans le proche avenir, la domination du délire messianique dans la politique israélienne est irréversible. Alors que dans le passé, les politiciens juifs laïques se sont servis de notions religieuses pour appeler les juifs religieux à voter pour eux et pour peupler les colonies illégales, ce sont aujourd’hui ces mêmes groupes religieux qui donnent le ton de la politique israélienne.

Alors comment cela pourrait-il bénéficier aux Palestiniens? En termes simples : par la clarté.

Depuis que des responsables américains de niveau intermédiaire avaient accepté de rencontrer une délégation de l’Organisation de libération de la Palestine en Tunisie à la fin des années 1980, les États-Unis ont choisi un chemin des plus impraticables pour parvenir à la paix.

Peu de temps après que les États-Unis se soient « engagés » avec hésitation avec l’OLP, et après que ce dernier ait rempli un nombre infini de conditions pour recevoir un blanc-seing des États-Unis, ces mêmes États-Unis eurent carte blanche pour définir ce que signifiait la « paix » entre Israël et ses voisins palestiniens et arabes.

La Maison Blanche a alors fixé les paramètres du « processus de paix », obligeant les Arabes a leur servir de caution à maintes reprises pour n’importe quelle « vision » de la paix que les États-Unis trouvaient appropriée. Elle a classé les Arabes en camps « modérés » et « radicaux », selon la façon dont un pays répondait aux diktats américains dans la région.

Sans aucun mandat, les États-Unis se sont auto-désignés comme « honnêtes négociateurs de paix » mais en faisant leur maximum pour compromettre le respect des mêmes paramètres précédemment fixés. Tout en présentant la construction de colonies illégales par Israël comme « un obstacle à la paix », le gouvernement à Washington a financé les colonies et l’armée d’occupation chargée de protéger ces entités illégales.

Il a appelé à des « mesures de confiance » tout en finançant l’armée israélienne, tout en justifiant les guerres d’Israël contre Gaza et ses violences excessives et quotidiennes en Cisjordanie et à Jérusalem sous occupation.

En d’autres termes, pendant des décennies les États-Unis ont fait exactement l’opposé de ce qu’il ont publiquement prêché.

La schizophrénie politique des États-Unis s’exprime à plein aujourd’hui. Alors que Obama a osé commettre l’inimaginable en décembre dernier en s’abstenant de s’opposer à une résolution demandant qu’Israël mette fin à ses colonies illégales en Cisjordanie, il avait quelques semaines plus tôt signé avec Israël « le plus important accord d’aide militaire de toute l’histoire [des États-Unis]. »

Le soutien aveugle de l’Amérique à Israël au cours des années a multiplié les attentes de ce dernier, au point qu’il considère maintenant comme acquis le soutien des États-Unis, même lorsque Israël est dirigé par une clique des plus extrémistes qui déstabilise encore davantage une région déjà fragile et explosive.

Dans la logique israélienne, ces attentes sont tout à fait rationnelles. Les États-Unis ont servi de catalyseur à l’agressivité politique et militaire d’Israël, voulant en même temps calmer les Palestiniens et les Arabes selon les cas par des promesses vaines, des menaces ou des avertissements.

Les soi-disant « Palestiniens modérés » comme Mahmoud Abbas et son Autorité palestinienne, ont été dûment « calmés » et en retour ils se sont vus attribués quelques semblants de « pouvoir » grâce à l’accord américain, tout en laissant Israël de conquérir tout ce qui restait de Palestine.

Mais cette époque est terminée. Alors que les États-Unis continueront de soutenir l’intransigeance israélienne, une présidence de Trump pourra signifier la mort du double-langage tenu à Washington.

Si les mots on un sens, le mal n’est pas le bien et l’addiction à la guerre n’est pas la paix. En fait, Trump est en train d’exposer la politique étrangère américaine pour ce qu’elle est réellement et pour ce qu’elle a été pendant des décennies. Sa présidence est susceptible d’imposer à tous les partis un choix absolu et clair quant à leur position sur la paix, la justice et les droits de l’homme.

Les Palestiniens devront eux aussi faire un choix : soit s’affronter dans le cadre d’un front unique à la réalité qui s’impose depuis si longtemps, soit céder devant ceux qui ont l’intention de « remettre à zéro » l’avenir du Moyen-Orient sur la base d’une sordide interprétation de prophéties bibliques.

A1 * Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine – Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest. Visitez son site personnel.

Articles du même auteur.

4 janvier 2017 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

Les Palestiniens réfugiés : faits et chiffres

Réfugiés palestiniens - 1948
Hamas Islamic Movement Les réfugiés palestiniens représentent la population de réfugiés la plus ancienne et la plus importante dans le monde aujourd’hui. Il y a environ 7,2 millions de réfugiés palestiniens, ce qui équivaut à environ 70% de la totalité de la population palestinienne, qui est estimée à 10,7 millions dans le monde.

Le droit au retour: de solides bases juridiques

** L’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme: « Chacun a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de retourner dans son pays. »
** La Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale [Article 5 (d) (ii)] stipule: « Les États parties s’engagent à interdire et à éliminer la discrimination raciale sous toutes ses formes et à garantir le droit de chacun, sans distinction de race, de couleur ou d’origine nationale ou ethnique, à l’égalité devant la loi, notamment dans la jouissance de … le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de retourner dans son pays. »
** La Convention internationale sur les droits civils et politiques [Article 12.4)] stipule: « Nul ne peut être arbitrairement privé du droit d’entrer dans son propre pays. »
** Conformément au droit international, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la Résolution 194 le 11 décembre 1948. Le paragraphe 11 stipule que « les réfugiés [palestiniens] désireux de rentrer chez eux et de vivre en paix avec leurs voisins devraient être autorisés à le faire et une indemnisation devrait être versée pour les biens de ceux qui choisissent de ne pas revenir et pour la perte ou les dommages à des biens qui, selon les principes du droit international ou dans l’équité, devraient être réparés par les gouvernements ou les autorités responsables. »
** La résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations Unies a été confirmée par l’ONU plus de 110 fois depuis son instauration en 1948 avec un consensus universel, sauf pour Israël et les États-Unis. Cette résolution a été précisée par la résolution 3236 de l’Assemblée générale des Nations unies, qui réaffirme au paragraphe 2: « Le droit inaliénable des Palestiniens au retour dans leurs foyers et les propriétés dont ils ont été déplacés et déracinés, et appelle à leur retour. »

Statistiques

Jordanie
2 097 338 réfugiés palestiniens sont enregistrés auprès de l’UNRWA.
Contrairement à tout autre pays hôte, la Jordanie a accordé aux réfugiés palestiniens des droits de pleine citoyenneté, à l’exception de 120 000 personnes originaires de la bande de Gaza.
Il existe 10 camps officiels de réfugiés et trois camps non officiels.
Les dix camps de réfugiés palestiniens reconnus dans tout le pays accueillent près de 370 000 personnes, soit 18% du total de la population du pays. La Jordanie accueille le plus grand nombre de réfugiés de Palestine dans tous les domaines d’intervention de l’UNWRA.

Liban
449 957 réfugiés sont enregistrés auprès de l’UNRWA au Liban.
Il y a 12 camps officiels de réfugiés.
Étant donné leur état d’apatride, les Palestiniens au Liban se voient refuser de nombreux droits fondamentaux. Par exemple, ils sont exclus d’une vingtaine de professions et n’ont pas accès aux services sociaux publics. Même l’accès aux services de santé et d’éducation est limité, rendant souvent les réfugiés enregistrés fortement tributaires de l’UNRWA.

Syrie
526 744 réfugiés palestiniens sont enregistrés auprès de l’UNRWA.
Il y a neuf camps officiels et trois camps officieux.
Les Palestiniens jouissent des mêmes droits que la population syrienne, sauf les droits de citoyenneté.

Gaza
1 258 559 Palestiniens, en plus de la population de 1,8 million de Gaza, sont des réfugiés enregistrés par l’UNRWA.
Il y a huit camps administrés par l’UNRWA dans la bande de Gaza.
L’occupation israélienne depuis 1967 et le blocus et le siège continus sur la bande de Gaza font que la population souffre de l’ensemble du territoire souffre de graves problèmes économiques.
Les activités de l’UNRWA dans la bande de Gaza ont été sévèrement limitées par le blocus.

Cisjordanie
La Cisjordanie abrite 762 288 réfugiés enregistrés.
Il y a 19 camps surpeuplés et mal servis.
Les occupations et les barrages militaires et les bouclages imposés par l’armée israélienne exercent une pression énorme sur l’économie de la Cisjordanie.

« Israël » (Palestine de 1948)
Alors que la plupart des Palestiniens ont été chassés, certains sont restés dans ce qui est devenu Israël. Bien que citoyens du nouvel État, ils ont été soumis à l’administration militaire israélienne jusqu’en 1966.
Aujourd’hui, les citoyens palestiniens d’Israël représentent près de 20% de la population d’Israël. Ils ont le droit de voter et de se porter candidat, mais plus de 20 lois israéliennes privilégient explicitement les Juifs à l’encontre des non-Juifs. Près d’un quart des Palestiniens d’Israël sont des « personnes déplacées à l’intérieur du pays », incapables de retourner aux maisons et aux terres qui leur ont été volées.

Égypte
Les Palestiniens ont fui vers l’Égypte pendant les guerres de 1948, 1956 et 1967.
On estime à 50 000 le nombre de Palestiniens en Égypte.
Cependant, ils n’ont pas de droits de résidence permanente, et ils ne peuvent pas non plus s’inscrire en tant que réfugiés.

Irak
Jusqu’en mai 2006, le HCR estimait que 34 000 Palestiniens vivaient en Irak. Aujourd’hui, il ne reste que 11 544 réfugiés palestiniens enregistrés par le HCR.
Les Palestiniens ont été pris pour cibles et ils ont été des dizaines à être assassinés par des groupes militants depuis l’invasion de l’Irak en 2003 par les États-Unis. De nombreux Palestiniens vivant en Irak ont ​​donc subi deux fois des déplacements forcés: une fois de leurs foyers d’origine en Palestine, puis de leur pays d’accueil.
La plupart des Palestiniens qui ont fui l’Irak ont cherché refuge dans la Syrie et la Jordanie voisines.

Le mouvement Hamas considère le droit au retour comme un droit inaliénable pour les millions de Palestiniens éparpillés dans le monde entier en attendant que leurs terres soient libérées et que leurs espoirs soient satisfaits. A plusieurs reprises, le Hamas a déclaré que le droit au retour n’est pas négociable et qu’il devrait être intégré dans toutes les stratégies à court, moyen et long terme.

Sources

Palestine Refugees – unrwa.org
10 facts about the Nakba
al-awda.org Factsheet on Palestinian Refugees

Données de mai 2015 – Hamas Islamic Movement – Traduction : Chronique de Palestine

Fidel Castro dans son contexte

Fidel Castro Ruz
Belen Fernandez – Les réalisations du révolutionnaire Fidel Castro face à l’ingérence américaine, en ont fait un puissant symbole de la résistance contre l’hégémonie.

En 2006, Fidel Castro, le leader révolutionnaire cubain, qui vient de décéder à l’âge de 90 ans, aurait été l’objet de pas moins de 638 complots d’assassinats par la CIA.

Le journal The Guardian note que ceux-ci allaient du bombardement banal et des projets de tirs à vue à des propositions plus ridicules, comme celui impliquant « un costume de plongée préparé spécialement pour lui qui serait infecté par un champignon qui causerait une maladie chronique et des maladies débilitantes de la peau ».

À première vue, bien sûr, il peut sembler étrange et démesuré qu’une superpuissance modiale se soit livré à des efforts névrotiques pendant plus d’un demi-siècle pour se débarrasser du premier dirigeant d’une nation insulaire plus petite que l’état américain de Pennsylvanie.

Mais était-il vraiment juste question de névrose ? Après le triomphe de la révolution cubaine en 1959, l’establishment politique des États-Unis a tout fait pour présenter ce pays non seulement comme un désastre idéologique, mais aussi comme un bastion du mal et une menace existentielle.

En 1960, le sénateur John F Kennedy parlait de Cuba comme d’une « menace communiste » qui met en péril « la sécurité de tout l’hémisphère occidental » et se posait la question de savoir « comment le rideau de fer avait pu avancer presque jusque dans notre cour ».

Jusqu’à la fin de l’année 2002 – plus d’une décennie après l’effondrement de l’Union soviétique – les États-Unis ont placé Cuba parmi les trois nouveaux ajouts à l’axe du mal basé sur sa soit-disant recherche (un soupçon hallucinant) d’armes de masse destruction.

Cependant, la campagne pour diaboliser Castro en l’associant à des scénarios apocalyptiques, ne tient pas compte du fait que les États-Unis sont en première ligne quand il s’agit de menaces existentielles – c’est-à-dire leurs menaces à la vie même, comme nous le savons bien.

La crise des missiles cubains, par exemple, est consignée dans la propagande officielle américaine comme le moment où les Soviétiques ont mis le monde au bord de la guerre nucléaire en installant des missiles balistiques à Cuba.

En réalité, l’installation de ces missiles a retardé l’installation en Turquie de missiles nucléaires américains Jupiter dirigés vers l’Union soviétique, et dans le cadre d’une campagne terroriste américaine sponsorisée par le président Kennedy contre Cuba, les missiles soviétiques constituaient le seul moyen de dissuasion contre une invasion pour renverser Castro.

De plus, comme l’a expliqué Noam Chomsky, les États-Unis ont rejeté les offres justes et raisonnables de Nikita Khrouchtchev, le dirigeant soviétique, pour désamorcer la crise des missiles, préférant apparemment jouer avec le destin de l’humanité.

En ce qui concerne le double standard par lequel les États-Unis jugent leurs propres missiles contre les missiles du reste du monde, Chomsky commente avec sarcasme: « Une force de missile américaine beaucoup plus puissante, formée contre l’ennemi soviétique beaucoup plus faible et plus vulnérable, ne peut être considérée comme une menace pour la paix, car nous sommes bons, comme beaucoup de gens dans l’hémisphère occidental et au-delà pourraient en témoigner – avec parmi beaucoup d’autres, les victimes de la guerre terroriste que les États-Unis menaient alors contre Cuba ».

Se libérer de l’emprise du capital

Dans son discours de 1960, Kennedy se plaignait que Castro ait « confisqué plus d’un milliard de dollars de biens américains » – un clin d’œil aux motifs financiers derrière la diabolisation de l’homme qui avait renversé la dictature oppressive et favorable aux entreprises étrangères de Fulgencio Batista.

Bien sûr, il ne fallait pas espérer que le gouvernement des États-Unis reconnaisse que sa préoccupation principale à propos de Cuba est la liberté pour le capital américain. Ainsi s’est répandu un euphémisme trompeur : ce dont les États-Unis se soucient à Cuba, nous a-t-on répété à maintes reprises, c’est « la liberté pour le peuple cubain ».

La rumeur diffusée par les États-Unis à propos des prisonniers politiques cubains et du manque de liberté de la presse et d’expression, devient nécessairement moins convaincante à la lumière de l’histoire criminelle des États-Unis contre les personnalités anti-establishment et de leurs efforts pour institutionnaliser la censure, comme dans les cas de Manning et Edward Snowden.

La pure malveillance de l’alibi de la liberté cubaine est encore soulignée par le fait que les États-Unis occupent une partie du territoire cubain où ils gèrent une prison illégale vouée à la détention, à la torture, à l’alimentation forcée et à l’annihilation des libertés de divers prisonniers non cubains.

Certes, le Cuba de Castro n’a jamais été un parangon de liberté d’expression ou de droits connexes. Quand j’ai visité ce pays durant tout un mois en 2006, certains des détracteurs du gouvernement avec qui j’ai parlé ne prononçaient le nom de Castro que dans un murmure. Mais d’autres n’avaient aucun scrupule à faire connaître leurs plaintes à grand volume, comme des gens de la famille de mon père dans la province orientale de Granma, qui prétendaient que Castro était personnellement responsable de leur incapacité à réarranger leur salle de bain depuis 1962…

Pourtant, si Cuba ne se qualifie pas comme une société objectivement libre, il est important de rappeler que les restrictions à la liberté à Cuba ne surgissent pas du vide, mais bien dans une île sous la menace qui est pour la durée de son histoire contemporaine, restée fixée dans les réticules impérialistes.

Compte tenu des efforts ininterrompus des États-Unis pour renverser le régime de Castro et le système politique qu’il représentait avec l’aide d’exilés cubains fanatiques adeptes du terrorisme et du sabotage, la paranoïa d’État n’a peut-être pas été sans fondements. Les mesures de sécurité répressives qui en ont découlé peuvent donc être considérées comme réactives et le résultat de la politique vindicative des États-Unis.

Le véritable danger

Il y a cependant de nombreuses libertés à Cuba que Castro n’a pas supprimées, au contraire. Il y a beaucoup à dire, par exemple, sur la liberté d’exister sans avoir à se préoccuper de l’accès à la nourriture, au logement, aux soins de santé et à l’éducation.

Dans un article de 2010 sur le système de santé de Cuba pour le journal britannique The Independent, Nina Lakhani l’a décrit comment un « modèle holistique axé sur la prévention … qui a aidé Cuba à réaliser certaines des améliorations sanitaires les plus enviables au monde ».

Malgré le fait de ne dépenser qu’une infime fraction de ce que les États-Unis dépensaient alors par personne, Cuba avait un taux de mortalité infantile inférieur à celui de son voisin du Nord – sans parler de l’un des ratios les plus élevés dans le monde de médecins par habitant.

En plus de faire la promotion de la vision fondamentalement anti-humaine des soins de santé comme d’un produit à but lucratif, les États-Unis sont également réputés pour des choses telles que ses sans-logis, une violence et un taux d’incarcération disproportionnés pour les Noirs, un enseignement supérieur qui attire les étudiants par un système d’endettement débilitant, et des écoles élémentaires qui confisquent et jettent les déjeuners des enfants quand leurs parents sont en retard pour les paiements des repas.

Que Cuba soit capable d’assurer gratuitement les nécessités de base de la vie est en quelque sorte la preuve que des programmes efficaces sont possibles quand une nation ne dépense pas des trilliards de dollars dans des guerres dévastatrices.

Au lieu d’exporter une catastrophe, le Cuba de Castro s’est concentré sur l’exportation de médecins. Le New York Times a rapporté en 2009 que « dans les 50 années qui ont suivi la révolution, Cuba a envoyé plus de 185 000 professionnels de la santé en mission médicale dans au moins 103 pays ».

Un médecin cubain employé dans une clinique de santé gratuite au Venezuela m’a fait une remarque à propos de l’écart entre les politiques étrangères américaine et cubaine: « Nous luttons aussi dans les zones de guerre, mais pour sauver des vies ».

Ces réalisations sont d’autant plus remarquables qu’elles se sont déployées dans un contexte marqué par des prédations impériales, un embargo économique sévère et des initiatives hystériques et belligérantes de la foule des exilés cubains installés en Floride, à 160 kilomètres de la côte cubaine.

C’est dans ce contexte que l’héritage de Fidel doit être analysé. Et c’est ce contexte qui lui donne toute légitimité comme symbole de la résistance contre l’hégémonie.

Malgré les railleries tonitruantes au cours des décennies au sujet de la menace cubaine, Castro n’a jamais posé une menace physique aux États-Unis. Au contraire, le danger réside toujours dans l’exemple qu’il a donné, qui prouve la possibilité de contester le monopole pernicieux et auto-déclaré des États-Unis sur l’existence humaine.

Fidel Castro mérite que l’on se souvienne de lui comme d’un héros.

Belen Fernandez * Belen Fernandez est l’auteur de The Imperial Messenger: Thomas Friedman at Work, publié par Verso. Elle est rédactrice en chef du Jacobin Magazine.
Il est possible de la suivre sur Twitter: @MariaBelen_Fdez

26 novembre 2016 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

« Les Migrants de Calais – Enquête sur la vie en transit » – Une interview de Sophie Djigo

Sophie Djigo
A l’occasion de la parution de son livre « Les Migrants de Calais – Enquête sur la vie en transit », paru aux éditions Agone, Sophie Djigo, chercheur et enseignante en philosophie, a accepté de répondre à nos questions. Nous l’en remercions vivement et espérons contribuer à la diffusion d’un ouvrage qui est essentiel pour une compréhension approfondie de la question des migrants aujourd’hui, et qui a aussi le grand mérite de formuler des solutions respectueuses du droit et de la dignité de la personne.

Chronique de Palestine : Sophie Djigo, pouvez-vous en quelques lignes vous présenter ?

Sophie Djigo : Je suis philosophe et j’enseigne la philosophie au lycée Baudelaire de Roubaix. Je mène mes recherches au laboratoire Savoirs, texte et Langage à Villeneuve d’Ascq.
Mes recherches portent en premier lieu sur des questions éthiques, mais aussi sociales et politiques avec ce nouveau livre.

CP : Quelle est l’histoire du livre « Les Migrants de Calais » ? Du moment où l’idée vous en est venue jusqu’au moment de sa parution ?

S. Djigo : J’ai enseigné à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais pendant sept ans. Chaque matin, je prenais la ligne de TER Lille-Calais pour aller au lycée et depuis 2014, je voyais de plus en de migrants à bord des trains. Au bout d’un moment, on a commencé à discuter, à évoquer leurs conditions de vie. Puis, je me suis dit qu’il fallait recueillir cette parole, mais je ne voulais pas faire un livre de « témoignages ». C’est une perspective que je récuse, parce qu’elle place les migrants dans une posture passive, celle du sujet procédant par introspection pour raconter son vécu, explorer ses émotions et exprimer sa subjectivité. Ce n’était pas cela qui m’intéressait, mais plutôt de collecter leur expertise. Je voulais partir de leur propre analyse de la situation pour comprendre ces « jungles », l’existence de et dans ces campements.

En outre, comme tout le monde, je lisais la presse et j’étais abreuvée par les articles de La voix du Nord ou autres, qui au lieu de produire un éclairage sur la situation à Calais et dans la région, faisaient naître de plus en plus de perplexités. J’étais pressée de questions que je ne parvenais pas à résoudre : pourquoi appeler ces lieux des « jungles » ? Malgré les quelques rixes, largement mises en spectacle par certains médias, par quel miracle ces centaines, voire ces milliers de personnes, qui ne se connaissent ni d’Adam ni d’Eve, qui ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même culture, réussissent-ils à vivre ensemble dans ces lieux dont les conditions de vie sont extrêmes ? Comment cela se fait-il que « ça tienne » et qu’il n’y ait pas plus de tensions et de violences ? Comment l’Etat français accepte-t-il et crée-t-il ces enclaves, qui sont de véritables no man’s land légaux, juridiques et sociaux, sur le territoire de la République ?

Parution : 21/10/2016 ISBN : 9782748902990 Format : 216 pages, 12x21 cm, 16.00 €  Editions Agone

Parution : 21/10/2016
ISBN : 9782748902990
Format papier : 216 pages – 16.00 €
Editions Agone

En septembre 2015, j’ai donc décidé d’enregistrer mes entretiens avec les migrants et d’aller plusieurs fois par semaine dans les campements, essentiellement à Calais et Norrent-Fontes.

Il fallait nouer des contacts, tisser des liens pour que la conversation en vienne à un certain niveau d’analyse et avec une centaine d’entretiens menés entre octobre et mars 2016, j’ai eu le matériau nécessaire pour faire le livre. Je tiens beaucoup à la méthode de l’enquête en philosophie, celle qui a été théorisée par toute une tradition philosophique très riche, comme le pragmatisme américain (de grands penseurs comme John Dewey).

Enquêter, c’est partir d’une situation obscure, indéterminée, source de perplexité. L’expérience du réel, qui nécessite de s’adapter à ce que l’on veut tenter de comprendre, d’accueillir ce qui advient, vise à produire une clarification à la fois des faits et de la manière dont nous en parlons, dont nous les représentons.

J’ai écrit mes précédents livres dans une durée plus « universitaire », en prenant mon temps. Au contraire, j’ai écrit ce livre-ci dans une réelle urgence, habitée par la nécessité d’écrire et de publier. J’ai totalement assumé la part d’inachèvement du livre, rajoutant quelques notes de bas de page au fil de l’actualité jusqu’à quelques heures avant que le manuscrit ne parte aux presses. Il y a des sujets sur lesquels la philosophie ne peut s’écrire sub specie aeternitatis ; qui exigent une écriture non systématique, l’expression d’une réflexion provisoire sur l’actualité et non l’élaboration d’une doctrine figée dans le marbre.

Entre le début de ce travail et sa publication, les « jungles » ont progressivement été démantelées et les « migrants de Calais » dispersés, à nouveau invisibilisés. Est-ce que cela signifie que le livre est (déjà) périmé ? Malheureusement, je ne crois pas et je pense que ce travail nous permet de mieux comprendre les ressorts de cette politique d’invisibilisation qui n’a rien d’original ni de nouveau, et pourquoi elle est vouée à l’échec.

CP : En quoi le qualificatif de « migrants », pour toutes les personnes regroupées dans les camps sauvages autour de la région de Calais, est-il selon vous plus adapté que celui de « réfugiés » ?

S. Djigo : Le problème vient justement du fait que ces personnes ne sont pas des réfugiés. « Réfugié », c’est un statut juridique : cela signifie que vous avez fait une demande d’asile auprès de l’OFPRA et qu’elle a été acceptée. Toute la difficulté, c’est que ces migrants ne souhaitent pas demander l’asile en France, puisqu’ils veulent rejoindre l’Angleterre. Or, la République française ne prévoit rien pour ces personnes ; elles sont réduites à commettre, du simple fait de leur présence sur le territoire national, un délit administratif, celui du séjour irrégulier. Être sans statut, c’est être privé de tous ses droits, de la protection du droit, y compris des droits de l’homme. Être humain, ce n’est pas un statut ; et on voit bien que pour revendiquer ne serait-ce que les « droits de l’homme », il faut au préalable être reconnu en tant que sujet de droit, donc on en revient toujours à la question du statut. Il faut rentrer dans une catégorie administrative ou juridique pour exister dans l’espace public et dans celui du droit ; faute de quoi, vous êtes littéralement sans protection, dans une grande vulnérabilité.

Face à des migrants sans défense, certains policiers et certains civils se livrent à de très grandes violences, parce qu’ils ont le sentiment de pouvoir le faire en toute impunité. Et effectivement, comment ces individus clandestins, sans identité, qui vont jusqu’à limer leurs empreintes digitales, pourraient se saisir de l’instrument juridique contre la force publique (ses abus) ou contre les violences de civils qui sont, eux, des citoyens nationaux ?

CP : Vous mettez en évidence, dans votre livre, que le traitement infligé aux migrants révèle une absence de recouvrement entre « la loi » et « le territoire ». Pouvez revenir sur cette idée, si lourde d’implications ?

S. Djigo : La République s’est constituée à travers la double forme de l’Etat de droit et de l’Etat-nation. Cela suppose que les droits de chaque individu soient garantis sur le territoire national. D’où la tension entre les citoyens, forcément des nationaux, dont l’Etat protège les droits, et les résidents étrangers, qui se retrouvent sur cet espace national sans pouvoir bénéficier des mêmes droits. Dans le cas des migrants clandestins, la situation est encore plus complexe : en adoptant une politique d’immigration clandestine zéro et une politique peu généreuse en matière d’asile, l’Etat français transforme ces migrants en clandestins ; et en ne prévoyant aucune politique publique d’accueil, l’Etat crée lui-même des enclaves d’illégalité où vivent, au moins provisoirement, ces migrants illégaux.

Cela signifie que la loi n’est pas la même pour tous sur le territoire français, il y a ce que l’on pourrait nommer des frontières juridiques et légales à même l’espace de la nation. Et en plus, c’est l’Etat lui-même qui fait advenir de véritables lieux de non-droit, comme le sont ces « jungles » : elles surgissent de la tension entre une politique nationale hostile à l’immigration et l’état de fait des migrations. Les migrants qui sont parvenus sur le sol français sont bien souvent inexpulsables, au moins provisoirement, et l’Etat est conduit à tolérer leur présence. Le fait que cette tolérance ne s’accompagne ni d’une véritable politique d’accueil ni d’un cadre juridique conduit à créer des marges extralégales de la République.

Exclus du cadre républicain, les migrants ne peuvent donc avoir accès aux structures civiques de l’Etat. Ils n’existent pas en tant que sujets politiques et juridiques.

CP : Vous avancez une idée très séduisante pour tenter de remédier aux conditions de vie et traitements imposés aux migrants, qui est celle de « zones franches ». Pouvez-vous nous préciser cette notion ?

S. Djigo : Il s’agit plutôt de « lieux de franchise » pour reprendre l’expression qui désignait, au Moyen-Age, des endroits, institutions, quartiers ou villes bénéficiant d’une certaine autonomie par rapport au pouvoir central. Dans notre contexte contemporain, l’idée de ces lieux de franchise est issue de la tension, accrue par le processus administratif de décentralisation, entre les politiques de l’Etat et les politiques territoriales. Une franchise consisterait, pour certaines municipalités, à avoir le droit de se soustraire en partie à la souveraineté nationale en pratiquant des politiques locales autonomes. C’est ainsi que le quartier du Faubourg Saint- Antoine à Paris autorisait le travail des ouvriers qui n’avaient pas encore de maîtrise, ou que les ambassades accueillaient des personnes ayant commis une infraction, devenues « hors-la-loi ». Ces lieux remettent en question les normes du droit national et la rigidité de la loi : il arrive que le respect d’une loi générale contredise la justice dans certains cas particuliers.

On peut ainsi se dire que le traitement des migrants, leur invisibilisation, la politique de dissuasion à leur égard est moralement discutable et que leur délit (avoir franchi illégalement la frontière) n’en fait pas des criminels. C’est d’ailleurs par humanité et pour des raisons morales que des maires de diverses obédiences politiques comme Damien Carême à Grande-Synthe (EELV) ou Jean-Pierre Bataille à Steenvoorde (LR) justifient leur accueil des migrants sur des terrains communaux. Envisager des lieux de franchise ne ferait que reconnaître et donner une légitimité à une situation qui existe déjà dans les pratiques et éviterait la contradiction et la lutte permanente entre autorités municipales et autorités préfectorales. Ce n’est donc pas une proposition utopique ni une suggestion coûteuse.

On m’objecte parfois que cela est irréalisable au regard du droit ou de la réalité économique. Mais en réalité, on le fait déjà : d’abord, je remarque que la République a su faire preuve d’une très grande créativité en matière de droit de séjour des migrants, lorsqu’on est allé chercher des travailleurs maghrébins dans les années soixante pour les installer dans des bidonvilles et des cités de transit à proximité des chantiers. L’Etat n’a alors eu aucun mal à concevoir des titres de séjour provisoires. L’idée était bien de créer un statut juridique afin de fournir une main d’œuvre éphémère, totalement contrôlable, que l’on pourrait faire venir au gré des besoins des entreprises tout en les dissuadant de rester – dissuasion fondée en grande partie sur le logement. Difficile en effet de faire venir sa famille pour vivre dans un bidonville ou d’avoir le désir de s’y installer. Pourquoi ne peut-on faire preuve de la même créativité, cette fois-ci en faveur des migrants en transit ?

Il ne faut pas oublier que si ces milliers de personnes sont bloqués à la frontière, c’est à cause de l’échec et des contradictions internes en matière de sécurisation des frontières de l’Union Européenne. Tant que la France et l’Angleterre n’auront pas clarifié les termes de leur accord remis en question, semble-t-il, par le Brexit, les migrants tenteront le passage. On pourrait ajouter qu’il est certainement illusoire de vouloir à ce point contrôler les flux migratoires et que des individus qui fuient les conflits que l’on connaît en Syrie, au Soudan, en Irak, qui n’ont littéralement plus rien à perdre, continueront leur périple à destination de l’Angleterre au péril de leur vie. Si donc la politique nationale de sécurisation des frontières échoue, que fait-on « en attendant » avec ces milliers de personnes qui sont de facto sur le sol français ? Il faut bien imaginer des solutions, même provisoires.

Sur le plan économique, la « jungle » de Calais a fait la preuve de sa viabilité en tant que micro-société avec son marché, sa clientèle et ses entreprises. Au point d’ailleurs que certains discours fascisants expriment leur indignation que ces commerces illégaux ne payent pas de taxes…Là encore, nous sommes capables d’être souples et inventifs en matière de législation économique, comme le montrent les zones franches, qui reposent sur le principe de l’exonération de certaines taxes. On pourrait parfaitement imaginer qu’un espace comme celui de la « jungle » de Calais, désormais entièrement détruite, eut pu donner lieu à une telle « franchise » juridique et économique, donnant à ses habitants la possibilité de sortir de l’illégalité, d’être protégés par un statut, de sortir du campement sans y être confinés, de travailler et de construire pour chacun une solution individualisée à moyen terme. Ce que ne font pas les CAO, qui relèvent d’un contrôle des populations et qui n’ont d’autre vocation que de confiner les migrants et de les conduire face à l’alternative tranchée : demander l’asile qu’ils ont 80 % de probabilité de se voir refuser ou retourner dans le pays qu’ils ont quitté parce qu’il était devenu invivable.

CP : Vous abordez aussi la question des droits des migrants à s’organiser, désigner leurs représentants, exercer des droits politiques. Quel est l’enjeu de cette prise directe de parole ?

S. Djigo : Ce qui me frappe dans la façon dont les gouvernements français successifs traitent la question des migrants depuis 20 ans, quelle que soit leur couleur politique, c’est une constante : la négation et le mépris total pour les principaux intéressés. On a le sentiment d’une gestion de matériel : on déplace des objets, on les stocke dans des espaces disponibles, etc..Mais jamais on ne leur demande « pourquoi Calais ? ». J’imagine que nos gouvernants ont du mal à entendre cette vérité : que la France a grandement perdu son attractivité en tant que terre d’asile et qu’elle est devenue relativement indésirable sur l’échelle des pays d’accueil européens. Il y a des raisons objectives à ce manque d’inclination pour la France : les violences policières qui sont le corollaire de notre politique de dissuasion vis-à-vis des clandestins, les délais de traitement des demandes d’asile, les difficultés du regroupement familial, le chômage, la barrière linguistique, le racisme et l’islamophobie. Comme me le disait un jeune migrant pakistanais diplômé en électronique : « Si je reste en France, je vais finir au mieux vendeur de kebabs ». On est loin du rêve français, de la patrie des droits de l’homme, etc..

Il faut comprendre ce manque de goût pour la France, qui résulte de notre frilosité à accueillir les étrangers, de notre opposition au multiculturalisme. Une politique qui n’intègre pas les intérêts des premiers intéressés est vouée à l’échec et au-delà, elle interroge sur ce que l’on entend par « démocratie ». Il est clair que pour exister dans l’espace public démocratique, il faut être citoyen et/ou représenté. Mais qui représente les intérêts des migrants en transit. ? Personne. Pour paraphraser le titre d’un excellent article de l’intellectuelle indienne Gayatry Chakravorty Spivak, demandons-nous : « les migrants peuvent-ils parler » ? Pour parler, il faut être reconnu en tant que sujet, avoir accès aux structures de l’Etat, sinon, personne ne vous écoute ; vous n’avez pas de parole publique. Quand, pour se faire entendre, des migrants iraniens en viennent à se coudre la bouche (en mars dernier), on comprend que cette absence de représentation anéantit la possibilité d’avoir des droits politiques et même, de revendiquer ses simples droits humains.

Il y a eu une récente tentative des migrants pour s’organiser en communauté politique et se doter de représentants : le Parlement des migrants, qui s’est tenu en février 2016 à Hambourg sous l’impulsion d’une association, « Les Lampedusa à Hambourg ». Il y a aussi de très dynamiques associations de sans-papiers en France. Mais on est encore loin d’une véritable représentation politique, celle-ci restant conditionnée par la citoyenneté nationale.

CP : Vous relevez la contradiction que doivent gérer les diverses associations de solidarité, qui de fait suppléent en partie aux manquements de l’État et des ses institutions. Cette contradiction peut-elle être surmontée ?

S. Djigo : L’Etat soutient une politique de fermeture des frontières et lutte contre l’immigration clandestine. Cette position se prolonge par des dispositifs de dissuasion : non-accueil, absence de logements, violences policières. Tout est fait pour que les migrants n’aient aucun désir de s’installer ici, de demander l’asile en France et pour dissuader les éventuels candidats à la migration de venir chez nous. Et pourtant, ces migrants arrivent jusqu’à Calais. On ne peut comprendre cela si on n’a pas à l’esprit les atrocités qu’ils fuient, qui sont la guerre, l’oppression et la misère. Ils sont donc sur le territoire de la République, face à un Etat qui nie leur présence et refuse donc toute forme d’accueil. Il n’y a pas de politique publique d’accueil et ce sont les associations de bénévoles ou humanitaires qui pallient cette absence. Sauf que ce n’est pas à elles de le faire, dans la mesure où l’accueil n’est pas une question éthique mais politique.

Nous sommes victimes d’une conception erronée de l’accueil, que nous envisageons en termes d’hospitalité. L’hospitalité est une vertu morale et une pratique privée. Concevoir l’accueil des migrants comme une question d’hospitalité (ou de manque d’hospitalité) revient à dépolitiser le problème. On fait comme si l’Etat était un super-particulier offrant ou non son hospitalité dans la maison-France. C’est une métaphore source de confusions. L’Etat n’a pas être hospitalier ou inhospitalier, mais à engager une politique d’accueil en cohérence avec les principes du droit, comme la Convention de Genève, dont il est signataire. Et s’il ne le fait pas, alors que les municipalités « franchisées » puissent le faire.

CP : Pour en venir à la société française et à ses supposés représentants politiques, quels enseignements peut-on tirer de leurs réactions (ou de leur absence de réaction) ?

S. Djigo : Il y a une incontestable continuité entre le gouvernement actuel et les précédents. Nicolas Sarkozy prétendait régler la question en fermant Sangatte, donc en interdisant l’accueil pour invisibiliser les migrants. Eric Besson rappelait en 2009, par cette si élégante formule : « Ici, c’est Calais, pas Kaboul », et ce faisant, il faisait comme si c’était les migrants eux-mêmes, et non l’Etat français, qui étaient responsables du surgissement d’enclaves hors-la-loi. La destruction brutale des « jungles » dans les semaines qui précédent s’inscrit dans cette politique d’invisibilisation : comme si le démantèlement des campements allait conduire à l’évaporation de leurs occupants, comme si les migrants allaient miraculeusement désirer retourner dans les Etats qu’ils ont fui, demander l’asile en France et perdre leur goût pour l’Angleterre. Il y a, dans cette façon de se positionner, à la fois un terrible cynisme et les traces d’une pensée magique tout à fait archaïque.

Rappelons aussi que ce qui avait mis un terme à la grève de la faim des migrants iraniens de Calais en mars dernier, c’était la promesse faite par les autorités préfectorales et municipales, de ne pas détruire ce qui restait du campement de Calais, d’en améliorer les conditions de vie, avec une route goudronnée, des logements en dur, des sanitaires. Que vaut une promesse faite à des migrants clandestins ? Sans doute la même chose qu’une promesse électorale.

CP : A-ton selon vous franchi un seuil, où les politiques bellicistes et interventionnistes occidentales à l’étranger entraînent un coût humain qui n’est plus seulement l’objet de statistiques mais aussi de flux migratoires impactant directement nos sociétés ?

S. Djigo : Il faut effectivement s’interroger sur l’importance de ces flux. Depuis les années 2000, ce sont en gros entre 200 et 500 personnes qui transitent via Calais afin de passer en Angleterre. Depuis 2014, nous sommes passés à un comptage mensuel de ces migrants, jusqu’à atteindre plusieurs milliers en 2016. Cela s’explique d’une part par la fermeture de la frontière franco-britannique : les centaines de personnes qui passaient s’entassent désormais à Calais. D’autre part, nous vivons effectivement dans une époque où le nombre et l’intensité des conflits et des violences est particulièrement élevé. On ne doit pas se focaliser uniquement sur Calais ou sur la France : combien de migrants vivent réfugiés sur le continent africain ou en Turquie ? C’est un phénomène global et étendu.

Le petit nombre de ceux qui ont la force, le courage et les moyens financiers d’entreprendre le voyage en Europe arrivent ici. Et il est clair que s’ils souffrent de leur clandestinité, ils peuvent aussi avoir moins de scrupules à se réfugier dans des Etats qui sont impliqués dans la situation invivable de leur pays d’origine.

On peut comprendre que lorsque la France bombarde Raqqa, un migrant syrien se sente relativement légitime à venir chercher refuge en France.

Et puis il y a aussi le passé colonial, qui témoigne de l’implication ancienne des Etats occidentaux dans les politiques et les économies de nombreux pays en Afrique et en Orient. Faut-il s’étonner que des migrants Pakistanais désirent aller en Angleterre ou que les Syriens se souviennent de Picot et Sykes ?

Enfin, ce ne sont pas seulement les politiques bellicistes qui favorisent les migrations, mais aussi un certain impérialisme économique et le coût humain du capitalisme mondialisé. Il faut alors questionner notre tendance à moraliser la figure du migrant et à opérer, sur des critères moraux, un tri entre des « bons » et des « mauvais » migrants. Les bons, ce seraient ceux qui fuient les persécutions. Les mauvais, ceux qui fuient « seulement » la violence économique de la misère. De là à suspecter tout migrant de venir chercher profit en Europe, il n’y a qu’un pas, assez vite franchi.

CP : La criminalisation des migrants, que ce soit par la suspicion systématique, le vocabulaire employé à leur égard, les traitements infligés par les institutions, ne rappelle-t-elle pas les souffrances infligées (pour ne prendre que cet exemple) aux républicains espagnols fuyant le franquisme en 1939 ? N’y a-t-il pas « une tradition française » et une propension historique à confiner les migrants dans des camps, organisés ou non par les institutions ?

S. Djigo : Paradoxalement, la république française s’est bâtie sur la tradition de l’asile et de l’accueil des frères révolutionnaires luttant pour la cause commune de la liberté. L’exemple des camps où ont été parqués les Républicains espagnols nous rappelle en effet que la politique de gestion et de contrôle des populations n’est pas une nouveauté. La grande différence, c’est que les Républicains ont été placés dans des camps véritablement concentrationnaires, administrés par l’Etat, avec la présence de l’armée, parfois même des soldats issus des colonies. Il y avait un écart politique entre le gouvernement d’alors et l’idéologie des Républicains espagnols.

Aujourd’hui, on oscille entre tolérance, dissuasion et dispersion (la dispersion étant le prélude à l’expulsion). Les camps sont auto-gérés, auto-installés, relativement libres. Ce qui est intéressant, c’est de voir que le critère discriminant qui motive le non-accueil n’est pas, au fond, un critère racial, national ni même religieux. Nous n’avons pas su accueillir nos propres voisins espagnols. On comprend mieux cette tradition de frilosité envers les migrants si l’on se reporte au paradigme proposé par le sociologue Norbert Elias, qui oppose les insiders (les établis) et les outsiders (les nouveaux venus). Le migrant est une menace, un concurrent pour les établis : s’il parvient à s’établir aussi, alors, il faudra partager avec lui les fruits de l’appropriation.

CP : A la lecture de votre ouvrage, il apparaît que pour les migrants arrivant sur le sol français, des solutions existent pour un traitement décent et respectueux du droit de la personne. Mais comment les défendre ? Et au plus tôt les imposer ?

S. Djigo : A mon avis, la solution passe par le rôle des maires. Plusieurs maires sont volontaires pour accueillir des migrants en transit et pour leur fournir des conditions d’accueil dignes. Ils sont épuisés par les heurts avec l’Etat (le préfet). Une solution très simple et peu coûteuse serait de tout simplement légitimer leur action : officialiser ce qui est un état de fait. C’est ce qu’est parvenu à faire Damien Carême de manière très subtile à Grande-Synthe. Quand on voit le coût de la surveillance policière dans une ville comme Calais, on se dit qu’on pourrait transférer le même argent public sur les conditions du logement provisoire.

En outre, un droit de transit est tout à fait pensable puisque le droit français le fait déjà pour les étudiants ou les travailleurs. On devrait pouvoir transiter de manière inconditionnée pour une certaine durée, le temps d’élaborer une solution migratoire raisonnable, le temps aussi que les rapports franco-britanniques soient clarifiés. Le problème de l’asile, c’est qu’il est conditionné à des critères pas toujours transparents, comme la clause de la nation la plus favorisée. Quid de celui qui ne peut prouver les persécutions dont il a été victime ? Et ces conditions impliquent une certaine moralisation : on adresse aux migrants une exigence exorbitante, celle de la sainteté. Il faudrait qu’ils soient moralement purs pour recevoir l’asile. Si on appliquait à nos concitoyens français les mêmes critères, il ne resterait plus beaucoup de Français sur le territoire…

Une plus grande générosité en matière d’asile est aussi concevable : on dispose déjà des instruments juridiques. Mais là, on affronte les difficultés de l’asile : l’absence de droit au travail, la durée de traitement des demandes, les délais du regroupement familial…tout cela n’est pas très motivant pour les migrants.

Ce qui débloquerait la situation, c’est avant tout que nos gouvernants acceptent l’idée de prendre des mesures provisoires, de créer les outils pour gérer une situation inédite et éphémère. A-t-on envie d’investir dans du provisoire ? c’est toute la difficulté.

Novembre 2016 – Propos recueillis par Chronique de Palestine

La vie dans la réserve indienne de Pine Ridge

Pine Ridge
Patrick Strickland – La maison d’une pièce de Donald Morrison, cachée derrière une rangée d’arbres, ne peut être jointe que par un chemin de terre d’un demi-kilomètre de long.

Il vit sur les terres ancestrales de sa famille. La remorque où vivaient son oncle et son frère est à proximité. La cour de Donald est parsemée de voitures rouillées – décomposées et à moitié démembrées, fouillées pour les pièces de rechange.

A quelques mètres de l’escalier en bois menant à sa porte d’entrée se trouve la structure décrépite – fabriquée à partir d’une remorque, de ferraille et de bâches – où il a vécu pendant deux décennies avant que les familles ne décident en 2011 de vivre ensemble.

Donald, âgé de 60 ans, a vécu sur la terre de sa famille toute sa vie. Le temps passe lentement dans son coin de la Réserve de Pine Ridge, et à aucun moment dans ces 60 dernières années, les autorités locales n’ont connecté sa minuscule communauté familiale de cabanes et de remorques au réseau électrique de la réserve, ni fourni l’eau courante.

Ils utilisent des batteries de voiture et des générateurs pour quelques heures d’électricité par jour, et Donald chauffe un seau d’eau de cinq gallons sur un poêle à bois pour se baigner et laver ses vêtements quelques fois par semaine.

La Réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud, qui englobe plus de 2,8 millions d’acres, a été créée en 1889, sous le nom de Camp 334, pour les prisonniers de guerre indigènes que les colons blancs ont poussé vers l’ouest à travers le continent nord-américain.

Elle abrite l’Oglala Lakota, une tribu qui fait partie intégrante du peuple Sioux.

Tout comme les réserves amérindiennes à travers les États-Unis, la communauté autochtone de 38 000 personnes est déconnectée des circuits économique de l’État et n’a pas été touchée par le développement.

Une des plus démunies de ces réserves, Pine Ridge, est affectée par un taux de chômage de 80 à 90%, avec un revenu moyen par personne de 4000 dollars par an d’après l’étude réalisée en 2007 par l’ONG Re-Member.

Le Bureau du recensement des États-Unis a révélé en 2014 que plus de 52% des résidents à Oglala Lakota, le plus grand des trois comtés de Pine Ridge, vivaient en-dessous du seuil de pauvreté.

Dans ce contexte de pauvreté et de chômage, la santé publique a souffert, selon Re-Member. Plus de 80% des résidents souffrent d’alcoolisme. Un quart des enfants sont nés avec un syndrome d’alcoolisme fœtal ou des conditions similaires. L’espérance de vie – 48 ans pour les hommes, 52 ans pour les femmes – est la deuxième plus basse de l’hémisphère occidental, juste derrière Haïti, le pays des Caraïbes.

Les taux de tuberculose et de diabète sont huit fois plus élevés que les moyennes nationales, tandis que le taux de cancer du col de l’utérus est cinq fois plus élevé que la moyenne américaine.

Par cette après-midi lumineuse mais froide de fin octobre, Donald traverse sa cour, passe devant la dépendance, fait le tour de la vieille berline rouillée à laquelle son chien est enchaîné, et arrive au paquet de bois qu’il a coupé plus tôt dans la semaine. Il emporte quelques morceaux de bois à l’intérieur de sa maison et en ressort après un court instant.

Un faisceau de fils relie la batterie de sa camionnette Ford à un générateur électrique grondant sur son porche. Cette source d’électricité lui permet de regarder quelques heures de télévision chaque soir avant de se coucher.

Donald et ses frères et sœurs ne sont jamais allés à l’école. Et bien qu’il comprenne une bonne quantité d’anglais, il n’a jamais appris à parler couramment une autre langue que sa langue maternelle, le Lakota.

Bien que les Channels 5, 9 et 12 ont diffusé les débats présidentiels très médiatisés entre la candidate démocrate Hillary Clinton et son homologue républicain Donald Trump, Donald explique qu’il a seulement été en mesure de regarder les faits les plus marquants dans les nouvelles.

« Cela ne fait pas vraiment une différence pour nous ici », dit-il en parlant des prochaines élections.

Étant donné que ni Trump ni Clinton ne répondent à leurs besoins spécifiques, de nombreux résidents de Pine Ridge disent qu’ils ont été oubliés par la société dominante, abandonnés par les politiciens et négligés par les institutions de l’État.

Après des années de requêtes auprès du gouvernement tribal local – qui administre la réserve sur une base semi-autonome – et les autorités du comté pour l’eau courante et l’électricité, Donald s’est résigné à passer les dernières années de sa vie sans l’une ni l’autre. « J’ai finalement abandonné », se souvient-il.

« Ils disent simplement qu’ils ne peuvent pas m’aider. C’est une perte de temps. »

Donald et son frère Roland, âgé de 67 ans qui vit dans une remorque à cinq minutes de marche sur les collines qui coupent en deux la terre de leur famille, survivent les deux premières semaines de chaque mois grâce aux bons d’alimentation.

Au cours de la deuxième moitié de chaque mois, ils se partagent la viande en conserve et les pâtes offertes par des organismes de bienfaisance et des gens du pays. Lorsque les dons ne suffisent pas et qu’ils disposent d’assez d’argent pour faire le trajet de 48 kilomètres jusqu’à la ville la plus proche, ils reçoivent des boîtes de conserves provenant d’une usine de transformation de la viande.

Roland a quitté la réserve pour la première fois de sa vie en avril, lorsqu’il a été transporté par avion dans un hôpital de Rapid City pour une opération chirurgicale d’urgence après avoir glissé dans la neige et s’être brisé la hanche alors qu’il coupait du bois de chauffage.

Uniquement capable de se déplacer avec un déambulateur, Roland, qui porte une veste couverte de saleté et tire régulièrement sur son jean trop grand qui ne cesse de glisser, dit qu’il ne sera jamais en mesure de payer les 2000 dollars de factures médicales, avec les petites sommes d’argent qu’il obtient avec ses petits boulots pour les voisins et les éleveurs. « Je ne pourrai pas travailler jusqu’au printemps maintenant », dit-il.

Roland s’est rendu à un point d’inscription des électeurs en ville le mois dernier pour avoir un café gratuit, mais lui et ses frères affirment qu’aucun d’entre eux n’a l’intention de voter le 8 novembre.

Le bureau de John Yellowbird Steele, le président des autorités de la tribu sioux Oglala à Pine Ridge, n’a pas répondu aux nombreux appels d’Al Jazeera pour commenter cet article.

Le gouvernement tribal exerce la juridiction sur les crimes commis par les membres tribaux et d’autres peuples autochtones sur la réserve. Au fil des ans, cependant, les autorités fédérales ont réduit la souveraineté tribale sur les réserves des Amérindiens par le biais de diverses lois.

« Les dures conditions du colonialisme »

Plus de 5,1 millions de personnes aux États-Unis se reconnaissent comme totalement ou partiellement Natifs Américains ou Natifs Alaska, selon le US Census Bureau. Jusqu’à 2,5 millions de personnes se sont identifiées comme totalement indigènes ou autochtones de l’Alaska. De ce total, plus de la moitié ne vivent pas dans des réserves.

Malgré des conditions très différentes dans les communautés autochtones, le Groupe de travail international pour les affaires autochtones estime que « le revenu par habitant dans les régions indiennes est environ la moitié de celui de la moyenne américaine, et le taux de pauvreté est environ trois fois plus élevé ».

Les réserves, dont celle de Pine Ridge, exercent également divers degrés de semi-souveraineté sous l’autorité du gouvernement fédéral américain.

Nick Estes, un doctorant de l’Université du Nouveau-Mexique dont les recherches portent sur l’histoire et la décolonisation des autochtones, soutient que les problèmes qui persistent aujourd’hui – et qui découlent de la pauvreté intergénérationnelle de Pine Ridge – sont enracinés dans l’histoire coloniale de l’Amérique.

Clinton, Trump et le reste de l’establishment politique américain sont incapables de fournir des solutions durables pour les Lakota de Pine Ridge ou le reste des 566 entités tribales reconnues au niveau fédéral aux États-Unis, dit-il.

La pauvreté actuelle qui préoccupe de nombreuses communautés autochtones – dans et en dehors des réserves – est fermement enracinée dans la liste historique des massacres, du nettoyage ethnique, du vol de terres et des traités violés dont ont été victimes les autochtones en Amérique du Nord, dit Estes. « Le fait est que les autochtones sont pauvres non pas parce qu’ils n’ont su accéder à la civilisation. Avant que les colonisateurs ne viennent, nous n’étions pas considérés comme pauvres ».

Le 29 décembre 1890, l’armée américaine a commis à Wounded Knee l’un des massacres les plus sanglants infligés aux peuples indigènes en Amérique du Nord, quand des soldats ont massacré entre 150 et 300 indiens Lakota dirigés par le Chef Spotted Elk (également connu sous le nom de Chief Big Foot) qui étaient sortis des frontières de la réserve imposées par les autorités américaines.

Des civils ont ensuite été engagés pour transporter les corps dans une fosse commune.

Plus de 100 000 indigènes ont été contraints d’intégrer des internats chrétiens qui sont apparus à l’époque du Président Ulysse Grant en 1869 et ont continué à exister jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Séparés de leur famille, les enfants de ces écoles « ont subi une litanie dévastatrice d’abus, d’assimilation forcée et de travail éreintant, ainsi qu’une violence sexuelle et physique généralisée », rapporte une étude d’Amnesty International publiée en 2007.

En 1973, à Pine Ridge, environ 200 membres du Mouvement des Indiens d’Amérique (AIM), une organisation de défense des droits civils fondée en 1968, et des militants de la communauté d’Oglala Lakota ont occupé Wounded Knee pour protester contre la répression politique du président tribal Dick Wilson.

Wilson, qui avait créé une milice privée pour réprimer les dissidents, était soutenu par les organismes chargés de l’application des lois américaines, dont le Federal Bureau of Investigation. Les militants ont exigé que Wilson démissionne et que le gouvernement américain respecte les traités.

Après un blocage de 71 jours de ces organismes, les militants ont mis fin à l’occupation sans obtenir la démission de Wilson. Des dizaines d’opposants du gouvernement tribal ont été tués dans les années suivantes et le gouvernement américain a refusé de s’impliquer, arguant qu’il ne pouvait pas forcer le chef autocratique à démissionner.

En 1977, Leonard Peltier, militant de l’AIM, a été condamné à deux peines de prison consécutives deux ans plus tôt, accusé d’avoir tué deux agents du FBI à Oglala, une ville de Pine Ridge. Amnesty International et d’autres groupes de défense des droits de l’homme ont fait part de leurs « préoccupations concernant l’équité » de son procès et de sa condamnation, et de nombreux militants considèrent que Peltier est un prisonnier politique.

« Ne pas comprendre pour quelles raisons les autochtones sont pauvres et criminalisés fait qu’il est impossible de comprendre la structure du colonialisme comme une condition préalable à cette pauvreté », dit Estes.

Citant « les conditions intenses du colonialisme », Estes relie cette histoire à la pauvreté actuelle, ainsi qu’à l’augmentation des taux de meurtres et d’incarcérations policières. « Ce n’est pas seulement quelque chose qui s’est produit dans le passé. On ne peut pas guérir d’une blessure qui continue à vous faire souffrir, et le traumatisme est continuellement infligé. »

Les enfants paient le prix de la pauvreté

Cheryl Locke, une enseignante locale, vit dans une petite maison en bois, de couleur bleue et blanche, dans un cul-de-sac au sommet d’une colline dans le quartier Evergreen au nord de Porcupine, à 38 kilomètres de la ville principale de Pine Ridge, du même nom que la réserve. Elle partage deux chambres avec ses quatre enfants adultes et deux petits-enfants.

Cheryl, enseignante depuis plus de 16 ans à Pine Ridge, a été témoin d’une succession d’enfants qui subissent les conséquences de la pauvreté, de l’alcoolisme et de la consommation croissante de drogues.

Cheryl Locke

Années après années, Cheryl Locke a tenté de remédier aux conséquences de la pauvreté, de l’alcoolisme et de l’usage de stupéfiants – Photo : Patrick Strickland/Al-Jazeera

Pendant qu’elle parle, son petit-fils de six ans, Tyrell, est assis sur le sol de linoléum gris du salon et s’efforce de lacer ses chaussures. Sur le mur derrière lui est accroché un tableau de Sitting Bull, un chef indien qui a uni les tribus Sioux au 19ème siècle.

Née à proximité de Wounded Knee, Cheryl a déménagé de la réserve pour l’université et est ensuite revenue pour tenter d’aider sa communauté par le biais de conseils et de l’enseignement. En expliquant que beaucoup de ses élèves vivent dans des foyers où il y a des familles nombreuses et où la surveillance des parents est faible, elle dit: « Il y a un surpeuplement et aucune fourniture à la maison, même pas de lits, certains d’entre eux dorment sur les planchers ou n’importe où, et ils sont censés être 100% performants… »

Au cours des premières années où elle était enseignante, Cheryl se sentait frustrée lorsque les élèves venaient en classe fatigués et sans avoir fait leurs devoirs. « Après un certain temps, j’ai compris d’où ils venaient et de ce qu’étaient leurs conditions de vie à la maison. »

Pour aggraver les choses, les enseignants comme Cheryl se battent souvent contre le manque d’argent et de fournitures scolaires, se tournant vers les organisations caritatives pour trouver de l’aide.

« Certains d’entre eux – peut-être leurs parents étaient-ils absents et sont-ils restés sans surveillance … doivent se lever seuls et prendre le bus … L’un d’eux a mentionné [récemment] qu’il n’y avait pas assez de place dans leur maison …. Il lui a dit: « Il y a des gens qui dorment sur le plancher de la cuisine ».

Avec de nombreux parents d’élèves dans la Réserve de Pine Ridge souffrant d’alcoolisme et un nombre croissant d’habitant devenus dépendants aux stupéfiants et stimulants, comme les méthamphétamines, Cheryl doit assurer le rôle de travailleuse sociale en même temps que d’enseignante.

La partie la plus difficile de la semaine scolaire, dit-elle, sont les deux premiers jours, lorsque de nombreux écoliers reviennent de week-ends sans s’être reposés.

« Jeudi et vendredi, ils se mettent à redouter de rentrer à la maison, parce que certains d’entre eux vont retrouver des lieux où l’on boit et où ils seront négligés, livrés à eux-mêmes », dit Cheryl, expliquant également que de nombreux élèves n’ont pas d’autre réel repas que celui de la cafétéria de l’école.

Les enseignants de la réserve de Pine Ridge font tout ce qu’ils peuvent pour donner de l’espoir aux jeunes générations, malgré le manque d’opportunités éducatives et professionnelles. Le taux de suicide dans la réserve est deux fois supérieure à la moyenne nationale, toutes les tranches d’âges confondues, et quatre fois la moyenne nationale pour les adolescents selon l’organisation Re-Member.

Cheryl dit aussi avoir éprouvé un sentiment écrasant d’impuissance et de chagrin quand une de ses anciennes élèves s’est suicidée l’année dernière.

L’étudiante, qui était arrivée à la huitième année, a été retrouvée par son frère cadet, qui était dans la classe de Cheryl à l’époque. « L’élève, que je ne vais pas nommer, était une fille très intelligente. Elle était au top de la classe », se souvient-elle avec émotion. « Son frère l’a trouvée … ça l’a vraiment affecté et il a [plus tard] essayé de faire la même chose. »

Entre décembre 2014 et février 2015, cinq jeunes de la réserve, âgés de 12 à 15 ans, se sont suicidés, ont rapporté à l’époque les médias locaux. La série de suicides a incité les fonctionnaires tribaux à déclarer l’état d’urgence.

Mais les suicides ne se limitent pas aux jeunes.

En bas de la route qui mène à la maison de Cheryl, son frère Darrell travaille sur sa voiture tandis qu’une puissante rafale de vent souffle la poussière sur sa pelouse desséchée.

Darrell, qui survit de subsides du gouvernement fédéral en raison d’une blessure à la jambe qui l’a rendu incapable de travailler il y a plus de 10 ans, claudique à travers la cour et s’assied sur une chaise de jardin en plastique.

Il ouvre un journal datant de décembre 2014, montrant la photo de face de son fils de 30 ans Allen, qui a été abattu par la police à sa maison à Rapid City où il avait déménagé 10 ans plus tôt pour trouver du travail.

Debout avec son jeune fils Sincere, Allen porte une casquette de base-ball tournée vers l’arrière, un polo bleu rayé, des jeans noirs et des bottes de travail beige. Il y a un sourire sur le visage de Sincere et une chemise trop grande retombe de ses épaules. « Un autre natif tué par la police à Rapid City, » dit le titre.

« Allen était un homme qui travaillait … il aimait sa famille », dit Darrell.

« Je pensais que j’allais être le premier à mourir – au moins avant mes enfants, je ne pensais pas que cela arriverait, rien de tout cela, c’était un grand choc pour moi. »

La police avait été appelée à la maison par la femme d’Allen, qui était inquiète parce qu’il était ivre, sous l’influence de la drogue et assis sur le plancher de la cuisine avec un couteau.

Une déclaration diffusée plus tard par la police a prétendu qu’Allen tenait un couteau et a attaqué l’officier. Des témoins ont admis que Allen avait un couteau.

« C’est une bonne journée pour mourir », aurait dit Allen, selon le rapport de la police. L’incident était qualifié de « suicide par flic » et l’analyse toxicologique aurait révélé de l’alcool, de la marijuana et les méthamphétamines dans le système sanguin d’Allen.

 « Un génocide liquide »

Le long des routes sinueuses à la périphérie du village d’Oglala, il y a de petits quartiers d’une douzaine de cabanes et de remorques à moitié ruinées. Nombre d’entre elles sont financées par le gouvernement fédéral.

Des voitures s’arrêtent à côté de la route et attendent le passage d’une file de véhicules précédés d’hommes à cheval. Les hommes tiennent des drapeaux de la nation d’Oglala Lakota, du Mouvement indien américain et de l’Île de la Tortue, le nom que beaucoup d’indigènes emploient en parlant de l’Amérique du Nord.

Olowan Martinez est assis sur le porche arrière de la maison de sa tante à Oglala, alors que le soleil couchant disparaît peu à peu derrière les sommets des collines.

Olowan, âgée de 43 ans et la mère de trois enfants, ne prête guère d’attention à l’élection présidentielle en cours.

« Les politiciens emploient de grands mots et font de grandes promesses », dit-elle. « Quand on en vient à ce qui se passe ici, les gens [que vous voyez] sur ces chemins de terre sont oubliés. »

Olowan dit qu’elle a lutté avec l’alcoolisme pendant des années avant de finir par totalement abandonner l’alcool 11 ans après la mort de sa mère.

L’alcool a infligé une série de tragédies dans sa famille et continue de le faire. Ses deux parents sont morts d’une cirrhose du foie due à l’alcool. Son frère a été tué par un homme ivre. Le petit ami de sa fille de 16 ans a été tué par un conducteur ivre lors d’une collision frontale l’an dernier.

En disant que l’alcool est « la pisse de l’homme blanc », elle fait valoir que l’usage répandu de l’alcool et des drogues a été exploité pour empêcher les peuples autochtones de s’organiser politiquement: « L’alcool a été utilisé comme outil de manipulation pour prendre nos terres. Nous buvons et nous sommes floués. »

Depuis la mort de ses parents, Martinez est devenue l’une des militantes Lakota qui mènent le combat contre les magasins d’alcool à Whiteclay, une ville sur la frontière entre le Dakota du Sud et le Nebraska, à seulement trois kilomètres du village de Pine Ridge.

Whiteclay est juste route entre deux rangées de magasins décrépits, la plupart d’entre eux fermés. Parmi les magasins se trouvent quatre petits magasins d’alcool qui vendent une moyenne de 13 000 canettes par jour, soit plus de quatre millions par an selon le groupe de surveillance Alcohol Justice. La plupart de ces ventes se font en contrebande à Pine Ridge, où l’alcool a été interdit par le gouvernement tribal.

Avec une population de 12 âmes, Whiteclay est enregistrée comme une ville, avec quelques petits bâtiments et aucun quartier. Le poste de police le plus proche est situé à plus de 30 kilomètres.

En 2013, Martinez a été arrêtée à Whiteclay car les manifestants avaient bloqué la route pour empêcher les camions de livraison de prendre la bière dans les magasins. On lui a infligé une série d’accusations de vandalisme, de méfait criminel et de menaces. La procédure judiciaire est en cours.

Citant les taux élevés d’alcoolisme et de syndrome d’alcoolisme foetal, elle déclare que les magasins d’alcool de Whiteclay provoquent un « génocide liquide » contre les Lakota de Pine Ridge, en vendant de l’alcool à des personnes souffrant d’alcoolisme intergénérationnel.

« Whiteclay est là depuis plus de 100 ans avec une intention claire : nous vendre de l’alcool, et c’est ce qu’il fait », dit-elle, portant le blâme d’une augmentation de la violence sur les propriétaires des magasins.

En août, Sherry Wounded Foot, une femme Lakota de Pine Ridge, s’est rendue dans Whiteclay. Le lendemain matin, cette femme âgée de 50 ans a été retrouvée battue à mort et agonisante.

La police soupçonne qu’elle ait été attaquée et agressée, même si aucun officier n’était à Whiteclay au moment de l’incident.

Sherry Wounded Foot est morte 12 jours plus tard. Sa famille craint que le mystère entourant sa mort ne soit pas résolu, selon les médias locaux.

Pour aggraver les choses, l’avènement des drogues – à savoir les méthamphétamines – ces dernières années a littéralement horrifié Olowan. Elle raconte qu’au cours de l’été, elle a fait tous les revendeurs dans son quartier et dans les villages voisins pour les avertir de ne pas adresser la parole à ses enfants. « Nous allions dans les maisons et nous nous assurions qu’ils ne parleraient pas à mes enfants », dit-elle.

Le 16 octobre, le neveu d’Olowan, Vinnie Brewer, a été abattu dans ce qui était censé être une dispute au sujet d’un trafic de méthamphétamines. Plusieurs hommes se sont approchés de lui dans le parking d’un centre de jeunesse et ont ouvert le feu, le tuant sur place.

En réponse à la mort de Brewer, la police tribale a mis en vigueur des couvre-feux, pour les moins de 18 ans, à 21 heures les soir d’école et à 22 heures le week-end. Il n’y a que 24 policiers sur la réserve, mais 20 autres agents ont été demandés au Bureau des affaires indiennes, un organisme du gouvernement fédéral des États-Unis.

John Yellowbird Steele, le président de la tribu, a déclaré: « Si une personne prend ici le temps de réfléchir, elle peut relier tous les points. Dans plusieurs incidents, des membres de notre tribu ont été assassinés et tout est lié à la drogue ».

De retour chez elle le lendemain du meurtre de son neveu, Olowan allume une cigarette tandis qu’elle parle de sa mort. « J’ai peur pour mon peuple, j’espère que nous nous réunirons et commencerons à surveiller nos quartiers », dit-elle.

« La question de Whiteclay étant déjà présente, j’espère qu’il y aura assez de conscience pour sauver les jeunes [en ce qui concerne les méthamphétamines] ».

« Que puis-je faire pour améliorer les choses ? »

Jerome High Horse, âgé de 66 ans et habitant le village de Wanblee à Pine Ridge, aide ses voisins âgés à monter la garde à l’extérieur de leurs maisons quand il semble y avoir un pic dans les vols commis par des trafiquants de drogue et des criminels.

C’est un homme de grande taille avec une seule tresse qui déborde de sous son chapeau de cow-boy. Sur son avant-bras gauche, il a un tatouage qu’il a dû faire lui-même, passé du noir au gris au cours des quatre dernières décennies : « Jethro N ‘Theresa », lit-on.

Jérôme est assis sur son porche, fumant un cigare. Derrière lui, une tête de cheval est peinte sur le flanc de sa maison. Ce père de sept enfants estime que monter la garde fait partie de son devoir d’assurer un environnement plus sûr pour toutes ces personnes qui se débattent déjà avec la pauvreté et d’autres problèmes.

Sa vie d’adulte a été divisée entre le travail en tant qu’ingénieur hors de la réserve et le retour chez lui pour de longues périodes afin d’y construire des projets caritatifs.

Avec ses parents et ses neuf frères et sœurs, il a grandi dans une cabane de deux pièces sur un sol de terre battue. Bien qu’il ait pu en partir, il rappelle que le niveau de pauvreté et de négligence des institutions à l’égard de la réserve rend impossible pour la plupart des gens d’être aussi chanceux qu’il l’a été.

Quand Jérôme était adolescent, il a été envoyé dans un pensionnat chrétien. Le premier jour, raconte-t-il, les enseignants et les religieuses ont forcé les enfants à tremper leur tête dans des cuves de produits chimiques. « Ils ont emmené tous les garçons derrière un des bâtiments [de l’école]. Ils ont plongé notre tête dans [les bacs]. Ils pensaient que parce que nous étions des Indiens, nous étions pouilleux et avions de la vermine », se souvient-il en hochant la tête.

Le lendemain matin, les têtes des écoliers ont été rasées. Chaque fois qu’il parlait en Lakota, les religieuses frappaient le dessus de ses mains avec une règle.

Jérôme et son épouse Thérésa

Jérôme a travaillé comme ingénieur hors de la réserve, revenant chez lui pendant de longues périodes pour mener à bien un projet caritatif – Photo : Patrick Strickland/Al-Jazeera

« Quand j’avais 14 ans, j’ai décidé qu’il fallait qu’il y ait une meilleure façon de vivre, parce que j’ai vu les luttes, les délabrements. Ce qui nous a tenu ensemble, c’était [de faire des choses comme] couper du bois pour la communauté. »

Après avoir terminé ses études secondaires et quitté la réserve, Jérôme a servi deux ans, de 1970 à 1971, dans l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam.

En 2010, Jérôme et son épouse Theresa prirent leur retraite et retournèrent à Pine Ridge. En deux ans, ils ont fondé Families Working Together, un organisme de bienfaisance pour aider les habitants les plus démunis de la réserve. « Je me suis demandé, ‘Que puis-je faire pour améliorer les choses?' » se rappelle-t-il.

Cette organisation recueille des dons dans tout le pays, y compris de l’argent, de la nourriture, des matériaux de construction, des médicaments et d’autres nécessités. Une maison est actuellement en construction pour un père et un fils sans abri à Wanblee sur un bout de terre acquis par le gouvernement tribal.

« Nous apportons toujours des camions chargés de nourriture et de tout ce que vous pouvez imaginer. Et nous avons beaucoup de gens qui n’ont ni électricité ni eau », dit Jérôme. Son organisation construit aussi de minuscules maisons et effectue des réparations à domicile pour les personnes vivant dans des maisons en ruine.

« Nous sommes tous les uns avec les autres, j’ai grandi avec ce concept et j’ai toujours été amené à croire qu’en tant qu’Indiens, nous serons traités différemment en raison de qui nous sommes. La valeur que nous avons, c’est de veiller les uns sur les autres. Cette façon de vivre est une bonne façon de vivre. »

De retour chez elle, Olowan Martinez dit que la réserve de Pine Ridge ne devrait pas être un objet de pitié. « Les gens regardent nos communautés ici sur la réserve indienne de Pine Ridge … et tout ce que vous voyez, c’est la pauvreté, la violence et le mal. Mais il y a tellement de bien qui est venu d’ici – non seulement pour notre patrie mais pour toutes les nations autochtones, » dit-elle.

« Ils ont essayé de nous effacer, ils nous ont collés dans cette réserve, ce camp de prisonniers de guerre, et ils ont pensé que nous allions mourir, mais c’est notre terre, nous sommes faits de cette terre. Et aujourd’hui, nous sommes toujours là. »

Patrick O. Strickland * Patrick O. Strickland est un journaliste et grand reporter américain indépendant spécialiste des questions de justice sociale et des droits humains au Moyen-Orient et spécialement en Palestine. Il écrit pour de nombreux médias notamment al-Jazira, Alternet, VICE News, Deutsche Welle, Syria Deeply, AlterNet, Electronic intifada, Socialist Worker etc …
Son compte Twitter : @P_Strickland_

2 novembre 2016 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine– Lotfallah

Déclaration Balfour : comment la Grande-Bretagne a détruit la Palestine, ma patrie

Nakba
Ramzy Baroud – Quatre-vingt-dix-neuf ans après la « promesse » de Balfour, les Palestiniens exigent plus que jamais le respect de leurs droits en Palestine.

Quand j’étais enfant dans un camp de réfugiés à Gaza, j’attendais le 2 novembre. Ce jour-là, chaque année, des milliers d’étudiants et d’habitants du camp descendaient sur la place principale, brandissant des drapeaux et des pancartes pour la Palestine et condamnant la Déclaration Balfour.

À vrai dire, mon attente était motivée en grande partie par le fait que les écoles fermeraient inévitablement ce jour-là, et qu’après une confrontation courte mais sanglante avec l’armée israélienne d’occupation, je rentrerai tôt auprès de ma mère si aimante et je mangerai un snack et regarderai des dessins-animés.

À l’époque, je n’avais aucune idée de qui était réellement Balfour, et comment sa « déclaration » avait tout au long des années changé le destin de ma famille et, par conséquent, ma vie et aussi celle de mes enfants.

Tout ce que je savais, c’est que Balfour était une très mauvaise personne et qu’à cause de son terrible méfait, nous survivions dans un camp de réfugiés entourés d’une armée violente et d’un cimetière toujours en pleine expansion et rempli de « martyrs ».

Des décennies plus tard, le destin m’amènerait à visiter l’église de Whittingehame, une petite paroisse, où Arthur James Balfour est maintenant enterré.

Alors que mes parents et mes grands-parents sont enterrés dans un camp de réfugiés, un espace toujours tenu à part sous un siège perpétuel et des difficultés incommensurables, le lieu de repos de Balfour est une oasis de paix et de calme. La prairie toute vide tout autour de l’église serait assez grande pour accueillir tous les réfugiés de mon camp.

Et en définitive, je suis devenu pleinement conscient de pourquoi Balfour était une « très mauvaise personne ».

Autrefois Premier ministre de Grande-Bretagne, puis ministre des Affaires étrangères à la fin de 1916, Balfour a promis ma patrie à un autre peuple. Cette promesse a été faite le 2 novembre 1917 au nom du gouvernement britannique sous la forme d’une lettre envoyée au leader de la communauté juive en Grande-Bretagne, Walter Rothschild.

À l’époque, la Grande-Bretagne n’avait même pas le contrôle de la Palestine, laquelle faisait encore partie de l’Empire ottoman. Quoi qu’il en soit, ma patrie n’a jamais été la propriété de Balfour pour qu’il puisse la transférer ainsi à l’aveuglette à quelqu’un d’autre. Sa lettre disait: « Le gouvernement de Sa Majesté considère favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et mettra tout en œuvre pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant entendu que rien ne devra être fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives existantes en Palestine, ou les droits et le statut politique dont jouissent les juifs dans tout autre pays ».

Il concluait : « Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste ».

Ironiquement, les membres du parlement britannique considèrent aujourd’hui que l’utilisation du terme « sioniste » est à la fois antisémite et abusive.

Le gouvernement britannique ne manifeste aucun remord après toutes ces années. Il n’a jusqu’à ce jour pris aucune mesure liée à une quelconque responsabilité morale, même symbolique, pour ce qu’il a fait endurer aux Palestiniens. Pire encore, il est maintenant occupé à vouloir contrôler le langage utilisé par les Palestiniens pour qualifier ceux qui les ont privés de leur terre et de leur liberté.

Balfour n’était de loin pas le seul responsable… Certes, la Déclaration porte son nom, mais en réalité, il était le fidèle agent d’un empire qui avait des plans géopolitiques à très grande échelle, non seulement concernant la Palestine mais aussi tout le monde arabe.

Juste un an plus tôt, un autre et sinistre document avait été signé, bien que secrètement. Il avait été approuvé par le haut diplomate britannique Mark Sykes et par François Georges-Picot du côté français. Les Russes furent informés de l’accord, car ils devaient également recevoir un morceau du gâteau ottoman.

Le document indiquait que, une fois les Ottomans vaincus, leurs territoires – dont la Palestine – seraient divisés entre les potentiels partis victorieux.

En fait, juste avant qu’il ne devienne premier ministre, David Cameron a déclaré, devant le groupe des « Conservateurs amis d’Israël », qu’il était lui aussi « sioniste ». Dans une certaine mesure, se déclarer sioniste reste un rituel à respecter pour certains dirigeants occidentaux…

L’accord Sykes-Picot, également connu sous le nom d’Accord pour l’Asie mineure, a été signé en secret il y a exactement 100 ans, deux ans après la Première Guerre mondiale. Il illustrait la nature brutale des puissances coloniales qui rarement associaient la terre et ses ressources aux peuples qui y vivaient et en avaient la propriété.

La pièce maîtresse de l’accord était une carte marquée de lignes droites par un crayon épais. La carte a déterminé en grande partie le sort des Arabes, en les divisant selon diverses hypothèses très hasardeuses de lignes tribales et sectaires.

Une fois la guerre terminée, le butin devait être divisé en sphères d’influence:

– La France recevrait les zones marquées a), qui comprenaient la région du sud-est de la Turquie, le nord de l’Irak – y compris Moussol et sa région, et la plus grande partie de la Syrie et du Liban.
– Les zones qui revenaient aux Britanniques étaient marquées par la lettre (b), avec la Jordanie, le sud de l’Irak, Haïfa et Acre en Palestine, ainsi qu’une bande côtière entre la mer Méditerranée et le Jourdain.
– La Russie se verrait accordé Istanbul, l’Arménie et le détroit stratégique turc.

La carte improvisée consistait non seulement en lignes, mais aussi en couleurs, avec un langage qui prouvait bien que les deux pays considéraient la région arabe d’un point de vue purement matérialiste, sans porter la moindre attention aux répercussions possibles du découpage de civilisations entières dont l’histoire était faite de coopérations et de conflits.

On peut lire dans cet extrait de l’accord :

« … dans la zone bleue, la France, et dans la zone rouge la Grande-Bretagne seront autorisées à établir une administration ou un contrôle direct ou indirect, selon ce qu’ils désireront et qu’ils jugeront [nécessaire] à propos d’organiser un Etat arabe ou une confédération d’Etats arabes. »

La zone de couleur brune, quant à elle, a été désignée comme devant être sous administration internationale, dont la nature devait être décidée après de nouvelles consultations entre la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Les négociations Sykes-Picot se terminèrent en mars 1916 et furent officielles, bien que signées secrètement le 19 mai 1916. La Première Guerre mondiale se termina le 11 novembre 1918, après quoi la division de l’Empire ottoman fut sérieusement entamée.

Les mandats britanniques et français ont été étendus sur des entités arabes divisées, tandis que la Palestine a été livrée au mouvement sioniste un an plus tard, quand Balfour a transmis la promesse du gouvernement britannique de sceller le destin de la Palestine, condamnant celle-ci à vivre dans une guerre et une instabilité perpétuelles.

L’idée des « artisans de la paix » occidentaux et des « honnêtes négociateurs », qui sont très présents dans tous les conflits du Moyen-Orient, n’est pas nouvelle. La trahison britannique des aspirations arabes remonte à plusieurs décennies. Les Britanniques ont utilisé les Arabes comme des pions dans leur « Grand Jeu » contre d’autres prétendants coloniaux, et uniquement pour ensuite les trahir tout en se présentant comme des amis à la générosité sans borne.

Nulle part ailleurs cette hypocrisie n’a été autant mise en évidence que dans le cas de la Palestine. A partir de la première vague de migration juive sioniste en Palestine en 1882, les pays européens ont contribué à faciliter l’immigration tout à fait illégale de colons, avec leurs ressources, s’installant dans de nombreuses colonies, grandes et petites.

Donc, quand Balfour a envoyé sa lettre à Rothschild, l’idée d’une patrie juive en Palestine était déjà une réelle possibilité.

Pourtant, de nombreuses et arrogantes promesses avaient été faites aux Arabes pendant les années de la Grande Guerre, alors que leleadership arabe auto-désigné se rangeait aux côtés des Britanniques dans leur guerre contre l’Empire ottoman. Les Arabes s’étaient alors vus promettre une indépendance immédiate, dont celle des Palestiniens.

L’idée dominante entre les dirigeants arabes était que l’article 22 du Pacte de la Société des Nations devait s’appliquer aux provinces arabes qui étaient gouvernées par les Ottomans. Il avait été dit aux Arabes qu’ils devaient être respectés en tant que « mission sacrée de civilisation », et que leurs communautés devaient être reconnues comme des « nations indépendantes ».

Les Palestiniens voulaient croire qu’ils étaient également inclus dans cette civilisation « sacrée » et méritaient tout autant leur indépendance. Leur attitude positive en juillet 1919, en tant que délégués et votants lors du Congrès pan-arabe qui a élu Faisal comme roi d’un Etat incluant la Palestine, le Liban, la Transjordanie et la Syrie, et leur soutien sans défaut à Sharif Hussein de La Mecque, étaient la preuve de leur désir d’une souverainté si longuement convoitée.

Lorsque les intentions des Britanniques et leur collusion avec les sionistes sont devenues trop évidentes, les Palestiniens se sont rebellés, une rébellion qui 99 ans plus tard n’a jamais cessé, car les terribles conséquences du colonialisme britannique et de la main mise sioniste sur la Palestine n’ont cessé au fil de toutes ces années.

Les tentatives pour calmer la colère palestinienne n’ont servi à rien, surtout après que le Conseil de la Société des Nations en juillet 1922 ait approuvé les termes du Mandat britannique sur la Palestine – accordé initialement à la Grande-Bretagne en avril 1920 – sans consulter les Palestiniens. Ceux-ci vont alors disparaître des centres d’intérêt britanniques et internationaux, mais pour réapparaître comme des émeutiers sans grande importance, des fauteurs de troubles et des obstacles aux magouilles anglo-sionistes.

Malgré des assurances occasionnelles, l’intention britannique d’assurer l’installation d’un Etat exclusivement juif en Palestine devenait de plus en plus claire avec le temps.

La Déclaration de Balfour n’avait rien d’une aberration, car elle a effectivement ouvert la voie au nettoyage ethnique à grande échelle qui a suivi, trois décennies plus tard.

Dans son livre Before Their Diaspora, le chercheur palestinien Walid Khalidi a bien mis en évidence la forte compréhension collective entre les Palestiniens sur ce qui s’était passé dans leur patrie il y a près d’un siècle:

« Le Mandat, dans son ensemble, a été considéré par les Palestiniens comme un condominium anglo-sioniste et ses termes comme un instrument pour la mise en œuvre du programme sioniste. Il a été imposé [aux Palestiniens] par la force, et ceux-ci ont considéré qu’il était légalement et moralement invalide. Les Palestiniens constituaient la grande majorité de la population et possédaient la plus grande partie de la terre. Il était inévitable que la lutte qui en découlât serait centrée sur ce statu quo. Les Britanniques et les sionistes étaient déterminés à le renverser, les Palestiniens à le défendre et à le préserver. »

De fait, cette histoire reste en constante répétition : les sionistes ont revendiqué la Palestine et l’ont renommée « Israël »; les Britanniques continuent de les soutenir, sans jamais cesser de vouloir flatter les Arabes; le peuple palestinien reste une nation géographiquement fragmentée entre les camps de réfugiés, dans la diaspora, occupés militairement ou traités comme des citoyens de seconde zone dans un pays où ont vécu leurs ancêtres depuis des temps immémoriaux.

Alors que Balfour ne peut pas être rendu responsable de tous les malheurs qui ont frappé les Palestiniens depuis qu’il a communiqué sa courte mais infâme missive, la notion que sa « promesse » incarnait – celle d’un mépris total des aspirations du peuple arabe et palestinien – a été reprise d’une génération à l’autre par les diplomates britanniques, de la même façon que la résistance palestinienne au colonialisme a été transmise entre les générations.

Dans son essai dans Al-Ahram Weekly, intitulé « Vérité et réconciliation« , le regretté professeur Edward Said écrivait : « Jamais la Déclaration Balfour ni le mandat n’ont spécifiquement concédé des droits politiques aux Palestiniens, en opposition aux droits civils et religieux en Palestine. L’idée d’une inégalité entre Juifs et Arabes a ainsi été bâtie initialement par la politique britannique, puis par les politiques israéliennes et étatsuniennes. »

Cette inégalité se poursuit, et en même temps la perpétuation du conflit. Ce que les Anglais, les premiers sionistes, les Américains et les gouvernements israéliens suivants n’ont pas compris et continuent d’ignorer à leur propre péril, c’est qu’il ne peut y avoir de paix sans justice ni égalité en Palestine, et que les Palestiniens continueront de résister tant que les raisons qui ont inspiré leur rébellion il y a près d’un siècle demeureront en place.

Quatre-vingt-dix-neuf ans plus tard, le gouvernement britannique doit encore avoir le courage moral d’assumer la responsabilité du mal qu’il a fait au peuple palestinien.

Quatre-vingt-dix-neuf ans plus tard, les Palestiniens refusent plus que jamais que leurs droits en Palestine soient rejetés, que ce soit par Balfour ou par ses pairs modernes dans le « gouvernement de Sa Majesté ».

A1 * Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine – Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest. Visitez son site personnel.

2 novembre 2016 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

Que l’on ne me parle plus jamais de paix

Rien n'aura été épargné dans les bombardements israéliens... Pas même les édifices religieux (file)

Asma al-Ghoul – J’ai pleuré jusqu’à ne plus avoir de larmes après avoir reçu un appel téléphonique le 3 août, m’informant que ma famille avait été anéantie par deux missiles de F-16 dans la ville de Rafah. Tel fut le sort de notre famille dans une guerre qui continue, chaque famille recevant dans la bande de Gaza sa part de peine et de douleur.

Le frère de mon père, Ismail al-Ghoul, âgé de 60 ans, n’était pas un membre du Hamas. Sa femme, Khadra, âgée de 62 ans, n’était pas une militante du Hamas. Leurs fils, Wael, âgé de 35 ans, et Mohammed, âgé de 32 ans, n’étaient pas des combattants du Hamas. Leurs filles, Hanadi, âgée 28 ans, et Asmaa, âgée de 22 ans, n’étaient pas des agents du Hamas, pas plus que n’étaient membres du Djihad islamique, du Front populaire pour la libération de la Palestine ou du Fatah, les enfants de mon cousin Wael : Ismail, âgé de 11 ans, Malak, âgé de 5 ans, et le bébé, Mustafa, âgé de 24 jours. Pourtant, ils sont tous morts dans le bombardement israélien qui a visé leur maison à 6 heures 20 le dimanche matin.

Leur maison était située dans le quartier Yibna du camp de réfugiés de Rafah. C’était une construction avec un toit mince en amiante qui ne nécessite pas deux missiles de F-16 pour être détruite. Quelqu’un pourrait-il s’il vous plaît informer Israël que les maisons des camps de réfugiés peuvent être détruites et leurs occupants tués avec seulement une petite bombe, et qu’il n’est pas besoin de dépenser des milliards pour les envoyer dans le néant ?

Si c’est le Hamas que vous haïssez, laissez-moi vous dire que les gens que vous tuez n’ont rien à voir avec le Hamas. Ce sont des femmes, des enfants, des hommes et des personnes âgées dont la seule préoccupation est que la guerre finisse, afin qu’ils puissent retourner à leur vie et leurs habitudes quotidiennes. Mais permettez-moi de vous assurer que vous avez créé des milliers – non, des millions – de partisans du Hamas, et nous devenons alors tous membres du Hamas si le Hamas, pour vous, ce sont les femmes, les enfants et les familles innocentes. Si le Hamas, à vos yeux, ce sont des civils ordinaires et des familles, alors oui, je suis du Hamas, ils sont du Hamas et nous sommes tous du Hamas.

Tout au long de la guerre, nous pensions à chaque fois que le pire était passé, que c’était le moment charnière où la situation allait s’améliorer, qu’ils allaient enfin s’arrêter. Pourtant, ces moments de grande douleur, de peur extrême, devaient toujours être suivis par quelque chose de pire.

Maintenant j’ai compris pourquoi les photographies de cadavres étaient si importantes, non seulement pour l’opinion publique internationale, mais pour nous, les familles, à la recherche d’un moyen de dire un dernier adieu à nos proches, traîtreusement assassinés. Que faisaient-ils dans leurs derniers moments ? À quoi ressemblent-ils après leur mort ?

J’ai découvert les photos des membres de ma famille tués, sur les sites de réseaux sociaux. Les corps des enfants de mon cousin ont été entreposés dans un congélateur pour crème glacée. L’hôpital Abu Yousef al-Najjar de Rafah a été fermé après avoir été bombardé par les tanks israéliens, et l’hôpital koweïtien que nous avions visité juste un jour plus tôt était devenu une alternative, où ce congélateur était la seule solution disponible.

Abdullah Shehadeh, le directeur de l’hôpital Al-Najjar, a déclaré à Al-Monitor : « Nous avons décidé de déplacer les patients lorsque les obus ont frappé l’entrée principale. Certains patients, par peur, se sont enfuis au dehors malgré le grand danger. Nous travaillons actuellement en dehors de ??cet hôpital mal équipé ».

La maternité du Croissant-Rouge des Émirats, à l’ouest de Rafah, a été transformée en un grand récipient pour cadavres, les congélateurs destinés aux fruits et aux légumes étant maintenant remplis de dizaines de corps.

J’ai vu des cadavres sur le sol, certains avec des écriteaux sur la poitrine tandis que d’autres sont restés inconnus. Nous nous bouchions le nez, la puanteur était insupportable, les mouches emplissaient l’air.

Ibrahim Hamad, 27 ans, est venu retirer d’un congélateur pour légumes le corps de son fils de 5 ans, réduit en pièces. En retenant ses larmes, il m’a dit : « Il est mort à la suite d’une attaque de missiles tirés par des drones. Son corps est ici depuis hier. Les risques trop grands m’ont empêché de venir à lui plus tôt ».

Je remercie Dieu que mes parents aient été rapidement enterrés et que mes cousins ??Mustafa, Malak et Ismail ne soient pas restés indéfiniment dans un congélateur où leurs corps pouvaient geler, et que leurs âmes reposent maintenant en paix, nous laissant avec rien si ce n’est le silence de la mort et les images de leurs corps pris au piège dans les postures de leur décès.

Le cinquième jour de la guerre, j’allais écrire mon article sur Rafah et sur le bombardement de la famille Ghannam. Je me suis alors arrêtée pour visiter la maison de mon cousin. J’ai vu mes parents et nous avons pris des photos ensemble. Pendant la guerre, la femme de mon cousin Wael avait donné naissance à des jumeaux, Mustafa et Ibrahim, qui étaient comme deux anges minuscules, signes avant-coureurs d’espoir et de joie.

Comment pouvais-je savoir que ce serait notre dernière rencontre ? J’aurais aimé rester plus longtemps et parler avec eux un peu plus. Hanadi, Asmaa, mon oncle et sa femme riaient du coup du sort qui nous avait réunis au milieu d’une guerre, à un moment où les forces d’occupation israéliennes n’avaient pas encore commencé à perpétrer leur débauche de crimes de guerre contre Rafah.

Ces disparitions sont si étranges, comme ces moments de vie qui soudain sont relégués dans le passé. Nous ne les reverrons jamais et les photos que j’ai prises des deux bébés jumeaux sont maintenant si précieuses… L’un d’eux, Mustafa, a été tué, tandis que l’autre, Ibrahim, est resté vivant.

Je me demande comment il était possible de les différencier, car ils se ressemblaient tellement. Qui les a identifiés alors que leur père est mort et que leur mère blessée est en soins intensifs ? Qui était Mustafa, et qui était Ibrahim ? C’était comme s’ils avaient fusionné, avec la mort de l’un des deux.

Sur les photos prises après leur mort, ma famille a l’air si paisible, endormie, les yeux fermés. Aucun d’entre eux n’a été défiguré, brûlé, contrairement à des centaines d’enfants et d’adultes que des armes de fabrication américaine ont tué avant eux. Nous nous demandons s’ils sont morts en souffrant. Qu’est-ce qui s’est passé quand le missile, transportant des tonnes d’explosifs, a touché leur petite maison et a explosé, créant une pression d’air si féroce que leurs organes internes ont éclaté ? Leur souffrance a peut-être été atténuée par le fait qu’ils dormaient.

Je ne les ai pas vus quand je suis allé à Rafah le 2 août. J’écrivais un article au sujet de la mort de la famille Ayad Abou Taha, ciblée par l’aviation, et j’avais vu le cadavre de Rizk Abu Taha, âgé d’un an, quand il est arrivé à l’hôpital koweïtien.

Je l’ai observé longtemps. Il avait l’air vivant. On pouvait voir qu’il était en train de jouer quand il est mort, vêtu de son pantalon rose. Comment pouvait-il avoir l’air si paisible ? Les corps des victimes de la guerre ont l’air si différents dans la façon dont ils apparaissent à la télévision. Ils sont si réels, si importants tout à coup devant vous, sans aucune introduction de journaux télévisés, ni musique ou slogans.

Les corps gisaient partout et c’était comme si tout dans la vie avait été fait dans un seul but : nous préparer à ce moment. Soudain, les morts ont laissé leurs vies personnelles derrière eux : les téléphones portables, les maisons, les vêtements, les parfums et les activités quotidiennes. Plus important encore, ils ont laissé la peur de la guerre derrière eux.

Les distances dans la petite bande de Gaza sont devenues plus grandes, les distances et le temps se sont étirés en raison de la peur et de la mort qui réduisent l’espérance de vie de la population. Nous n’avons pas pu nous joindre à la famille pour les funérailles. Mon oncle, Ahmad al-Ghoul, m’a dit plus tard au téléphone : « En raison du danger, nos adieux ont duré à peine quelques secondes. Les yeux de Malak étaient ouverts, comme pour demander : ’Quel mal ai-je donc commis ?’ »

Je suis née en 1982 dans cette même maison dans le camp de réfugiés de Rafah, où ma famille s’est ensuite élargie. J’ai grandi là-bas, et tout le reste a grandi avec nous : la première Intifada, la résistance, mon école voisine où j’allais chaque jour. Là, j’ai vu ma première bibliothèque. Là, je me souviens avoir vu mon grand-père s’endormir en écoutant la BBC. Et là, j’ai posé les yeux sur le premier soldat israélien dans ma vie… Il frappait mon grand-père pour le forcer à effacer les slogans nationalistes qui ornaient les murs de notre maison du camp de réfugiés.

Maintenant, la maison et tous ses souvenirs ont été réduits à néant, ses enfants portés en terre. Les maisons et les souvenirs sont bombardés et jetés dans l’oubli, laissant leurs habitants sans abri, perdus. Comme leur camp l’a finalement toujours été… Que l’on ne me parle plus jamais de paix.

A1 * Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

5 août 2014 – al-Monitor – Traduction : Claude Zurbach

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